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23/04/2009

En vrac dans les bacs # 3

Complots à tous les étages

9782702432853.gif On peut faire de la littérature vivante avec des langues mortes. Deux thrillers français le prouvent : Le Testament syriaque de Barouk Salamé et Sentinelle de Denis Bretin et Laurent Bonzon. Le premier ravive le syriaque – « langue ancienne du groupe araméen (Syrie, Arabie, Palestine) » du IIIe siècle, dixit Robert – le second le mycénien, langage de la civilisation préhellénique.

A la fois roman noir, thriller et conte fantastique, Sentinelle est le deuxième volet de la trilogie Complex. Alors que le n°1 tripatouillait dans les greffes médicales entre l’humain et le végétal, Sentinelle fait carrément dans la parabole mythologique. Angela, homeless de Chicago brisée par la mort de sa fillette, égrène sur le répondeur d’une permanence téléphonique du World Trade Center, les noms des 2973 victimes des attentats de New York du 11 septembre 2001. Le tout en mycénien. Problème, nous sommes le 10 septembre 2001. Angela est-elle la Pythie moderne, l’Oracle des Temps nouveaux ? Deux agents du FBI vont mener l’enquête. Bretin et Bonzon, petits-enfants survitaminés de Boileau-Narcejac, manipulent les codes des séries B  d’espionnage pour mener à bien leur « projet quasi-philosophique » d’analyse du monde libéral qui « n’est pas un monde manichéen dans lequel quelques-uns tirent les ficelles au détriment du plus grand nombre, mais plutôt une sorte d’équilibre instable auquel chacun de nous, par ses moindres actes, contribue ».

9782743618964.gif Le Testament syriaque de Barouk Salamé va encore plus loin, sur les traces d’un « proto-Coran ». Des fous de Dieu fondamentalistes égorgent à tout va dans Paris pour mettre la main sur une inestimable relique écrite en syriaque qui pourrait être le testament du prophète Mahomet. Pour les contrer, le commissaire Sarfaty, « flic-philosophe », Juif puritain expert es sourates et poésie préislamique, va devoir remonter jusqu’à la filiation toujours débattue de la religion musulmane. C’est brillant, rythmé et surtout à mille jetées littéraires et intellectuelles d’un quelconque Da Vinci Code coranique. Avec un mystère supplémentaire sur l’auteur, Barouk Salamé, pseudo selon l’éditeur d’un « aventurier et érudit franco-arabe, aussi familier des philosophies religieuses que des armes de poing ».

Sentinelle, Denis Bretin et Laurent Bonzon, Le Masque, 428 p., 20 €.
Le testament syriaque, Barouk Salamé, Rivages, 522 p., 21,50 €.

 

 

Benotman, poète poète

9782743619190.gif Retenez bien ce nom : Abdel Hafed Benotman. AHB. Le Léo Ferré du polar français, capable comme Mister the wind de mêler la poésie la plus belle aux calembours les plus enfantins. Benotman est un enragé de la vie. Voleur au très grand cœur, mais pas vraiment voyou. Plusieurs années de prison au compteur, l’homme a commencé tôt les braquages et les vols.

Dans Eboueur sur échafaud, il réinvente son enfance à la Pagnol, sauf que le petit Marcel s’appelle Faraht. « Mauvais karma, pas plus de Bounoura dans le bottin que de Faraht dans les calendriers ». Une enfance entre un père algérien, esclave sur les chantiers des Trente glorieuses, qui parlait avec ses poings, et une mère soumise jusqu’à la folie. Des frères et sœurs qui ne rêvent que d’une chose : l’ailleurs, et le petit dernier, « Fafa » au destin déjà tout tracé par son paternel : « Au pire, tu finiras éboueur, au mieux sur l’échafaud ». La prédiction a failli se vérifier, mais le fiston a préféré les barreaux à la Veuve, puis la renaissance littéraire, baptisé par le mythique Robin Cook (le seul, le vrai, pas celui avec les bistouris et les compresses) qui avait repéré ses premiers écrits carcéraux. AHB. Auteur Hautement Bonnard.

Eboueur sur échafaud, Abdel Hafed Benotman, Rivages-Noir, 248 p., 8,50 €.

 

Nuit et brouillard

9782847421293.gif Lors d’un voyage scolaire en Allemagne, un jeune prof découvre au camp de concentration de Buchenwald la photo d’un déporté qui est le portrait craché de son propre père. De retour en France, le jeune homme mène l’enquête et découvre un terrible secret familial : ce détenu est son grand-père, celui de la branche juive de sa famille, celle des Wagner, cachée par la puissante et bourgeoise branche des Fabre.

Roman concentrationnaire autant que roman familial, L’origine de la violence est surtout un incroyable roman noir sur la tragédie de la Shoah et du nazisme, qui a plongé l’Europe dans la nuit et le brouillard pour des décennies. Une violence présente en chaque homme, et qui n’a pas vraiment fini de s’exprimer. Très grand livre.

L’origine de la violence, Fabrice Humbert, Le Passage, 316 p., 18€.

 

 

Au Nord, il y a les cadavres

9782743618513.gif Une femme assassinée est retrouvée dans un lac proche de Stockholm. Seul indice, un bijou orthodoxe qui pourrait présager une origine d’Europe de l’Est. Immigrée ? Clandestine ? Juste un crime ou un drame plus complexe ? Kristina Vendel, jeune commissaire, refuse de s’arrêter à ces non-apparences et ne résout pas à ce que quelqu’un puisse disparaître sans laisser aucune trace.

