Avertir le modérateur

17/06/2008

C'est beau, le métissage

947626518.gif C'est le mariage de l'année. Et il a de la gueule. D'un côté, Rivages, beau ténébreux du polar; de l'autre, Casterman, ravissante dame de la bande dessinée. Dans la corbeille, certains des premiers chefs d'œuvre du noir édités par Rivages à sa naissance, il y a désormais vingt ans. Quatre titres sont déjà sortis en rafale.

 

L'occasion de redécouvrir Pierre qui roule, bijou de Westalke et premier roman de la série des Dortmunder. Le cambrioleur le plus drôle et le plus malchanceux de toute la côte est, y apparaît sous les traits d'un brun classieux au sex-appeal de compétition. Pourquoi pas? Faut pas oublier que le John Archibald a quand même été interprété par Redford au cinéma (aussi par Christophe Lambert, si je ne dis pas de bêtises, mais oublions). Il paraît que Westlake lui-même considère que le seul et unique Dortmunder de grand écran, a été et restera Lee Marvin.

 

1001335487.gif Autre perle rare : Pauvres zhéros, du prolifique et gargantuesque Pierre Pelot, un cri de rage contre la connerie villageoise et contre la petite France red-neck et gros rouge. 

 

A signaler également l'adaptation de Nuit de fureur du maître Jim Thompson, et de Sur les quais de Budd Schulberg, où Terry Maloy a - forcément - les traits éternels de Marlon Brando.

 

Pierre qui roule, Donald Westlake. Adaptation de Lax.

Pauvres zhéros, Pierre Pelot. Adaptation de Baru.

Sur les quais, Budd Schulberg. Adaptation Georges Van Linthout et Rodolphe.

Nuit de fureur, Jim Thompson. Adaptation Miles Hyman et Matz. 

 

Erratum et précision : l'omniscient Claude Mesplède, encyclopédiste toutes catégories du polar mondial et auteur du fantastique Dictionnaire des littératures policières, me fait gentiment remarquer que cette note contient une boulette. Lee Marvin n'a jamais interprété Dortmunder (contrairement à Christophe Lambert, hélas), mais Parker, l'autre héros de Westlake, la face noire du grand Donald, tueur solitaire et impitoyable. Merci Claude et pardon à Donald et à John Archibald. 

16/03/2008

Quand Boujut mène la danse

81ebb0aa34aa97af5026e5b11bd79003.gif Rien que pour son titre, ce roman méritait une chronique. Jugez plutôt : La vie de Marie-Thérèse qui bifurqua quand sa passion pour le jazz prit une forme excessive. C’est pas beau, ça ? Si on ajoute que l’auteur du livre est Michel Boujut, célèbre critique de cinéma, et que l’histoire commence par la découverte quarante-cinq ans plus tard, coincée entre deux pages de La nuit tombe de Goodis, d’une photo parue dans Sud-Ouest en 1959, alors fermez le ban et achetez, je répète, La vie de Marie-Thérèse qui bifurqua quand sa passion pour le jazz prit une forme excessive.

Marie-Thérèse, c’est une jeune fille un peu naïve et totalement dingue de Billie Holiday, qui se trouva embringuée à la fin des années 1950, dans une série de meurtres. Le premier dans une boîte de jazz toulousaine, le second dans une bergerie pyrénéenne. Ses torts : s’être laissée séduire puis dominée par un truand corse et, ter repetita, sa passion excessive pour le jazz qui fit qu’elle se trouvât là où il ne fallait pas quand il ne le fallait pas. Ce fait-divers authentique avait fait, à l’époque, les feuilles grasses de La Dépêche de Toulouse et de Détective.

Au-delà de ce véritable « romanquête », c’est surtout pour Michel Boujut, 19 ans à l’époque des faits, l’occasion de revenir sur sa jeunesse, et de nous raconter la concurrence des clubs amateurs de jazz dans les années 1950, les vedettes du cinéma et les « people » de l’époque aujourd’hui oubliés, le tout sur fond tragique de guerre d’Algérie.