Juste un crime est le premier polar de Theodor Kallifatides, écrivain et poète suédois d’origine grecque. De la saga Millenium aux romans de Mankell, Nesbo ou Indridason, impossible d’ignorer la vitalité de la littérature policière scandinave. Kallifatides, par son écriture dépouillée et son sens du détail, rappelle davantage les fondateurs du genre dans les contrées nordiques, Maj Sjöwall et Per Wahlöö.

Entre 1965 et 1975, ce couple suédois a écrit une série de dix romans mettant en scène l’inspecteur Beck. Une œuvre considérable influencée à la fois par le Maigret de Simenon et les romans de « police procedural » américains d’Ed McBain, qui a imposé le genre au nord de l’Europe. Juste au crime, mais toute une histoire.

Juste un crime, Theodor Kallifatides, Rivages-Thriller, 264 p., 18 €. Traduit du suédois par Benjamin Guérif.

31/03/2008

Juré, il y a autre chose que Grégory Collomb et Gérard Coupé à Lyon

f9c259d45dd9458c240d08d18250e7da.jpeg J’ai passé le week-end à Lyon, invité au festival Quais du Polar. A quoi ressemblent trois jours de débats et de rencontres autour du noir ?

Ça ressemble au texan Joe R. Lansdale, qui avait perdu sa femme avant de partir, mais qui auparavant avait expliqué, avec son accent à couper à la tronçonneuse, que « le personnage du privé américain n’est rien d’autre que l’évolution logique du cow-boy solitaire du far-west ».

Ça ressemble à Didier Daeninckx qui, dans un débat sur 68 et le polar, rappelle son amour et sa dette à Fajardie et Manchette. Ce sont eux qui, au début des années 1970, lui ont montré, comme à d’autres, que le polar français pouvait sonner comme les hard-boiled américains. Et le romancier d’Aubervilliers de scotcher votre serviteur par sa lecture du Petit bleu de la côte ouest, le chef d’œuvre de Jean-Patrick. On s’en souvient, au début du roman, Gerfaud roule en boucle sur le périph parisien nouvellement construit. Idem à la fin du livre. Décryptage par Daeninckx : non seulement, c’est une manière politico-littéraire pour Manchette de faire la révolution autour de Paris, mais encore, sur le plan strictement formel, les deux boucles qui encadrent l’intrigue rappellent le dessin d’une cassette audio, ce même petit blues west-cost que Gerfaud écoute dans sa Mercedes. Magnifique.

Ça ressemble à Abdel Hafed Benotman, ancien voleur et ancien taulard, nouvel auteur et nouveau talent de l’équipe Rivages, qui, en conférence, raconte son « parcours de révolte » et sa « réinsertion par la fatigue » après presque quinze ans passés en plusieurs étapes derrière les barreaux. « La révolte, au lieu de donner de la soumission, a donné un peu de littérature », explique-t-il. Le soir, devant plusieurs excellentes bouteilles de Saint-Joseph, patron des familles et des artisans, le même vous convainc presque qu’en hommage à La Fontaine et Gustave Doré, il convient d’appeler les juges des « magist-rats ».   

Ça ressemble à Antoine Chainas, l’ovni 2008 du noir français, qui, timidement, confie qu’il n’est « intéressé que par les extrêmes et les marges, parce que ce sont elles qui définissent la norme d’une société, pas l’inverse ». Comme il travaille à La Poste et qu’il aime écrire avant le boulot, il se lève à 3h du matin. Avec Dany Boon et Chainas, La Poste est vraiment à l’honneur en ce moment.

Ça ressemble à Marcus Malte, qui a reçu le prix Quais du Polar pour son splendide Garden of love, qui reconnaît que ses livres ne sont pas toujours faciles d’accès mais qu’il « fait confiance aux lecteurs », et que si une corde doit être fournie avec ses romans, « ce serait une corde de guitare ».

 

Ça ressemble à Hannelore Cayre, avocate pénaliste, auteur de la formidable trilogie du baveux Leibowitz, qui affirme que les séries Avocats et associés ou Femmes de loi, sont « de la daube, d'une connerie incommensurable ».

 

Ça ressemble à Jake Lamar, l’Américain qui vit dans le 18e arrondissement parisien, et qui confie qu’il a, à plus de quarante ans, « toujours gardé une méfiance vis-à-vis de la police ». « J’ai grandi dans le Bronx des années 1970, et les flics n’étaient pas aimés, à juste titre. C’est quelque chose qui vous marque », explique-t-il avec son bel accent français et son sourire permanent.

Ça ressemble à l’islandais Arnaldur Indridason, star nationale du polar et ancien journaliste, qui raconte combien le journalisme est ennuyeux dans son pays. « La journée commence par un déplacement sur une inondation, puis par un déjeuner avec le ministre des affaires sociales qui vous parle des prestations sociales, et parfois, en fin de journée, un chien s’échappe d’un chenil. » De quoi créer des vocations.

Ça ressemble à Georges Pelecanos, l’invité-vedette du festival, qui raconte comment à 17 ans, il a failli tuer un ami, en lui tirant dessus accidentellement. « Je ne pense pas que cela ait eu une influence sur mon goût pour la fiction criminelle, mais ça a eu une influence sur ma vie tout court et mon rejet de la violence », explique le romancier de Washington. Un romancier plus qu’élégant, classieux à vrai dire, qui regardant les chaussures pointues de votre serviteur, livrera sa sentence en fin des festival : «  Good shoes, man ». Rien que pour ça, ça valait le coup d’aller à Lyon ce week-end.
 

 
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