Ça swingue, ça jazze, ça jupe plissée queue de cheval, ça fine cravate noire et semelles en crêpe. Au départ, on se demande pourquoi donc Michel Boujut est allé ressortir cette vieille histoire, mais très vite, on se laisse prendre en main et embarquer sur la piste de la cave enfumée. Parce que, qu’on se le dise, au final, c’est Boujut qui mène la danse.

La vie de Marie-Thérèse qui bifurqua quand sa passion pour le jazz prit une forme excessive, Michel Boujut, Rivages Noir.

17/01/2008

Peace, abjection soleil levant

45739ffa2235f6c4b4ef9773b4a4c94b.gif Il nous avait laissé, quasi inconscients, sur le bord de la page, à la fin de son quartet halluciné et hallucinant du Yorkshire. 1974, 1977, 1980, 1983… quatre romans à l'estomac qui l'avaient imposé comme un des virtuoses du polar anglo-saxon de ce début de siècle. Quatre romans inspirés par son enfance dans la région de Leeds, où avait sévi un tueur en série, "L'éventreur du Yorkshire", sacrifiant treize femmes entre 1977 et 1981. Quatre livres de violence, de sang, de larmes, et de sperme, fouillant la pourriture politique, policière, médiatique et sociale d'une Angleterre passée sous le joug thatchérien.

 

Bien sûr, pas un papier sur David Peace sans rappeler l'anecdote familiale morbide : gamin, le petit David a longtemps cru que l'Eventreur était son père et a craint pour sa mère. Bien sûr, pas un article sans qu'on souligne sa parenté littéraire avec Ellroy : même angoisse enfantine (l'Eventreur pour l'un, la mère assassinée pour l'autre), même goût de la ville et du cycle (le Quartet du Yorkshire vs le Quatuor de Los Angeles), même style répétitif et speedé. Même quête surtout de la rédemption.

 

Mais David Peace a rapidement gagné son indépendance, et chacun de ses romans est désormais attendu avec une petite boule dans le ventre et la gorge. Une appréhension justifiée à la lecture du dernier, Tokyo année zéro, paru début janvier. Après le pays des fish and ships, l'Anglais s'attaque à celui des sushis, avec un cycle consacré au Japon après la Seconde guerre mondiale. Un Japon vaincu, atomisé, humilié, passé sous l'autorité américaine. Peace, qui vit au Japon avec femme et enfants depuis plus de dix ans, a choisi de raconter l'Histoire et le crime du côté des perdants. Comme à son habitude. Alors que le pays nippon subit jour après jour l'après-guerre, des jeunes femmes sont assassinées dans Tokyo. Tout le monde s'en fout, sauf l'inspecteur Minami, ancien soldat du Pacifique, qui va se perdre dans la quête de l'autre.

 

Un polar étouffant et poisseux. Un polar angoissé et nauséeux. Un polar peacien.

Tokyo année zéro, David Peace, Rivages Thriller. Traduit de l'anglais par Daniel Lemoine. 

 

Polar blog a rencontré David Peace au début du mois, en visite à Paris. Interview.

 

f717458160fbe266ec998d2dcc826f84.jpg

 

Tous vos romans reposent sur des faits-divers authentiques. Pourquoi ce besoin de réel ?
Certains crimes permettent d’examiner le contexte social et politique dans lequel ils se sont produits. J’ai commencé à écrire sur l’endroit où j’ai grandi, la région de Leeds. Et là-bas dans les années 1970, a sévi « l’Eventreur du Yorkshire ». Sauf que je n’ai pas écrit sur Peter Sutcliffe, mais sur l’effet que ses crimes ont eus sur les gens à l’époque. Les crimes parlent de l’histoire cachée. L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Moi, je m’occupe des perdants.

Idem pour Tokyo année zéro ?
Tokyo année zéro, c’est le moyen pour moi de parler de cette ville en 1946. C’est un roman écrit comme un polar, mais en réalité, c’est un livre sur la guerre et sur la défaite.

Tout livre est donc politique ?
Bien sûr, et même si c’est inconscient pour un auteur, cette inconscience elle-même est politique.

Les victimes vous intéressent-elles plus que les criminels ?
Le polar traditionnel se concentre en général sur le tueur ou sur le détective. La plupart du temps, les victimes sont oubliées, elles sont tuées au début de l’histoire, pour lancer l’intrigue, comme une distraction. Je ne peux pas faire cela. J’estime que j’ai une responsabilité vis-à-vis des victimes, je veux leur redonner une voix.

Le monde de l’après-guerre appartient-il à l’histoire ancienne ?

Non, tout notre monde actuel découle des années 1945-1946. Un exemple : au Japon, après la défaite, les occupants américains ont rédigé la Constitution japonaise. Actuellement, il y a un débat au Japon pour la transformer. C’est une Constitution que les Japonais ont dû accepter et qui affecte toute leur vie politique depuis. Dans ce sens, la pêche de la baleine n’est pas seulement une question environnementale, mais une question d’indépendance et de souveraineté.

Tous vos livres semblent marquer par une quête, mais laquelle ?
C’est vrai, je suis en quête, mais comme tout le monde je crois. Le problème, c’est que la fin de Tokyo année zéro est une forme de réponse à cette interrogation. J’écris que la mort est un homme, un point où on s’arrête. Ça peut sembler évident, mais cette idée d’arrêt total me cause une grande anxiété. Je me demande « Que vais-je pouvoir écrire maintenant ? ».

Une phrase revient souvent dans le roman : « personne n’est qui il paraît être ».
Ce n’est pas vrai ? Moi-même peut-être ne suis-je pas la personne que je parais être, ni celle que je voudrais être. Mais c’est surtout une manière d’exprimer que chacun change avec le temps, comme le personnage principal du roman.

Votre style très particulier, très répétitif, rend difficile la lecture de vos romans.
Je n’essaie pas d’écrire des livres difficiles. Je n’essaie pas non plus d’écrire quelque chose de différent, d’expérimenter ou d’être avant-gardiste. J’essaie seulement d’exprimer la vision de l’histoire telle que je l’ai dans ma tête.

Mais vous ne craignez pas de vous priver d’une partie de lecteurs qui n’iront pas au bout de vos romans ?
Quand j’écris, je ne pense pas aux lecteurs. J’ai la chance d’être publié dans beaucoup de pays. Mes différents éditeurs ont tous un point de vue sur mon travail. Je les écoute, mais sans vraiment les entendre. J’essaie de rester très fort dans ma tête pour continuer à faire ce que je veux, pour conserver ma vision.

Pas de compromission donc ?
Pour David Lynch, la pire chose qu’il puisse arriver à un artiste, c’est de se compromettre, car il trahit alors à la fois le public et lui-même. Il se déteste et le public finit par le détester. C’est vraiment un très mauvais calcul à terme.

Comme de vouloir être le James Ellroy anglais, comme on vous présente souvent ?
Vous savez, c’est une perte de temps de répondre à ce type de questions, de savoir ce que les autres pensent de vous, quelle étiquette ils vous collent… Que je sois ou pas le Ellroy anglais, ça ne change strictement rien au bout du compte.

Vos livres sont-ils lus différemment d’un pays à un autre ?

Oui, en France, les journalistes que je rencontre m’interrogent beaucoup sur la psychologie des personnages. Ils ont une lecture très intense, très profonde de mes livres. En Angleterre, ils ne les lisent pas. Les seules questions qu’ils me posent c’est « est-ce que vous mangez des sushis tous les jours ? », des trucs de ce genre… En septembre, je suis allé pour la première fois aux Etats-Unis présenter mes romans, à New York et sur la côte ouest. C’était très intéressant, parce que les Américains ont une lecture de Tokyo année zéro très influencée par la guerre et l’occupation militaire américaine en Irak.

Comment écrivez-vous ?
J’écris presque tout le temps, le matin, l’après-midi, le soir… J’écris d’abord à la main, puis je retravaille le texte à l’ordinateur. Les premières versions sont en général plus longues que le texte publié. Le travail de réécriture consiste donc en grande partie à couper ce qui ne me semble pas nécessaire. Mais ce n’est pas toujours le cas. Par exemple, le manuscrit original de 1977 est celui qui a été publié à l’arrivée.

Vous écrivez des livres réellement extraordinaires, tant sur le fond que sur la forme, et pourtant vous semblez quelqu’un d’assez ordinaire…

Flaubert disait « être ordinaire dans sa vie, extraordinaire dans ses livres ». J’ai une vie assez banale, mais tout ce que j’en fais réellement, c’est écrire. J’essaie par exemple de passer des dimanches avec mes enfants, mais j’ai toujours un carnet sur moi et je prends des notes, et mon fils finit toujours par me dire que je ne l’écoute pas.

Comme Becket, vous n’êtes « bon qu’à ça » ?
Une autre citation de Beckett me plaît beaucoup, et me correspond peut-être davantage : « échouer à nouveau, mais échouer mieux ».

Croyez-vous en Dieu ?

(Long silence). Je ne sais pas. J’aimerais croire en Dieu, mais je ne sais pas… 

 

Textes : Bastien Bonnefous 

Portrait : Serge Pouzet 

01/12/2006

Un bel os à ronger

medium_couv_harvey.gif Bon, alors, on sort de sous sa couette, on met un pantalon, un petit pull, ses baskets, une écharpe parce qu'il fait frisquet, et on va dans sa librairie la plus proche acheter De cendre et d'os, le dernier polar de John Harvey. 

 

Plus qu'un roman noir, c'est un roman blême, d'une justesse et d'une simplicité absolue, comme les grandes œuvres évidentes, de Simenon à Thompson.

 

Pour beaucoup, John Harvey, c'est le créateur de la série des Charlie Resnick, son flic de Birmingham. Un ensemble de romans tellement bons que l'Anglais Harvey est devenu pour Birminghman ce qu'Ellroy est à Los Angeles ou Pelecanos à Washington : une référence. Il y a quelques années, Harvey a laissé tomber Resnick, pour un autre policier, Frank Elder, héros de ses deux derniers livres, De chair et de sang et De cendre et d'os. Aux dernières infos, Elder rempilerait pour une troisième et dernière enquête, et après basta.

 

Inspecteur principal, Frank Elder ne va pas bien. Dans De chair et de sang, sa fille était passée tout près du jugement dernier, par sa faute, estime-t-il. Fatigué et dépressif, il a quitté la police pour une retraite grise dans les Cornouailles. Sa fille n'arrive pas à se remettre, et ne veut plus voir son père. 

 

Parallèlement, le sergent Maddy Birch, de la police de Londres, est retrouvée assassinée près d'une voie de chemin de fer. Quelques semaines avant sa mort, elle avait participé à une arrestation violente au cours de laquelle un de ses collègues a été tué. 

 

Elder a bien connu Maddy Birch seize ans plus tôt. Au nom de ce souvenir amoureux, il accepte de donner un coup de main à l'enquête sur son assassinat, menée par une jeune policière noire, symbole et victime de la nouvelle discrimination positive anglo-saxonne. 

 

En styliste élégant, John Harvey ne se regarde jamais écrire, mais n’en oublie pas pour autant son intrigue policière. Tout sonne juste chez ce romancier de l'intime. Chaque personnage transpire des pages, y compris les seconds rôles. L'histoire avance, l'air de rien, sans faux suspense ni coup de théâtre artificiel. Mais, plus fort encore, derrière l'intrigue, Harvey parvient à dresser le portrait de l'Angleterre blairiste, stressée et sans rêve. Magistralement construit, De cendre et d’os parvient à mêler psychologie humaine et analyse sociale. Une perfection. 

 

De cendre et d'os, John Harvey, Rivages Thriller. Traduit de l'anglais par Jean-Paul Gratias. 

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu