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27/03/2008

Pelecanos ou Zola à Washington

2e6d8892f4c65d0254b257ba0d6638b0.jpg Encore une légende du noir. Los Angeles a Ellroy et Connelly, Edimburg a Rankin, New York a Lieberman, Galway a Bruen… Et Washington a Pelecanos. Pas de débat possible. George Pelecanos est né à Washington il y a 51 ans, George Pelecanos a grandi à Washington, dans un quartier ouvrier au milieu d'une population noire où son père, immigré grec, avait monté un snack. Et George Pelecanos écrit sur Washington. Treize romans noirs traduits à ce jour en France. Tous se déroulent à "Drama City" - titre de l'un des derniers. Attention, pas le Washington du Capitole et de la Maison Blanche. Ce Washington là, Pelecanos s'en fout. Lui s'intéresse au Washington caché, celui des ghettos, des guerres des gangs, de la dope, de la misère, du racisme, de la police… Au Washington du peuple en somme, contre celui de l'élite.

 

Costard bleu marine rayé et petite barbe grisonnante bien taillée, George Pelecanos est comme beaucoup de romanciers américains en goguette en France : très cordial. Il aime expliquer son travail, ses méthodes, ses goûts, comme le prouve l'interview qui suit. Invité vedette du festival de polar Quais du polar à Lyon, il salive déjà, rapport aux "good foods and wines".

 

Pelecanos est un pro : ses romans sont toujours parfaitement documentés, écrits sans chantilly, sans un détail qui manque à l'appel. C'est propre, net et précis. En bientôt vingt ans de carrière, le romancier est passé d'une première série de livres - celle des Nick Stefanos, privé d'origine grec qui ressemblait violemment au jeune Pelecanos - au "Quartet de Washington" et à la série d'enquête du duo policier bicolore, l'ex-flic noir Derek Strange et le privé blanc Terry Quinn. Avec ses romans écrits à la troisième personne, Pelecanos a vu large, il retrace une sorte de saga de Washington des années 1940 à nos jours. Avec à la clé, les évolutions sociales, politiques, économiques et raciales de la capitale américaine et de l'Amérique tout court.

 

Son dernier opus traduit chez nous s'intitule Les jardins de la mort. S'inspirant d'une authentique affaire, il couvre les années 1985-2005. A vingt ans de distance, des enfants noirs sont assassinés dans les jardins de Washington. Trois policiers qui ont couvert l'enquête en 1985, vont reprendre du service vingt ans plus tard. Trois flics, trois visions de la police, trois destins. Pelecanos ne sait pas encore si ces personnages augurent d'une nouvelle série de romans. Au-delà, on retrouve dans ce livre la patte Pelecanos, avec au premier chef, la présence constante de la musique. Pelecanos est l'écrivain américain de la pop culture. Bloqué aux années 1970, chacun de ses romans est un véritable disquaire de poche des meilleurs sons funk et soul. Ecriture et musique sont tellement liés chez Pelecanos, qu'aux Etats-Unis son roman Hard Revolution avait été carrément publié avec un CD, bande-son du livre.

 

Enfin, on ne serait pas un minimum complet sur le gars si on ne signalait pas qu'il avait aussi à son actif, une bonne partie des scénarios de la série policière produite par HBO, "The Wire". Chef d'œuvre télévisuel, cette série retrace la vie d'un service de police de Baltimore, avec comme particularité que chaque saison suit l'intégralité d'une seule enquête sur plusieurs épisodes. Comme les romans de Pelecanos, pas de tape à l'œil, que du vrai, du concret, de l'ultra-réalisme. Une merveille.

 

Les jardins de la mort, George Pelecanos, Seuil Policiers. Traduit de l'américain par Etienne Menanteau. 

 

De passage à Paris, George Pelecanos a reçu Polar Blog

pour parler de ses livres, de sa ville, des jambes des femmes, et même de Sarkozy.

 

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Les Jardins de la Mort se déroulent à Washington de 1985 à 2005, des années Reagan aux années Bush. Au-delà de l’intrigue policière, quel sens avez-vous voulu donner à ce livre ?
J’ai voulu montrer les changements énormes intervenus en vingt ans à Washington. Comme toutes les villes de l’est américain, Washington a connu de grands changements urbains, avec des effets sur les modes de vie. Les classes moyennes et les classes supérieures, de toutes les couleurs, sont arrivées dans le centre-ville, et ont repoussé les classes défavorisées vers la périphérie. Résultat, le crime a baissé downtown, mais ce n’est qu’une impression, il n’a fait que se déplacer. J’ai voulu montrer ce changement de surface très superficiel.

Ce roman, c’est trois policiers et trois visions de la police : un bon flic, un mauvais flic, et un flic brisé par son métier…
C’est vrai, mais c’est plus compliqué. On se rend compte à la fin que le bon flic pour boucler son enquête, n’hésite pas à franchir la ligne, et que celui qui semblait mauvais a été viré de la police pour avoir aidé des prostituées. Est-ce si mal que ça ? Ce que j’ai voulu montrer, c’est que pour faire un bon flic, il en faut plusieurs différents. Seul, aucun des trois policiers du livre n’aurait réussi, c’est ensemble qu’ils s’en sortent. Le personnage du vieil inspecteur T.C. Cook m’a été inspiré par un inspecteur qui a couvert l’histoire qui a inspiré le roman. Cette vieille affaire jamais résolue l’a vraiment cassé, et j’ai voulu raconter comment une affaire peut briser un policier. En plus, la vraie histoire avait une dimension raciale, toutes les victimes étaient noires et la population avait le sentiment que la police ne faisait rien pour trouver le meurtrier. Or, l’inspecteur lui-même était noir et avait souffert du racisme dans la police. Il en était devenu très amer.

On retrouve dans ce roman deux éléments centraux du style Pelecanos : la musique et le basket-ball.
Je ne peux pas m’en empêcher. C’est fondamental chez moi de parler musique et sport. De toute façon, de quoi parlent les gars qui boivent dans les bars : de politique, des femmes ? Non, ils parlent de sport et de musique.

Votre style est aussi très journalistique, avec un grand sens du détail.
Je n’ai jamais fait de journalisme, mais je pense que j’aurais pu être un bon journaliste. Je me documente beaucoup, j’ai une bonne mémoire, donc je me souviens de plein de petits détails. Et ce sont ces détails qui font un personnage : sa manière de s’habiller, de marcher, ce qu’il boit, ce qu’il mange, la musique qu’il écoute, sa manière de parler… Et puis la marque de sa voiture. Les bagnoles, j’adore ça !

Vous enquêtez avant d’écrire ?
Oui souvent. Pour ce roman, j’ai pu suivre la police criminelle de Washington. C’est un milieu très fermé, mais ils ont accepté parce qu’ils avaient aimé mon travail de scénariste sur la série policière The Wire. Quand je les ai suivi, il y a eu un meurtre grave à Washington, et j’ai eu la chance d’être là du début à la fin de l’affaire, depuis le meurtre jusqu’à l’arrestation du meurtrier. A côté, j’ai aussi rencontré pas mal de gamins qui dealent et ils m’ont raconté plein de trucs, sans problème. Les gens me parlent facilement, je ne sais pas pourquoi, mais ça m’arrange.

Tous vos romans se déroulent à Washington, mais il n’y a jamais une ligne sur le Washington de la Maison Blanche ou du Congrès…
Les gens dont je parle dans mes livres, se foutent de la Maison Blanche. La capitale fédérale est invisible pour eux. C’est délibéré de ma part de ne jamais en parler, c’est en quelque sorte un geste politique, une manière de dire que la politique nationale américaine ne concerne pas la vie quotidienne des gens.

Au cours de votre œuvre,vous êtes passé du « je » dans vos premiers romans et la série des Nick Stefanos, au « il » de vos romans plus récents. Pourquoi ?

C’était plus facile de dire « je » dans mes premiers romans parce que j’apprenais à écrire. Quand je suis passé au « il », c’était un vrai défi, ça a ouvert mes livres sur le monde. Je trouve qu’ils sont mieux écrits, plus riches, plus vastes, parce que je peux suivre plusieurs personnages. Mais si demain, c’est mieux pour l’intrigue que je revienne au « je », je le ferai.

Vous avez commencé à écrire assez tard, après 30 ans. C’est mieux ?
Je n’en sais rien, en tout cas, pour moi, ça a marché. J’avais beaucoup vécu avant d’écrire, donc j’avais des choses à raconter. Souvent, je vois des jeunes gars se mettre à écrire, alors qu’ils n’ont pas grand-chose à dire. Pour écrire, il faut être sorti de l’école, avoir vu le monde, sa saleté, sa beauté, il faut avoir vécu tout simplement.

Votre roman de guerre, écrit à l’âge de 10 ans, « Les deux guerres du lieutenant Jeremy », n’était pas à la hauteur ?
Ah ça non, il ne tenait pas la route. Mais ça prouve qu’à 10 ans, j’avais assez de persévérance pour aller au bout d’un livre. Puis bizarrement, je n’ai plus écrit une ligne pendant vingt ans, même pas une nouvelle. J’ai travaillé, je me suis amusé, j’ai gagné ma vie.

Pourquoi êtes-vous devenu scénariste sur la série The Wire, sur HBO ? Pour l’argent ?
Ce n’était pas pour faire du fric. J’ai refusé beaucoup de films ou de séries qui m’auraient rapporté un bon paquet de fric, mais ça ne m’amusait pas. Si j’ai accepté de travailler sur The Wire, c’est parce que David Simon, le créateur de la série, faisait à la télé ce que je faisais dans mes romans : raconter les problèmes sociaux en arrière-plan de la réalité policière. Je suis aussi fier de cette série que de mes livres. Et entre nous, HBO ne paie pas très cher !

Dans vos romans, il n’y a ni héros ni salaud suprême, simplement des pauvres types qui tournent plus ou moins bien…

La vie est comme ça, on peut facilement passer d’un côté ou de l’autre. J’ai souvent été proche du mauvais côté, mais l’amour et le travail m’ont remis dans le bon chemin. Maintenant, quand je me lève le matin, je suis beaucoup plus concentré qu’avant. J’ai fait beaucoup de petits boulots, j’ai travaillé dans des bars, en cuisine… Mais c’est quand j’ai commencé à écrie que j’ai su que j’avais trouvé ma voie. La plupart des best-sellers américains parlent de héros purs et durs qui réussissent tout. Pas mes romans, j’ai toujours aimé les gens différents, les loosers.

Un de vos romans s’intitule Drama City. C’est une bonne définition de Washington ?

C’est en tout cas comme ça que ses habitants appellent Washington. Un autre surnom, c’est « la ville du chocolat », en référence à la communauté noire. J’aime beaucoup Drama City, parce que ça fait référence aux masques grecs avec deux visages : la tragédie et la comédie.

Vous avez travaillé dans une boutique de chaussures pour femmes. C’était bien ?
C’était la boutique la plus tendance de Washington, donc les clientes étaient les plus belles femmes de la ville, mais toutes classes sociales confondues, des femmes d’affaires aux prostituées. Quand on est jeune, c’est fantastique, on passe la journée à toucher leurs jambes et leurs pieds. C’est vraiment le boulot le plus chouette que j’ai pu faire.

2008 est une année électorale importante aux Etats-Unis. Vous la suivez particulièrement ?
Oh oui, c’est la campagne électorale la plus importante de toute ma vie, et ma mère qui a 85 ans le pense aussi. C’est quand même la première fois qu’un Noir ou qu’une femme ont une chance d’être président des Etats-Unis ! Je suis un supporter officiel de Barack Obama, et je suis certain que John McCain sera la victime des années Bush. Les Américains n’aiment plus Bush, et McCain va le payer.

Vous connaissez Nicolas Sarkozy ?
Oui, à Washington, on le connaît, mais on connaît surtout sa nouvelle femme. La presse américaine aime bien Sarkozy, parce que c’est un gars sexuel. Il excite plus que Bush ou Gordon Brown en Angleterre. Mais ça ne va pas plus loin que ça.

Vous n’avez pas de chance avec les adaptations au cinéma de vos romans. Où en-est on de celle de King Suckerman par Miramax, et de celle de Blanc comme neige par le réalisateur Curtis Hanson ?

Miramax, ça ne se fera pas, et Blanc comme neige, je n’en sais rien, ça fait quatre ans que c’est dans les tuyaux. C’est vrai, je n’ai pas de chance, certaines personnes m’expliquent que Hollywood est frileux avec mes livres, parce qu’il y a beaucoup de personnages noirs et qu’ils estiment que des films avec beaucoup de Noirs ne se vendent pas à l’étranger. En plus, mes histoires ne sont pas gaies, on y parle de la pauvreté, des ghettos, du racisme… Le genre de choses que les gens font semblant d’aimer, mais qu’ils n’ont pas envie d’aller voir au cinéma toutes les semaines. Je trouve cela très hypocrite, mais bon, je m’en moque, ça ne fera pas changer ce que j’écris.

Interview : Bastien Bonnefous

Portrait : Sébastien Ortola. 

 

 

 

05/03/2008

Reykjavik et reviens tard

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Fils de romancier, ancien journaliste, Indridason a créé à lui tout seul le polar islandais. De quoi en imposer. Avant lui, l'autochtone lisait les voisins nordiques - un peu - ou les best-sellers anglosaxons - beaucoup. Il y a quelques années, Arnaldur (un prénom de conquérant romantique) a osé islandiser le genre, avec son personnage de flic mélancolique et inadapté social, le commissaire Erlendur. Sauf qu'en Islande, il y a au pire deux crimes par an, zéro fusillade, pas plus de course poursuite… Pas de complot à déjouer, pas de bombe à désamorcer, pas de maffia à infiltrer. Au pire, le crime est familial, causé par l'alcool et/ou la jalousie, et le meurtrier part rarement en cavale.

 

Résultat, les polars d'Indridason sont à l'image d'Epinal de l'Islande : lents, rugueux et minéraux. Faute de spectacle, il y a l'ambiance, et faute de violence, il y a les non-dits. Le commissaire Erlendur est de cette race-là : celle des taiseux butés et contemplatifs. Lui se passionne, jusqu'à l'obsession, par les disparitions, sport national en Islande, souvent nourri par les conditions météo hostiles.  Dès sa parution en France, aux éditions Métailié, la critique a dégainé son simenonien Maigret pour étiqueter l'Erlendur d'Arnaldur. Sauf que l'Islandais avoue avoir peu lu le Belge (lire l'interview ci-après).

 

Quatrième roman traduit en gaulois, L'homme du lac, sorti récemment, est du pur Arnaldur. Un squelette coulé au fond d'un lac, attaché à un appareil de l'ère soviétique, plus un disparu depuis les années 1960 laissant pour seul indice une Ford avec une jante en moins. C'est suffisant pour exciter la curiosité du commissaire Erlendur, qui va devoir remonter les heures sombres de la Guerre froide en Islande. Pour rester entre Nordiques, c'est moins spectaculaire qu'un Mankell ou un Nesbo, et beaucoup moins technoïde qu'un Larsson. Mais comme eux, Indridason autopsie la société nordique et livre au lecteur le contre-point du miracle socio-économique scandinave.

L'homme du lac, Arnaldur Indridason, Métailié. Traduit de l'Islandais par Eric Boury.


Arnarldur Indridason était il y a quelques semaines en promotion à Paris. Polar Blog l'a rencontré.

 

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Dans L’homme du lac, comme dans tous vos romans, il est question de disparitions. Pourquoi une telle constante ?
En tant que romancier, je trouve intéressant d’examiner ceux qui restent et la manière dont ils continuent à vivre. Par définition, on ne connaît pas le destin des disparus, en revanche, on connaît celui des proches qui restent et qui sont souvent plongés dans le malheur à cause de cette perte.

Les histoires de disparitions ont aussi une grande importance culturelle en Islande ?
C’est exact. Autrefois, il était très dangereux de voyager dans le pays à cause des conditions météo. Quand le temps se déchaînait, il n’était pas rare que les voyageurs se perdent et meurent de froid. Ce genre d’événements a donné lieu à de grandes histoires populaires de fantômes dans la littérature islandaise. Souvent, on ne retrouvait pas les corps, dont on brodait ces histoires de fantômes, une manière pour l’esprit humain de trouver une explication à ces disparitions. Dans mes romans, l’histoire du commissaire Erlendur et de son frère disparu en montagne quand ils étaient enfants, peut aussi se résumer à une histoire de fantômes. Dans sa vie professionnelle comme dans sa vie privée, il est constamment en train de se débattre avec dans fantômes du passé.

Autre constante de vos romans : révéler un passé caché de l’Islande. Dans L’homme du lac, il s’agit des liens entre les communistes islandais et l’Allemagne de l’Est durant la Guerre froide. Pourquoi avoir voulu traiter de ce thème ?
Je suis né en 1961. J’ai grandi pendant la Guerre froide, dans la peur permanente du conflit atomique. J’ai aussi été élevé dans les histoires d’espionnage entre les deux blocs ennemis, l’Ouest contre l’Est. J’avis envie de parler de cette période et d’écrire un roman islandais qui mettrait en scène de prétendus espions communistes dans ce pays. Je ne sais pas si de tels espions ont réellement existé, en revanche, un lieu a bien existé : ce lac de Kleifarvatn, près de la rive nord de Reykjavik, au fond duquel on a bien retrouvé en 1973 des appareils d’écoute et de transmission soviétiques. A partir de cette anecdote, j’ai imaginé la présence d’espions communistes en Islande. Pourquoi étaient-ils là ? Que faisaient-ils ? C’est comme ça qu’est née cette histoire.

Troisième constante : la famille qui joue un rôle central dans vos romans. C’est même le sujet principal de vos livres à mon avis.

La famille est l’institution la plus  importante de nos sociétés. Ce n’est pas une conception conservatrice, mais nous sommes tous le fruit d’une famille qui nous influence qu’on le veuille ou non. Ce qui m’intéresse, c’est d’explorer les liens à l’intérieur d’une même famille : les liens parents-enfants, maris-femmes, frères-sœurs… Surtout les liens de destruction. Dans les familles, les innocents sont toujours les enfants, ce sont eux qui font les frais d’une famille qui se disloque, et généralement ils n’y sont pour rien. Enfin, c’est aussi parce que l’Islande est un pays très peu peuplé, et la famille est peut-être plus qu’ailleurs le noyau social le plus important.

Parlons d’Erlendur, votre commissaire. Qui est-il ? Comment est-il né dans votre esprit ?
Son obsession est de résoudre des enquêtes. C’est un vrai spécialiste des disparitions, à cause de celle de son frère. Cette douleur  jamais éteinte contamine mes livres, et c’est peut-être encore plus fort dans L’homme du lac, car ce livre est avant tout un roman d’amour sur des gens qui n’ont pas réussi à vivre leurs histoires d’amour. Mais Erlendur est un personnage encore en formation, je n’ai pas mis un point final à son histoire. Un jour, j’ai compris que je tenais avec lui le premier personnage de policier islandais. A l’époque, il n’y avait pas de tradition d’un polar typiquement islandais dans la littérature nationale. Erlendur est né vierge, et je lui donne des éléments de la société dans laquelle je vis. Il est dépressif peut-être à cause du climat, et mélancolique à cause d’une nature impitoyable, et de mauvaise humeur à cause des changements dans la société islandaise. C’est un homme qui refuse de prendre des responsabilités dans l’existence, surtout dans la sienne. Erlendur en islandais veut dire étranger. Il est étranger, car non intégré dans son environnement, et c’est aussi un étranger dans la littérature islandaise.

Pourquoi vous êtes-vous tourné vers le polar ?

A mes débuts, je ne réfléchissais au genre de mes romans. Je voulais simplement écrire des romans captivants avec des personnages attachants, et un fil narratif qui raconte quelque chose du présent. Il est apparu que j’étais dans une tradition anglo-saxonne du roman noir. Ça me convient parfaitement, j’aime les mystères, la structure des romans noirs, la construction d’une tension, leur manière de parler de la société sans tomber dans le donneur de leçon.

Est-ce aussi un moyen de montrer l’envers du décor du miracle social et économique nordique ?
Je n’y réfléchis pas trop en fait. Quand j’écris, je n’ai pas envie de sauver le monde, tout simplement parce que je ne sais pas comment faire. Je veux simplement pointer du doigt les travers de notre société pour essayer de rendre nos vies meilleures. Le roman noir est un excellent outil pour cela, car on y est confronté avec toute une varité de sentiments humains.

Comment expliquez-vous le succès impressionnant du polar nordique ?
Je pense que ce succès tient surtout à ce que j’appelle le réalisme social. Pour les Européens, la Scandinavie a un petit côté exotique, mais en même temps, ce polar raconte des histoires de gens comme vous et moi, des gens de chair et de sang, auxquels les lecteurs peuvent s’identifier. On ne parle pas de complots mondiaux auxquels personne ne croit, comme Da Vinci Code et compagnie.

Ce sont aussi des romans à la violence peu spectaculaire.

Oui, c’est une violence plus psychologique, mais aussi plus réaliste. Dans mes romans comme dans la plupart des romans nordiques, il n’y pas d’explosions spectaculaires, comme dans les romans américains, tout simplement parce que personne n’y croirait. Par exemple, la police de Reykjavik n’est pas armée, donc Erlendur ne peut pas porter une arme et tirer à tout bout de champ, ce ne serait pas crédible.

Quelles sont vos influences ? En France, on compare souvent vos romans à ceux de Simenon, et Erlendur à Maigret…
Je ne connais pas bien Simenon, j’ai peu lu ses livres, j’ai vu davantage de films et de téléfilms sur Maigret, mais je suis très content d’être comparé à lui. Mes auteurs préférés sont les Suédois Maj Sjöwall et Per Wahlöö. Ils ont créé dans les années 1960 le personnage de l’inspecteur Beck*. Ils sont en quelque sorte les fondateurs de la Ligue des auteurs nordiques.

Vous êtes un auteur incontournable en Islande, et vos romans connaissent un grand succès en Europe. Comment le vivez-vous ?
Je suis très étonné du succès de mes livres en dehors de mon pays. Au départ, j’écris pour mes compatriotes, pour une population de 300 000 personnes. Pour un auteur d’un si petit pays, c’est très satisfaisant de pouvoir passer les frontières et être lu à l’étranger. L’accueil de mes romans en France est exceptionnel. Mais j’essaie que ce succès ne change pas mon écriture et l’auteur que je suis. Voyager et être lu à l’étranger, c’est très bien, mais ce qui me plait le plus, c’est de rester chez moi, tranquille à écrire.

* A ce sujet, Rivages s'apprête à rééditer les romans de l'inspecteur Beck (ndr).

Propos recueillis par Bastien Bonnefous

Portrait : Serge Pouzet 
  

17/01/2008

Peace, abjection soleil levant

45739ffa2235f6c4b4ef9773b4a4c94b.gif Il nous avait laissé, quasi inconscients, sur le bord de la page, à la fin de son quartet halluciné et hallucinant du Yorkshire. 1974, 1977, 1980, 1983… quatre romans à l'estomac qui l'avaient imposé comme un des virtuoses du polar anglo-saxon de ce début de siècle. Quatre romans inspirés par son enfance dans la région de Leeds, où avait sévi un tueur en série, "L'éventreur du Yorkshire", sacrifiant treize femmes entre 1977 et 1981. Quatre livres de violence, de sang, de larmes, et de sperme, fouillant la pourriture politique, policière, médiatique et sociale d'une Angleterre passée sous le joug thatchérien.

 

Bien sûr, pas un papier sur David Peace sans rappeler l'anecdote familiale morbide : gamin, le petit David a longtemps cru que l'Eventreur était son père et a craint pour sa mère. Bien sûr, pas un article sans qu'on souligne sa parenté littéraire avec Ellroy : même angoisse enfantine (l'Eventreur pour l'un, la mère assassinée pour l'autre), même goût de la ville et du cycle (le Quartet du Yorkshire vs le Quatuor de Los Angeles), même style répétitif et speedé. Même quête surtout de la rédemption.

 

Mais David Peace a rapidement gagné son indépendance, et chacun de ses romans est désormais attendu avec une petite boule dans le ventre et la gorge. Une appréhension justifiée à la lecture du dernier, Tokyo année zéro, paru début janvier. Après le pays des fish and ships, l'Anglais s'attaque à celui des sushis, avec un cycle consacré au Japon après la Seconde guerre mondiale. Un Japon vaincu, atomisé, humilié, passé sous l'autorité américaine. Peace, qui vit au Japon avec femme et enfants depuis plus de dix ans, a choisi de raconter l'Histoire et le crime du côté des perdants. Comme à son habitude. Alors que le pays nippon subit jour après jour l'après-guerre, des jeunes femmes sont assassinées dans Tokyo. Tout le monde s'en fout, sauf l'inspecteur Minami, ancien soldat du Pacifique, qui va se perdre dans la quête de l'autre.

 

Un polar étouffant et poisseux. Un polar angoissé et nauséeux. Un polar peacien.

Tokyo année zéro, David Peace, Rivages Thriller. Traduit de l'anglais par Daniel Lemoine. 

 

Polar blog a rencontré David Peace au début du mois, en visite à Paris. Interview.

 

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Tous vos romans reposent sur des faits-divers authentiques. Pourquoi ce besoin de réel ?
Certains crimes permettent d’examiner le contexte social et politique dans lequel ils se sont produits. J’ai commencé à écrire sur l’endroit où j’ai grandi, la région de Leeds. Et là-bas dans les années 1970, a sévi « l’Eventreur du Yorkshire ». Sauf que je n’ai pas écrit sur Peter Sutcliffe, mais sur l’effet que ses crimes ont eus sur les gens à l’époque. Les crimes parlent de l’histoire cachée. L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Moi, je m’occupe des perdants.

Idem pour Tokyo année zéro ?
Tokyo année zéro, c’est le moyen pour moi de parler de cette ville en 1946. C’est un roman écrit comme un polar, mais en réalité, c’est un livre sur la guerre et sur la défaite.

Tout livre est donc politique ?
Bien sûr, et même si c’est inconscient pour un auteur, cette inconscience elle-même est politique.

Les victimes vous intéressent-elles plus que les criminels ?
Le polar traditionnel se concentre en général sur le tueur ou sur le détective. La plupart du temps, les victimes sont oubliées, elles sont tuées au début de l’histoire, pour lancer l’intrigue, comme une distraction. Je ne peux pas faire cela. J’estime que j’ai une responsabilité vis-à-vis des victimes, je veux leur redonner une voix.

Le monde de l’après-guerre appartient-il à l’histoire ancienne ?

Non, tout notre monde actuel découle des années 1945-1946. Un exemple : au Japon, après la défaite, les occupants américains ont rédigé la Constitution japonaise. Actuellement, il y a un débat au Japon pour la transformer. C’est une Constitution que les Japonais ont dû accepter et qui affecte toute leur vie politique depuis. Dans ce sens, la pêche de la baleine n’est pas seulement une question environnementale, mais une question d’indépendance et de souveraineté.

Tous vos livres semblent marquer par une quête, mais laquelle ?
C’est vrai, je suis en quête, mais comme tout le monde je crois. Le problème, c’est que la fin de Tokyo année zéro est une forme de réponse à cette interrogation. J’écris que la mort est un homme, un point où on s’arrête. Ça peut sembler évident, mais cette idée d’arrêt total me cause une grande anxiété. Je me demande « Que vais-je pouvoir écrire maintenant ? ».

Une phrase revient souvent dans le roman : « personne n’est qui il paraît être ».
Ce n’est pas vrai ? Moi-même peut-être ne suis-je pas la personne que je parais être, ni celle que je voudrais être. Mais c’est surtout une manière d’exprimer que chacun change avec le temps, comme le personnage principal du roman.

Votre style très particulier, très répétitif, rend difficile la lecture de vos romans.
Je n’essaie pas d’écrire des livres difficiles. Je n’essaie pas non plus d’écrire quelque chose de différent, d’expérimenter ou d’être avant-gardiste. J’essaie seulement d’exprimer la vision de l’histoire telle que je l’ai dans ma tête.

Mais vous ne craignez pas de vous priver d’une partie de lecteurs qui n’iront pas au bout de vos romans ?
Quand j’écris, je ne pense pas aux lecteurs. J’ai la chance d’être publié dans beaucoup de pays. Mes différents éditeurs ont tous un point de vue sur mon travail. Je les écoute, mais sans vraiment les entendre. J’essaie de rester très fort dans ma tête pour continuer à faire ce que je veux, pour conserver ma vision.

Pas de compromission donc ?
Pour David Lynch, la pire chose qu’il puisse arriver à un artiste, c’est de se compromettre, car il trahit alors à la fois le public et lui-même. Il se déteste et le public finit par le détester. C’est vraiment un très mauvais calcul à terme.

Comme de vouloir être le James Ellroy anglais, comme on vous présente souvent ?
Vous savez, c’est une perte de temps de répondre à ce type de questions, de savoir ce que les autres pensent de vous, quelle étiquette ils vous collent… Que je sois ou pas le Ellroy anglais, ça ne change strictement rien au bout du compte.

Vos livres sont-ils lus différemment d’un pays à un autre ?

Oui, en France, les journalistes que je rencontre m’interrogent beaucoup sur la psychologie des personnages. Ils ont une lecture très intense, très profonde de mes livres. En Angleterre, ils ne les lisent pas. Les seules questions qu’ils me posent c’est « est-ce que vous mangez des sushis tous les jours ? », des trucs de ce genre… En septembre, je suis allé pour la première fois aux Etats-Unis présenter mes romans, à New York et sur la côte ouest. C’était très intéressant, parce que les Américains ont une lecture de Tokyo année zéro très influencée par la guerre et l’occupation militaire américaine en Irak.

Comment écrivez-vous ?
J’écris presque tout le temps, le matin, l’après-midi, le soir… J’écris d’abord à la main, puis je retravaille le texte à l’ordinateur. Les premières versions sont en général plus longues que le texte publié. Le travail de réécriture consiste donc en grande partie à couper ce qui ne me semble pas nécessaire. Mais ce n’est pas toujours le cas. Par exemple, le manuscrit original de 1977 est celui qui a été publié à l’arrivée.

Vous écrivez des livres réellement extraordinaires, tant sur le fond que sur la forme, et pourtant vous semblez quelqu’un d’assez ordinaire…

Flaubert disait « être ordinaire dans sa vie, extraordinaire dans ses livres ». J’ai une vie assez banale, mais tout ce que j’en fais réellement, c’est écrire. J’essaie par exemple de passer des dimanches avec mes enfants, mais j’ai toujours un carnet sur moi et je prends des notes, et mon fils finit toujours par me dire que je ne l’écoute pas.

Comme Becket, vous n’êtes « bon qu’à ça » ?
Une autre citation de Beckett me plaît beaucoup, et me correspond peut-être davantage : « échouer à nouveau, mais échouer mieux ».

Croyez-vous en Dieu ?

(Long silence). Je ne sais pas. J’aimerais croire en Dieu, mais je ne sais pas… 

 

Textes : Bastien Bonnefous 

Portrait : Serge Pouzet 

14/03/2007

Grangé, épisode 3

Ultime volet de l'interview de Jean-Christophe Grangé, dont le dernier roman, Le Serment des limbes, vient de paraître.

 

 

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Pouvez-vous nous raconter vos débuts? 


A 20 ans, je suivais des études universitaires de lettres. J’étais un jeune homme sérieux, fou de musique, et mon rêve, c’était de devenir pianiste. J’ai tenté ma chance dans la chanson pendant mes années de fac. C’était mon sursis, je savais que si je n’avais pas réussi avant la fin de mes études, je devrais aller bosser. C’est ce qui s’est passé. J’ai échoué dans la musique, et par piston, je suis entré dans une boîte de pub après mes études. Ça a été un cauchemar, je me retrouvais dans un boulot non seulement chiant, mais qui piétinait toutes mes valeurs. Je venais des lettres, de la faculté, de l’intelligence, j’étais pour la profondeur, la réflexion, et je me retrouvais dans le milieu totalement superficiel de la publicité. J’étais avec des gens absurdes, mais c’est eux qui avaient raison puisqu’ils me donnaient un salaire. Donc j’étais très malheureux. Je dis souvent que si j’en suis là aujourd’hui, c’est grâce à 50% de talent, mais surtout à 50% de caractère. J’étais tellement laminé qu’il fallait absolument en sortir. Je me suis mis à mon compte dans la pub, et à côté j’ai recommencé la musique. Puis j’ai rencontré des photographes qui m’ont donné la chance de ma vie, les suivre sur de grands reportages aux quatre coins du monde. J’ai alors découvert le journalisme, les voyages, les sujets d’aventure extrême, c’était incroyable. J’ai découvert alors les polars, que je lisais dans les avions. Et j’ai décidé d’en écrire un, avec les aventures que je vivais dans mes voyages. Ça a donné Le vol des cigognes. A la fac, j’avais déjà essayé d’écrire, mais c’était creux, on sentait bien que je n’avais rien vécu, c’était de la branlette intellectuelle.

Comment vous voyez-vous dans dix ans ?

Je sais une chose : je serais toujours écrivain, jusqu’à ma mort. Ensuite, il y a toujours ce qu’on aimerait faire, et ce qu’on peut faire. Moi, j’écris des polars car j’ai l’impression de ne savoir faire que cela. Les idées qui me viennent à mon bureau, sont des idées noires, violentes, de idées meurtres, bref des idées policières. Je n’ai pas d’idée de comédie sentimentale. Un jour, j’aimerais réussir un thriller amoureux, mais c’est très difficile et quand on est habitué à écrire sur la mort, tout le reste semble bien léger. Ou alors peut-être une grande saga familiale, sur plusieurs générations, type Martin du Gard. Mais pour l’instant, j’ai quatre romans en tête, et tous sont des policiers.

Vous connaissez un succès considérable. Pense-t-on alors à la postérité ?

Pas vraiment, parce que le polar a un avantage, il vous apprend la modestie, puisque tout le monde vous explique que c’est un genre mineur. De plus, en France, on associe toujours succès public avec médiocrité et non postérité. A moi le succès et à Gracq la postérité. Mais quand on écrit, on gagne sa vie en profondeur, le livre reste, même sans parler de postérité. C’est une activité intense, profonde. Ecrire, c’est l’action.

Comment définiriez-vous votre statut dans le polar français ? Il est de bon ton de vous dénigrer, non ?

Je trouve que je n’ai pas été trop victime des préjugés habituels. La critique est souvent bonne avec mes livres. Mais il faut remettre les choses à leur place, le cénacle littéraire français concerne quelques critiques à peine. Ce sont des couches de vernis très fines et très illusoires. Moi je n’appartiens pas au système. J’ai eu cette chance. J’avais envoyé mon premier roman à Albin Michel et la Série noire, et tous les deux voulaient me publier, mais Albin a été plus rapide à répondre. Si la Série noire avait répondu avant Albin, j’aurais eu certainement le label qualité polar, mais moins de succès parce que plus proche d’un ghetto. Finalement, tout ça, c’est simplement une histoire de calendrier, ça permet de relativiser. Albin Michel m’a permis d’exploser les chapelles. C’est un éditeur moderne, avec une réputation grand public. Il y avait presque un côté rebelle à aller chez un éditeur mal côté. Aujourd’hui, Albin a fait la preuve de son efficacité.Quand je faisais des reportages d’aventure, un rédacteur en chef me disait toujours : si avec ton sujet, tu fais Géo c’est bien, mais Match c’est mieux. Toucher un grand public avec un genre acquis pour un petit public, est toujours plus intéressant.

Etes-vous tenté par la réalisation au cinéma ?

On me l’a souvent proposé. Quand vous voyez le destin de vos livres au cinéma, vous vous dites parfois « je vais le faire ». Mais j’ai eu la chance d’être scénariste et de voir de l’intérieur le monde du cinéma. C’est un bordel généralisé. Kubrick ou Coppola, je ne sais plus, disaient « Faire un film, c’est comme écrire Guerre et Paix dans un auto-tamponneuse ». On vous demande d’écrire, mais on secoue votre fauteuil toutes les dix minutes, on vient vous voir pour vous dire que la météo ne va pas, que le budget est réduit, que l’acteur fait un caprice… Il faut être chef d’orchestre pour faire un film. Moi, je suis un auteur mille fois plus libre derrière son petit bureau. Un film est un compromis permanent, je suis très admiratif des réalisateurs. Surtout, c’est une expression artistique qui n’a rien à voir. Moi je sais écrire une phrase, pas cadrer une image.

Quelles sont vos lectures ?

Je lis trois types de livres. Les documents qui traitent des thèmes que je vais aborder dans mes livres, c’est désormais la grande majorité de mes lectures. Mais je lis aussi les nouveaux venus, et puis mes amours que je lis et relis, comme Le Grand nulle part d’Ellroy ou Piège pour Cendrillon de Japrisot. Tout est béton dans ces romans.

Quel est votre prochain projet ?

Ça vient d’une anecdote. Il y a deux ans, le rédacteur en chef de Cinélive, un ami, avait eu l’idée de faire écrire à des auteurs le synopsis d’un scénario qui imagine la suite d’un film qu’ils adorent. Moi, j’écris Marathon Man 2. J’invente l’histoire, je la balance à Cinélive. Quand mon éditeur l’a su, il est devenu fou. Il m’a dit : mais c’est un super bouquin, et tu donnes ça à un magazine ! On l’a finalement récupéré, et le livre va exister. Ce devrait être une série B d’horreur, un livre plus court, avec des meurtres bien sanglants. Ça devrait s’appeler Miserere, mais pas un truc religieux, un roman d’angoisse, de meurtres sur la voix humaine. Quelque chose de vraiment inquiétant. 

 

Interview : Bastien Bonnefous

Portrait : Vincent Baillais    

13/03/2007

Grangé, épisode 2

Suite de l'interview de Jean-Christophe Grangé, à l'occasion de la sortie de son roman Le Serment des limbes.

 

 

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Le Serment des limbes est votre sixième roman. En quoi avez-vous évolué depuis vos débuts à la fin des années 1990?

J’ai connu deux évolutions naturelles. D’abord, ce que j’ai déjà fait, je ne vais pas le refaire. Donc ça m’oblige à toujours trouver des idées inédites. Ce sont les mêmes étapes qui reviennent, comme l’exposition du premier thème et du deuxième thème dans une sonate, mais je cherche des variantes. L’autre évolution relève de mon expérience, de mon aisance plus grande vis-à-vis de l’écriture et du succès. Je me permets de nouvelles choses, des digressions plus larges sur le passé, la psychologie des personnages. Avant, j’avais tendance à les présenter à travers l’enquête, l’action et leurs réactions. Désormais, je n’ai plus peur de quitter l’intrigue pour entrer dans la tête des personnages. Mes héros ne sont plus que des blocs de violences.Dans Le Serment, je me suis aussi risqué sur le terrain amoureux, je vais essayer d’approfondir ces nouvelles galeries.

Mais vous ne mettez rien de vous dans vos romans et dans vos personnages ?

C’est une question de pudeur et de timidité. Je ne suis pas un type qui pourrait écrire sur sa vie et ses états d’âme. J’aime créer des personnages de fiction, qui ont toujours une part personnelle, on ne démarre jamais de zéro, mais qui ne sont pas moi. Le Serment est mon deuxième roman écrit à la première personne. La première fois, c’était dans Le vol des cigognes, mais ce livre était mon premier, et dans un premier roman, on dit souvent « je » parce que c’est une longue lettre qu’on écrit d’abord à soi-même. Pour les suivants, je m’étais fait un point d’honneur à écrire à la troisième personne, avec des personnages aussi éloignés de moi que possible.

Le Serment des limbes traite beaucoup du sentiment religieux. Etes-vous vous-même croyant ?

Oui, mais de façon dilettante. Je me suis posé les grandes questions, et j’ai assez naturellement trouvé les réponses par mon éducation catholique. J’ai un regard très large sur toutes les religions, mais ma conviction intime liée à l’enfance, est celle de la religion catholique. Mais je ne pratique pas. J’ai d’ailleurs été surpris, quand j’ai eu des enfants et que j’ai voulu leur donner une éducation catholique, avec baptême, catéchisme, etc…, de voir à quel point le milieu catho n’avait pas évolué. Quand on voit comme on s’ennuie à une messe, comment tout est triste, coupé du monde, il ne faut pas être étonné qu’il y ait une désaffection des gens. L’Eglise répand un message d’un autre temps. C’était l’idée aussi du livre, de montrer comment un homme catholique de son temps, flic de surcroît, répond aux problèmes de son monde.

Vous êtes un romancier de l’histoire. D’où vient ce goût ?

Il vient du cinéma, je crois. Au cinéma, 95% de la production raconte une histoire. Je suis d’une génération qui a presque plus vu de films que lu de livres. Le polar, tout en étant un genre de vraie qualité littéraire, offre cette excitation d’une histoire complexe. C’est un genre qui a échappé à l’évolution du roman français au 20e siècle, qui a peu à peu abandonné l’histoire, comme en musique, on a parallèlement abandonné la mélodie, devenue un truc ringard. Sauf qu’en musique, il s’est passé un truc incroyable : c’est le rock qui reprend tout le matériau tonal. Pour moi, le polar c’est du rock littéraire.

Pour vos romans, faites-vous des plans, et avez-vous des habitudes d’écriture ?

J’ai toujours une histoire très articulée. Quand je commence à écrire, je sais toujours comment va finir le livre. Comme au cinéma, j’ai un scénario et un plan de tournage qui suit plus ou moins la chronologie. Le travail de structure est rapide, comme une transe, mais l’écriture est très longue. Quelques semaines pour l’idée, deux ans pour la réalisation. Au quotidien, j’écris très tôt le matin, à 4 heures, puis je redors à 8h, puis je me relève et je récris pour le déjeuner, puis je me recouche. J’ai une bonne forme pour écrire au réveil, donc je multiplie les siestes pour être plusieurs fois d’attaque dans la journée.

Avez-vous des périodes de non-écriture ?

Jamais, j’écris tous les jours de l’année. Il n’y a pas d’entre deux romans, parce que pendant que j’écris un roman, les idées du suivant me viennent. A la fin ddu Serment, j’ai décroché pour préparer le synopsis du suivant, et j’ai enchaîné à la fin. Je pense tout le temps à un roman. Même quand je lis les collègues ou que je regarde un film, il faut toujours que j’analyse comment c’est construit. C’est certainement une forme de névrose, avec une angoisse de m’arrêter. Mais c’est pareil dans la vie, je ne prends jamais de douches, c’est une perte de temps ! Ma femme, elle, adore se faire masser et se détendre, prendre le temps, moi c’est inimaginable. J’ai commencé à écrire mes livres tout en travaillant, c’est pourquoi je me levais très tôt, pour écrire avant d’aller au travail. Ça m’a pris dix ans avant d’admettre que j’étais romancier et que c’est comme cela que je gagnais ma vie.

 

Interview : Bastien Bonnefous

Portrait : Vincent Baillais

 

A suivre, le troisième et dernier épisode. 

12/03/2007

Attention, Grangé danger !

medium_couv_grangé.gif Je l'avoue, j'aime bien les romans de Jean-Christophe Grangé. Pas tous - Le Concile de pierre, par exemple m'avait déçu - mais je me laisse souvent prendre par ce sens de l'action très enfantin finalement. Grangé fait dans l'efficace, dans le professionnel du polar. Des héros très typés, un chapitre une action, des rebondissements en veux-tu en voilà, on embarque à chaque fois dans une gros bolide un peu tape à l'œil. Sûr, Grangé ne fait pas toujours dans la finesse, ni dans la nuance, mais il croit en ses histoires et en ses personnages. Il aime ça, on le sent, et moi avec. 

 

Son dernier best-seller, Le Serment des limbes, sorti ces jours-ci, n'échappe pas à la règle. Deux flics catholiques, une secte satanique, des victimes possédées, un tueur qui semble le Diable, et du sang, du sang, du sang. 700 pages à tombeaux ouverts, qui laissent un peu sonné une fois refermées. 

 

Jean-Christophe Grangé nous a reçu chez lui, à Paris, quelques jours avant la sortie du roman. Un homme simple, drôle et sympathique, qui boit beaucoup, beaucoup de thé. Interview feuilleton sur son dernier livre, ses précédents, ses débuts, ses goûts…

 

Aujourd'hui épisode 1.

 

 

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Comment vit-on pendant plusieurs mois avec ce type de roman ?

D’abord, sa taille est inhabituelle par rapport à mes autres livres, près de 700 pages. On vit un tel roman avec impatience, on sait qu’on a une somme de pages à écrire, on sait donc qu’il faut être raisonnable, écrire chaque partie sans penser aux autres ni à la fin. J’ai mis plus de deux ans et demi à l’écrire. Mais j’ai ressenti pendant l’écriture la même chose que pendant celle de mon premier livre Le vol des cigognes : malgré les difficultés, on se dit que l’histoire vaut le coup. Je sentais que j’avais une bonne histoire.
Il y a une autre différence sur ce roman. Dès le départ, j’avais mon histoire de A à Z, découpée, séquencée comme un synopsis de film. J’avais alors signé avec un producteur de cinéma, pour une adaptation. On est toujours en pourparler avec Hollywood, mais une adaptation a été écrite par un scénariste américain d’après mon synopsis pendant que moi, j’écrivais mon livre de mon côté. C’est une démarche assez inédite.

D’où vient cette histoire justement?

Comme souvent pour mes romans, je me suis inspiré de mes reportages quand j’étais grand reporter. J’avais été très frappé par un reportage pour Paris Match et Life, sur les survivants, avec entre autres une miraculée de Lourdes, et une fillette noyée pendant plus d’une heure aux Etats-Unis et revenue à la vie. J’ai déroulé cette ligne, m’intéressant à ce qui peut se passer pendant qu’on est mort. C’est comme cela que j’ai eu l’intuition des « expériences de mort imminente » négatives. Certains survivants disent avoir vu une lumière blanche qui symboliserait Dieu, pourquoi d’autres ne verraient-ils pas une lumière noire ou rouge, comme le Diable ? Une porte sur l’Enfer en quelque sorte. Au départ, c’était une intuition de ma part qui s’est confirmée au cours de mes recherches. Il y a eu des cas de expériences de mort imminentes qualifiées de « maléfiques », mais sans être sataniques comme dans mon livre. Pareil, au Vatican, il existe bien un Enfer dans la bibliothèque, avec des livres censurés, souvent à caractère pornographique, mais il existe aussi une autre pièce avec uniquement des ouvrages consacrés au diable. Mon ex femme, également reporter, avait réalisé un reportage sur la bibliothèque du Vatican, je m’en suis inspiré et j’y suis retourné pour les besoins du livre. Le Vatican a bien voulu me recevoir. En revanche, j’ai inventé la secte satanique des Asservis, pendants naturels diaboliques des croyants chrétiens parfois obsédés par les reliques divines. J’aime toujours ajouter des couches à la réalité.

Mais le livre reste un polar, pas un roman fantastique ou ésortérique…

J’ai voulu éviter l’écueil du polar religieux dont le héros serait un curé, dont la moitié se passerait au Vatican, avec des complots… C’est du déjà lu et du déjà vu. Je voulais au contraire une histoire de flics de terrain confrontés à un problème métaphysique. Une vraie enquête où l’assassin a l’air d’être le diable.

Ce roman fait donc partie de votre projet de « Trinité du Mal » ?

J’ai toujours cette idée très vague, sans titre, ni personnages récurrents pour l’instant, d’écrire trois livres sur les sources du Mal. Le premier, La Ligne noire, traitait des sources de la psychose meurtrière, où l’on pénétrait le cerveau d’un tueur en série. Le deuxième, ce Serment des limbes, est une remontée vers le Mal métaphysique, celui du diable. Et le troisième, qui ne sera pas mon prochain livre – entre temps, j’ai eu une autre idée que je veux écrire vite, en une année – sera une remontée vers le Mal préhistorique, originel. Une enquête criminelle plongée dans le monde contemporain, mais qui remontera à un traumatisme originel. Mon but, c’est d’expliquer pourquoi l’espèce humaine est la seule espèce cruelle envers elle-même, la seule qui prenne du plaisir au mal. Peut-être qu’au troisième roman, j’aurai trouvé un titre pour l’ensemble. Le réalisateur Dario Argento avait eu lui aussi un projet de trilogie sur les sorcières dans les années 70, avec les deux films Suspiria et Inferno. Mais à plus de 70 ans, il n’a toujours pas réalisé le troisième, mais il paraît qu’il y travaille. Je vais essayer moi de finir le boulot avant 70 ans.

Avez-vous une fascination pour le Mal ?


C’est le malentendu classique avec le public : les gens pensent que si vous écrivez sur la mort et la violence, c’est parce que finalement vous aimez ça. Mais c’est exactement le contraire. On écrit toujours sur ce qui vous choque et que vous ne comprenez pas. Moi, depuis mon enfance, c’est la violence, le mal, le sadisme humain, avec au final bien souvent la mort. Enfant, j’étais très trouillard, un gamin sujet aux cauchemars, bercé dans la peur, et petit à petit j’en ai fait un objet de fascination. D’abord par les histoires de monstres, puis par les films d’horreur à l’adolescence. J’avais envie d’aller au bout du tunnel noir et d’ouvrir la porte. Cette passion, finalement, ne m’a jamais lâché. Je suis toujours les tendances du cinéma d’horreur, et plus largement l’univers de la peur dans l’art. Et plus tard, quand j’ai découvert les polars, outre le talent et le sens du rythme propre au genre, j’ai retrouvé la même jouissance que plus jeune devant les films d’horreur. Surtout dans le polar américain très violent des années 1980, un polar souvent à base de tueurs en série, est très proche du cinéma d’horreur. James Ellroy ou Thomas Harris ont créé des tueurs maléfiques de films d’horreur. De mon côté, tous mes livres racontent des histoires de tueurs en série, avec quelques variantes à chaque fois, mais je garde ce goût du genre dans le genre. Un tueur tue plusieurs fois, d’une manière particulière. Quel est son mobile, quels sont sa psychologie, son savoir-faire ? Une série de meurtres avec une signification cachée.

 

Interview : Bastien Bonnefous

Portrait : Vincent Baillais 

 

A suivre, l'épisode 2.
 

02/11/2006

Elle pleure, elle pleure la banlieue…

medium_9782020682718.jpg Lâchez les journaux, n'écoutez plus les JT, délaissez les essais de sociologues… Si vous voulez comprendre un tout petit peu ce qui se passe dans certaines banlieues françaises, lisez plutôt un roman. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, de Thierry Jonquet, référence du noir français et un des meilleurs écrivains de l'Hexagone tout genre confondu. Tout simplement. 

 

Depuis bientôt une vingtaine de romans, dont plusieurs splendeurs (Mygale, Moloch, La Bête et la belle…), Jonquet a pris l'habitude de nous parler du réel. Celui de la misère sociale, de la précarité économique, de la délinquance urbaine, des déviances sexuelles, des trafics en tout genre… en somme tous les rouages grippés de notre société. Dans son dernier roman, sorti il y a quelques semaines, il se penche sur nos banlieues. Et réussit un tour de force. Commencé à l'été 2005, Jonquet a anticipé sans le vouloir dans cet ouvrage deux des thèmes les plus forts dans l'actualité française de ces derniers mois : les émeutes en banlieue d'il y a un an, et le meurtre antisémite d'Ilan Halimi en février 2006. Les petits esprits accuseront certainement le romancier d'avoir voulu surfer sur cette vague de faits divers. Ils auront tort, Jonquet a précédé ces deux drames simplement parce qu'il a étudié la situation, lu, écouté, vu. Il a compris la montée des violences communautaires dans certaines cités, la perte de repères de beaucoup de jeunes, la désespérance de leurs parents, et l'incapacité à agir des institutions (école, police, justice…). 

 

A l'arrivée, Jonquet nous offre un roman d'une force époustouflante, d'une noirceur absolue et sans concession. Le romancier a choisi de parler de ce qui ne va pas. Tout est faux parce que tout est vrai. Vrai, Anna Doblinsky, la jeune prof sortie d'un IUFM jargonneux, qui débarque dans un collège de ZUP, et qui très vite, est rappelée à sa judéité par des élèves à l'antisémitisme banal et ordinaire. Vrai, la cité HLM pourrie par le chômage, les trafics de drogue, les bandes rivales et le pouvoir de moins en moins souterrain des salafistes. Vrai, le jeune Lakdar Abdane, gamin doué, qui voudrait étudier, mais qui sombre dans la dépression paranoïaque après un accident médical qui lui fera perdre l'usage de sa main. Vrai, les deux villes, Vadreuil et Certigny, communes inventées de Seine-Saint-Denis, qui se touchent mais ne se ressemblent pas. D'un côté, la zone, de l'autre la richesse. Deux villes qui ressemblent fort aux réelles Clichy-sous-Bois et Le Raincy.   

 

Calmement, sans clinquant, Jonquet passe au scalpel les maux de notre France. La montée des intégrismes et de l'obscurantisme religieux, le clientélisme de certains politiques, le gouffre culturel de quelques jeunes, l'incapacité totale de l'administration scolaire à se remettre en cause. On sort de ce roman sonné, épuisé, et démoralisé. Jonquet a voulu dire le vrai. Il n'y est jamais aussi bien parvenu.

 

Un mot encore sur le titre du livre : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte. Titre crépusculaire tiré d'un poème de Victor Hugo écrit juste après la révolte des Communards en 1870. Hugo s'adresse aux Bourgeois de l'époque, et leur dit en substance: ce peuple des bas-fonds s'est révolté parce qu'il n'a rien et que vous avez tout. Ils sont vos frères et pourtant vous refusez de leur tendre la main, alors ils s'enfoncent dans la violence aveugle contre tous et contre tout. Une analyse qui n'a pas pris un cheveu blanc. Jugez plutôt :

 

"Etant les ignorants, ils sont les incléments;
Hélas! combien de temps faudra-t-il vous redire
A vous tous, que c'était à vous de les conduire,
Qu'il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité;
D'une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu'ils vous font, c'est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l'ombre et sur le vrai chemin;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte;
C'est qu'ils n'ont pas senti votre fraternité.
Ils errent; l'instinct bon se nourrit de clarté." 

 

Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, Thierry Jonquet, Seuil, 344 pages, 18 €. 

 

THIERRY JONQUET VOUS PARLE !

 

medium_JONQUET.jpg Comment vous est venue l’idée de ce roman ?
Il y a quatre ans, a paru un livre Les territoires perdus de la République qui recueillait les témoignages de profs en banlieue, dans les ZEP, les établissements difficiles… Ils y racontaient la montée des violences entre jeunes, la montée de l’antisémitisme, le désespoir des profs, les aberrations administratives… Je me suis dit que ça pouvait faire un décor de roman. Le sujet faisait aussi écho en moi parce qu’il y a vingt ans, j’ai été enseignant dans la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois dans un établissement déjà difficile à l'époque. Mais ce qui a changé la donne, c’est quand j’ai appris que la vidéo de la décapitation du journaliste Daniel Pearl par des intégristes islamistes antisémites, circulait dans certains quartiers et était regardée par plusieurs jeunes. Je me suis dit que là, ça devenait vraiment très préoccupant.

 
Votre roman parle d’émeutes en banlieue et de la montée de l’antisémitisme chez certains jeunes d’origine maghrébine ou africaine. Pourtant, vous l’avez écrit avant les émeutes de novembre 2005 et avant le meurtre d’Ilan Halimi en février 2006 ?

J’ai commencé l’écriture en septembre 2005 avec ces deux thèmes en tête. Je voulais que l’action démarre lors de la rentrée scolaire 2005-2006, pour donner le sentiment de coller au plus près de la réalité. Je ne pensais pas que je collerais autant, quand les émeutes ont éclaté, et surtout quand on a appris la mort d’Ilan Halimi. Quand ce meurtre a été rendu public, j’étais à trente pages de la fin de mon roman, j’avais déjà imaginé l’histoire d’un meurtre antisémite par des jeunes d’une cité. Franchement, ça m’a fait très bizarre sur le coup.

Comment avez-vous procédé pour écrire ? Avez-vous tout imaginé ou vous êtes-vous documenté avant ?
J’ai beaucoup lu sur la banlieue, l’école… Puis j’ai fait parler des amis qui sont profs ou magistrats, pour qu’ils me racontent leur quotidien. Et puis je me suis servi de mes souvenirs lorsque j’étais enseignant à Aulnay-sous-Bois en 1982. A l’époque, je travaillais en section spécialisée au collège Victor Hugo et j’avais été abasourdi par la violence qui régnait déjà entre les élèves. Je me souviens que certains enfants, dont les parents trop pauvres ne pouvaient payer la cantine le midi, allaient manger dans le supermarché voisin. Ils ne payaient rien, ils se servaient dans les rayons et mangeaient sur place. Et personne ne disait rien. Moi, je pensais « Mais pourquoi ça ne pète pas ? ». Finalement, cette situation vieille de 20 ans a pourri sur pied et aujourd’hui, elle est devenue catastrophique.

 
Ce roman est donc aussi un roman de dénonciation et de colère ?
J’observe ce qui se passe autour de moi et je réagis à des phénomènes qui m’effraient et me fascinent à la fois. De fait mon roman est un livre politique, mais ce n’est pas un manuel politique. C’est le constat d’une certaine situation française. Les banlieues sont des territoires qu’on a laissé pourrir sur pied depuis 30 ans. On y a laissé s’installer le chômage de masse, on a été incapable d’assurer l’intégration de plusieurs générations d’immigrés. Le phénomène religieux est plus récent, mais il prend de l’ampleur. Je vis à Belleville. Il y a 20 ans, les femmes voilées étaient rares dans mon quartier. Aujourd’hui, ce phénomène est très important. L’islamisme radical existe aussi. L’an dernier, un réseau a été démantelé dans une mosquée du 19e arrondissement de Paris qui envoyait des gamins devenir terroristes en Irak. Tout cela existe, on ne peut le nier. Moi, j’écris des romans noirs qui braquent le projecteur sur une réalité qui n’est pas forcément toute la réalité, mais qui dérange.

 

Vous braquez notamment le projecteur sur la question de l’école en banlieue ?
C’est peut-être l’échec le plus grave. Aujourd’hui, le niveau d’incompréhension entre les élèves et les profs en banlieue a atteint un niveau inimaginable. Pour les jeunes profs issus d’IUFM, les gamins sont des martiens qui n’ont plus aucune valeur culturelle ou intellectuelle en commun avec eux. Et les élèves, eux, se sentent totalement perdus face à cette nouvelle tendance pédagogique d’en rajouter toujours plus dans le jargon éducatif plutôt que de se concentrer sur des valeurs simples d’enseignement. Le gouffre culturel est immense. Des enseignants qui en ont ras-le-bol ont monté un projet pour se moquer du jargon des IUFM. C’est le projet SLEC : Savoir Lire Ecrire Compter.

 

Quel regard portez-vous sur les émeutes en banlieue en novembre 2005, il y a un an ?
Je n’ai pas un jugement tendre à l’égard des émeutiers. La violence de ces jeunes était gratuite et stupide. Brûler des écoles, des bibliothèques, des entreprises… C’est une explosion de rage impuissante, mais pas une révolte populaire. Comparer cela, comme ça a pu l’être, à une Intifada est totalement idiot, irresponsable et scandaleux. Bien que mauvaise, la situation de nos gamins en banlieue n’a rien à voir avec celle des gamins palestiniens au Proche-Orient. Le titre de mon livre est tiré d’un poème de Hugo écrit après la Commune de 1870. Hugo s’adresse aux bourgeois et leur dit : le peuple des Communards est « votre épouvante et vous êtes leur crainte ». Il explique que si les Communards se sont révoltés, c’est parce que vous, bourgeois, ne leur avaient pas donné «leur part de la cité ». Ils se sentent rejetés, « ils n’ont pas senti votre fraternité », et « le mal qu’ils font, c’est vous qui le leur fîtes». Ramené à aujourd’hui, c’est une manière de dire que le problème des banlieues est le problème de tous en France. Et si toute la société ne fait pas l’effort de se tourner vers ces territoires oubliés, la colère ne pourra que monter encore.

 

Vous citez également Marx dans le roman ?
Oui, en forme de clin d’œil à Sarkozy. J’ai retrouvé une citation de Marx et Engels dans leur livre, La Social-Démocratie allemande, où ils comparent le lumpenprolétariat à de la « racaille ». Ils disent aux ouvriers de s’en éloigner. « Tout chef ouvrier qui emploie cette racaille ou s’appuie sur elle, démontre par là qu’il n’est qu’un traître », écrivent-ils. Comme quoi rien n’est jamais simple. Selon moi, les citations de Hugo et de Marx sont justes chacune à leur façon, ce sont les deux côtés d’une même médaille.

 

Plus généralement, tous vos livres sont de près ou de loin inspirés du réel. Pourquoi ce besoin de coller au plus près de la réalité quotidienne ?
Peut-être parce que je n’ai pas beaucoup d’imagination et que j’ai besoin de m’inspirer d’histoires réelles ou de faits divers pour écrire ? Mais aussi parce que je me soucie tout simplement de l’évolution de la société dans laquelle je vis et dans laquelle vivent mes enfants. Le Pen au second tour en 2002, la montée des précarités, les émeutes en banlieue, tout cela me parle, tout cela relève d’une même peur généralisée dans notre pays. J’ai la sale impression qu’un point de non retour a été franchi. En banlieue, beaucoup de gamins ne travailleront jamais. Certains ont fait le choix de la délinquance et du trafic. Ils se disent pourquoi être au Smic sous les ordres d’un chefaillon raciste, alors qu’avec un peu de trafic, je gagne plus. Et les autres, ceux qui veulent bosser et s’en sortir, désespèrent de la discrimination. Ils n’auront jamais le bon prénom, le bon nom, la bonne couleur de peau, pour trouver un travail et mener une vie ordinaire. On a créé une génération perdue et personne ne sait ce que cela va donner demain.

 
On retrouve aussi, comme pratiquement dans tous vos romans, l’univers médical à l’hôpital. C’est votre passé d’ergothérapeute qui revient à chaque fois ?
Le monde médical m’intéresse parce que c’est un monde de grande violence et de pouvoirs entre les malades et les médecins. C’est aussi un excellent poste d’observation sociale. Les urgences aujourd’hui récupèrent toute la violence et la précarité de notre société. L’hôpital, avec la police, est le dernier service public ouvert 24 heures sur 24.

 
Pourquoi avoir inventé des noms de villes dans votre roman ?
Je ne voulais pas accuser telle ou telle commune de banlieue. J’ai donc inventé deux communes voisines et en même temps très différentes. L’une prospère, tenue par un maire de droite clientéliste, et l’autre avec une immense cité HLM. Une ville ultra-protégée et une cité pourrie distantes de quelques kilomètres. Je trouvais intéressant de confronter ces deux mondes si différents et pourtant si proches géographiquement. Je me suis bien sûr inspirée de communes existantes, le lecteur bien informé devrait les reconnaître.

 
Votre écriture est très simple, sans effet. C’était un choix ?
Je ne suis pas vraiment un styliste. Mon écriture est toujours très clinique, j’aime rester au ras du bitume. En plus, avec les sujets abordés dans ce roman, je trouvais que s’amuser à faire dans l’esthétique, avait quelque chose d’assez indécent.

 
Un an après, la situation commence-t-elle à se régler dans les banlieues, et d’après vous, les violences peuvent-elles recommencer ?
Je n’ai pas de don de visionnaire. Comme beaucoup, je n’avais pas vu venir les émeutes de l’an dernier même si j’imaginais une explosion dans les banlieues dans mon roman. Rien n’a changé depuis un an, donc tout peut repartir. Les voitures continuent d’ailleurs de brûler ici ou là, c’est pratiquement devenu un folklore aujourd’hui, comme les feux dans la nuit du 31 décembre. Par ailleurs, les cités qui ne s’embrasent pas ne sont pas forcément les plus calmes ou les plus saines, mais souvent celles qui sont le mieux tenues par les trafiquants qui n’ont pas envie qu’on parle de leur quartier aux 20 heures, au risque de voir débarquer les flics. Les émeutes de 2005 sont un précédent historique en banlieue. Les plus malins ou les plus dangereux savent qu’ils peuvent coller la trouille à la société et au pouvoir. La dynamite, les mèches et les allumettes sont là.

 
Les politiques n’ont donc rien compris ?
Aucun bilan politique sérieux des émeutes n’a été tiré. Le débat actuel sur la présidentielle est désespérant à cet égard. Personne n’a rien à proposer, à droite comme à gauche, et Le Pen guette. Le vrai problème, c’est qu’aucun leader politique n’a de vision pour la France à 20 ans. On gère l’immédiat. Même si on lançait un grand plan Marshall pour les banlieues, il faudrait des années et des années avant que le système global commence vraiment à bouger, tant le passif est lourd. Or, les politiques ne raisonnent que sur quelques mois, de peur de perdre les prochaines élections. Pourquoi lancer un grand projet aujourd’hui alors que dans dix ans, quand les premiers résultats se feront sentir, l’homme ou la femme politique qui en sera l’initiateur, ne sera plus au pouvoir ?

 
Bastien Bonnefous

Portrait : Vincent Baillais     

 

 

  

19/10/2006

"Si je n'écrivais pas des livres, je tuerais des gens"

Avouez que c'est le genre de petite phrase qui donne envie de lire la suite. L'homme qui l'a prononcée devant moi, tout sourire, était installé dans le bureau historique de Gaston Gallimard, rue Sébastien-Bottin, dans un fauteuil en velours, devant une bibliothèque grillagée, avec vue sur des jardins verdoyants. L'œil bleu, le cheveu blanc et le gilet souple, il ressemblait plus à un bon grand-père qu'à un dangereux tueur en série. Ne vous y fiez pas. Sous ses airs calmes, Ken Bruen - car c'est de lui dont il s'agit - est une grenade dégoupillée. Perle rare du noir irlandais, Bruen est le créateur du privé Jack Taylor, un des plus belles figures du genre ces dernières années. Alcoolo, toxico, déprimo, parano, Taylor a pris l'habitude, sous ses airs de Droopy défoncé à la Guiness, de fouiller la sale conscience collective irlandaise à chacune de ses enquêtes.

 

medium_couv_ken_bruen.gif Dans sa dernière traduite en français, Le martyre des Magdalènes, Taylor plonge dans le passé de ces filles-mères reniées par leurs familles, exploitées dans les couvents catholiques où elles lavaient leurs pêchés comme blanchisseuses. Des descendantes de Marie-Madeleine qui ont été la honte de l'Irlande bigote jusque dans les années 1980. Un moyen pour Bruen de régler sans le dire ses comptes avec les curetons qui lui ont pourri son enfance. Gamin solitaire et silencieux, Kenny avait été placé par ses parents chez les Franciscains qui n'ont jamais cru en lui, c'est peu de le dire (lire ci-dessous). La littérature l'a sorti de cette sale vie, l'entraînant dans un tour du monde professoral (Bruen a enseigné en Asie et en Amérique du Sud), avec un arrêt à la case prison pendant quelques mois pour une histoire dopée. On retrouve ce mélange de rage sociale et d'humour vengeur dans les livres de l'Irlandais, hommages répétés aux pulps et au rock. Bruen écrit vite, simple et beau.

 

A côté des Taylor, Bruen est également l'auteur de la série des R&B, les inspecteurs Roberts & Brant, deux flics londoniens, violents, machistes, pourris, mais surtout poilants. Une sorte de 87e district à la McBain totalement déjanté et cuité à la bière. Un délice.

 

Le martyre des Magdalènes, Ken Bruen, Série noire. Traduit par Pierre Bondil. 332 pages, 18,90 €.

 

KEN BRUEN NOUS PARLE !

 

medium_bruen.jpg Votre personnage Jack Taylor est-il une forme d’hommage au genre assez classique dans le polar du privé solitaire et acharné ?

Oui, c’est un hommage au privé dans la littérature américaine, et surtout dans la littérature de « pulps ». Quand j’avais 14 ans, j’ai découvert dans la bibliothèque de ma ville, toute une boîte de pulps et je les ai tous dévorés. C’est comme ça que j’ai découvert le polar et la littérature en général. Ces livres m’ont laissé une trace indélébile. Comme Irlandais, j’ai fait très longtemps l’impasse sur les auteurs traditionnels de mon pays, comme Joyce, Beckett, Yeats… Je leur ai longtemps préféré Goodis ou Thompson. Je crois que certains en Irlande ne me l’ont toujours pas pardonné.

En même temps, Taylor est un privé un peu spécial : il est alcoolique, mais aussi toxicomane, dépressif et dans sa dernière enquête publiée en France, suicidaire…

Quand j’écris des Jack Taylor, je cherche avant tout à comprendre combien de douleur et d’angoisse un homme peut endurer. Jack Taylor est une sorte de miroir de moi-même. J’ai fait de la prison en Amérique du Sud quand j’étais plus jeune, mon frère est mort de l’alcoolisme, ma femme a eu un cancer, et j’ai une fille handicapée. Souvent, on me demande comment je peux supporter tous ces sales coups, et si parfois je n’ai pas eu envie de me suicider. Je réponds que je préfère écrire des livres, c’est ma thérapie personnelle. Il y a deux ans, mon meilleur ami s’est suicidé, et je ne l’avais pas vu venir. Aujourd’hui encore, je me sens coupable de n’avoir rien fait pour l’aider. On retrouve cette culpabilité dans mes livres, puisque Jack Taylor a aussi son meilleur ami qui est mort sans qu’il ait pu faire quelque chose. Je tue dans mes livres, c’est ma thérapie. Ma femme plaisante souvent en disant que si je n’écrivais pas, je tuerais des gens. 

Mais vos romans sont à la fois un mélange de colère et d’humour.

Oui, l’humour est indispensable pour toucher les lecteurs. Vu que je prends comme matériaux d’écriture des choses très sérieuses et très graves, comme la mort, le suicide, la violence… si je ne les traite pas avec un peu d’humour, les lecteurs rejetteraient cette douleur, ils ne la supporteraient pas.

Jack Taylor vit à Galway, en Irlande du Sud, comme vous qui y avez passé une bonne partie de votre enfance…

J’ai grandi à Galway, qui quand j’étais gamin, n’était qu’un petit village. Puis une fois adulte, j’ai beaucoup voyagé à travers le monde comme professeur d’anglais. Il y a huit ans, je suis revenu à Galway et tout avait changé. C’était devenue une grande ville, avec le boom économique irlandais des années 1990. C’est aujourd’hui une ville riche et cosmopolite, avec tous les problèmes que cela comporte : immigration, racisme, trafics en tout genre… C’est du coup devenue une ville matrice pour des romans noirs. C’est pourquoi j’ai choisi d’y installer les enquêtes de Jack Taylor, pour montrer aussi comment une ville peut changer. John Connolly, qui est un autre auteur irlandais de polars, m’a dit un jour qu’il situait ses romans aux Etats-Unis parce qu’en Irlande, il n’y avait pas de criminalité, de rues sombres, de trucs de ce genre. Mais tout ça est arrivé avec le miracle économique du Tigre celtique ! Et Galway, comme l’Irlande, est maintenant une ville noire au même titre que New York, Los Angeles, Londres, Paris…Une ville magnifique pour le polar, pas forcément pour y vivre en vrai.

Enfant, vous avez été placé dans une pension tenue par des frères franciscains qui avaient dit à vos parents que vous ne feriez rien de mieux dans la vie que laveur de vaisselle. Comment passe-t-on d’un destin de laveur de vaisselle à celui de romancier à succès ?

Je n’ai pas été heureux dans cette pension. J’étais un enfant qui ne parlait pas, très solitaire et mutique. Pour les Franciscains, j’étais un handicapé et je ne vaudrais jamais mieux que laveur de vaisselle. J’ai voulu leur montrer qu’ils n’avaient rien compris, et je suis devenu d’abord docteur en métaphysique puis romancier. C’était une façon de leur faire un sacré bras d’honneur ! Le problème c’est que mes parents ont toujours cru ces curés. Et pour eux, je serai toujours un laveur de vaisselle. Cette image m’est restée collée même après avoir réussi mes études et publié mes premiers livres.

Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ?

Je le suis devenu par colère, par rage. Pour prouver aux autres, aux curés, à ma famille, que je valais quelque chose. Mon histoire montre que si vous croyez très fort en vous malgré l’avis des autres, ça marche.

Et écrire a-t-il été facile ?

Oui, parce que j’avais une volonté immense. J’ai commencé par de la poésie et c’est la première fois de ma vie où je me suis dit « non tu n’es pas un crétin ». Je n’avais pas le choix de toute façon, c’était écrire ou mourir. Réussir ou devenir fou. D’une certaine manière, le fait que j’étais le seul à croire en moi m’a aidé, parce que je n’avais aucune autre pression que celle que je mettais moi-même.

Quels sont vos auteurs bénis ?

D’abord, des auteurs du noir comme Pelecanos, Sallis, Goodis, Thompson… mais aussi avec le temps, les classiques irlandais comme Beckett. Samuel Beckett m’a appris l’économie des mots et le silence dans l’écriture. Le silence, c’est finalement ce qui me rappelle le plus mon enfance.

Comment écrivez-vous ? Avez-vous des habitudes, des manies ?

J’écris tous les jours. Je me lève à 4h30, et j’écris de 5h à 8h, quoi qu’il arrive. Même le jour où mon père est mort, j’ai écrit. Certains proches en ont été choqués, mais je sais que mon père m’aurait dit « tu n’espères quand même pas utiliser ma mort pour te reposer une journée ? ». Puis tous les soirs, je reprends ce que j’ai écrit le matin et je lis à haute voix en imitant moi-même les accents de personnages. Plus jeune, je voulais être acteur, du coup, c’est une manière pour moi de compenser cette carrière ratée, sans doute. Je m’enregistre sur un magnétophone et tout ce qui ne sonne pas juste, je le supprime. J’ai appris qu’un autre auteur de romans noirs, Walter Mosley, fait la même chose. Mais lui, il paraît qu’il fait ça tout nu. Moi, je reste habillé, c’est mon côté irlandais conservateur.

Quelles sont vos marques de bière et de whisky préférées ?

Je ne bois pas de whisky, ni de Guiness, mais de la bière blonde. Comme auteur de polars et comme Irlandais, je suis un traître à la patrie. On me propose souvent des Guiness ou du Jameson en pensant que ça va me faire plaisir, mais moi ce que j’aime c’est une bonne Bud bien fraîche. Je ne suis pas alcoolique, je ne me drogue pas, je ne suis pas violent, je ne suis pas couvert de tatouages. Au contraire, j’ai la vie plutôt banale d’un type normal. On fantasme beaucoup sur les auteurs de polars, en pensant qu’ils sont comme leurs personnages. Une fois, un ami libraire à Galway avait envoyé mes romans de la série R&B à des Hell’s Angels qu’il connaissait. Ils ont adoré et m’avaient envoyé une proposition de bandeau à mettre sur mes livres qui disait : « Lisez Ken Bruen ou mourrez, bande d’enculés ! ». Mais mes éditeurs anglais n’ont pas voulu l’utiliser… Dommage.

Vos livres ont de plus en plus de succès dans les pays anglo-saxons. Vous pensez à la postérité quand vous écrivez ?

Jamais ! On me dit souvent « Quand est-ce que tu vas écrire ton grand livre ? ». Mais moi je ne veux pas de ça, je veux continuer à faire des romans noirs si possible de mieux en mieux. Je ne suis pas un auteur important, on m’oubliera une fois que je serai mort. Je ne suis pas dans la grande tradition littéraire irlandaise, c’est d’ailleurs ce qui me permet d’avancer. Pour un auteur, c’est une bonne chose que d’être sur le côté. C’est même la meilleure posture qui soit, à mon avis. J’ai bien connu Edward Bunker. J’adorais ce mec. On avait tous les deux fait de la prison, lui pendant plusieurs années, moi quelques mois à peine. Mais il me disait toujours peu importe la durée, ce qui compte c’est ce qui te reste dans la tête. Souvent, dans une pièce, on s’asseyait tous les deux contre les murs, pour voir qui pouvait entrer, un vieux réflexe de taulard. Dans ses derniers jours, Eddie carburait sec au gin-tonic toute la journée et fumait beaucoup, des Lucky Strike que j’avais du mal à lui trouver en Irlande. Tarantino lui avait proposé 8 millions de dollars pour écrire un script, mais pour lui, ce qui comptait c’était que ses livres soient appréciés en France. Pour lui, c’était ça la postérité.

Il reste encore sept enquêtes de Jack Taylor à paraître en français, dont trois ont déjà été écrites. Savez-vous déjà comment tout cela finira ?

Je ne sais pas vraiment, mais ça finira très mal, forcément.  
 

Propos recueillis par Bastien Bonnefous

Photo : Stéphane Viard 

07/09/2006

Qu'elle était noire ma vallée…

medium_9782743615666.jpg Dominique Manotti est un œil. Un œil pour tout voir, une oreille pour tout entendre, une main pour tout écrire. Publiée depuis plus de dix ans, cette ancienne historienne spécialiste de l’économie du 19e siècle et ex-militante CFDT, s’est taillée une place sur mesure dans le roman noir social, engagé et qui dérange.

A chaque roman, un milieu fouillé, analysé, autopsié. Le tout après une documentation et une connaissance personnelle du sujet quasiment policières. Dans son premier livre, Sombre Sentier, sorti en 1995, Manotti pénètre les ateliers du quartier de la confection à Paris. Des milliers d’ouvriers clandestins font grève pour la première fois, réclamant leur régularisation. Magouilles politico-économiques, pressions, manipulations, le tout sur fond de trafic d’héroïne en provenance d’Iran.

Avec A nos chevaux, son deuxième opus, elle plonge dans le milieu hippique, avec ses règlements de comptes, ses tricheries et son dopage. On retrouve presque le même univers dans Kop, thriller dans le monde du foot et ses matchs truqués, joueurs shootés, plus un président de club qui rêve d’une carrière politique (toute ressemblance avec la réalité n’est que pure coïncidence…). Viendra ensuite son chef d’œuvre (à mon goût) : Nos fantastiques années fric. « Le » polar français sur la Mitterrandie et le dévoiement de la gauche au pouvoir au nom de la corruption politico-financière. Une merveille.

Son avant-dernier roman, Le corps noir, même s’il reste dans le noir, change de registre en changeant d’époque. Fini le contemporain, nous voilà en 1944, dans le Paris occupé et le Paris collabo. Le débarquement en Normandie est pour bientôt, avec la Libération dans son sillon, et dans la capitale, l’ordre nazi se décompose avec la SS allemande, surnommée « le Corps noir », et son auxiliaire nationale, la Gestapo française.

Avec son dernier roman, paru en cette rentrée, Dominique Manotti revient au social. Lorraine Connection est inspiré de la vente avortée de Thomson à Daewoo à la fin des années 1990, suivie d’un scandale affairiste et d’une mise sur le carreau de milliers d’ouvriers. Avec Manotti, tout est mensonge donc tout est vérité. Une usine Daewoo flambe en Lorraine. Incendie accidentel ? Criminel ? L’usine est au cœur d’une bataille stratégique entre Paris, Bruxelles et l’Asie. En jeu, le rachat de Thomson. Entre concurrents, tous les coups sont de sortie. Les officines privées viennent pourrir le dossier, et les ouvriers sont les pions impuissants d’une partie d’échec au sommet. Meurtres, chantage, manipulation, Lorraine Connection est un beau roman noir, dans la lignée des Manchette et des Vautrin des années 1970. Manotti écrit à l’économie, style sec et froid mais toujours juste. Pas de pathos, ni de héros. Des hommes et des femmes tous troubles, qui luttent avec naïveté ou cynisme pour leur survie.

Lorraine Connection, Dominique Manotti, Rivages Thriller, 195 p., 18 €. (Sombre sentier et Le corps noir sont tous deux parus au Seuil-Policier, les autres romans chez Rivages).

 

 DOMINIQUE MANOTTI VOUS PARLE !

 

medium_manotti.jpg Comment vous est venue l’idée de ce livre ?

Je sais précisément d’où vient Lorraine Connection, ce qui n’est pas le cas pour tous mes romans. Il vient directement de la réalité. En 1996, Thomson-CSF est privatisé. En octobre, Alain Juppé, alors Premier ministre, attribue Thomson Multimédia « pour le fameux franc symbolique » à Daewoo. Cela fait hurler beaucoup de monde à l’époque. En décembre, il annule sa décision sans motif. Je me dis, tiens, étrange, faudra peut-être aller voir derrière tout ça un jour. C’est dans un coin de ma tête. Deux ans et demi plus tard, en1999, Daewoo est en faillitte, et son patron est en fuite avec 2 milliards de dollars dans les poches. Bizarrement, personne dans la presse ne fait le lien entre les deux périodes, à ce moment-là. Pour moi, il y a un tilt immédiat, mais je n’écris toujours pas. En 2003, la dernière usine Daewoo flambe en Lorraine. Les incendies d’usines ne sont pas rares et sont toujours suspects. Un ouvrier de Daewoo est accusé. Je vais à son procès. J’ai alors halluciné. Ce qui s’est passé ensuite à Outreau est en fait le fonctionnement normal de la justice, ce n’est pas une exception. L’ouvrier est honteusement condamné, alors qu’il est visiblement innocent. Je me dis alors, il faut écrire. En fait, cette histoire me suit depuis dix ans.

Lorraine Connection, c’est aussi une rencontre avec une région, alors que jusqu’à présent tous vos romans se déroulaient à Paris ou en région parisienne…

Cela a énormément compté, c’est vrai. Je suis parisienne, j’ai toujours écrit sur Paris. Mais du temps de mes études, j’avais connu Longwy et la vallée de la Chiers au temps de la splendeur de la sidérurgie. Quand je retourne à Longwy à l’issue du procès, pour mener mon enquête, j’en ai le souffle coupé. Il ne reste plus rien et c’est quelle était verte ma vallée, une vallée d’herbes et d’arbres. Longwy est devenue une toute petite ville de province endormie, où les hôtels ferment à 8 heures et demi du soir, alors qu’avant elle vivait 24h sur 24, avec un monde fou, des cafés partout. Elle dégageait une impression de puissance extraordinaire. Pour moi, le lieu était trouvé, un lieu complètement tragique.

Plusieurs années de documentation, des enquêtes sur le terrain, des rencontres, comment finissez-vous par plonger dans l’écriture ?

Le déclic se fait ou pas. Moi, j’accumule toujours pour mes romans. A aucun moment, je ne veux faire des romans historiques ou des romans à clé. J’invente tous les personnages et ce sont eux qui anticipent l’histoire. Dans ce dernier, j'ai repris la grève, l’incendie, les ouvriers… mais je réinvente tout et j’attends le déclic. Ce que je cherche à saisir dans le polar, ce sont tous les filtres sociaux, politiques, économiques, les lieux où ne remonte l’information et où ça bloque.

D’où vient ce besoin du réel pour écrire ?

C’est une question de tempérament. Je recherche le réel. J’ai une formation d’historienne, j’ai longtemps été une militante syndicale. J’ai écrit très tard. Ce qui m’a passionné dans le syndicalisme, c’est la confrontation avec le réel, les bagarres sur les conditions de travail. J’ai connu un syndicalisme qui n’est plus, un instrument de changement de la vie au quotidien, pas un simple instrument de négociation au sommet comme aujourd’hui. C’est pourquoi j’en suis partie. J’écris finalement le roman de ce que j’ai renoncé à changer dans la société. Ma part de fiction est une forme de désenchantement. Tout m’échappe, alors au moins je voudrais raconter cela.

Tous vos romans traitent, d’une manière ou d’une autre, de la corruption et de l’injustice sociale…

La racine du roman noir, à mon avis, c’est la distorsion incroyable entre les discours et la réalité. Tous ces hommes politiques qui nous parlent de valeurs, sans préciser lesquelles d’ailleurs, ces fameuses valeurs communes… Le roman noir est là pour dire tout cela est faux, et il n’y a plus que lui désormais. Qui se scandalise vraiment de certaines déclarations de nos responsables concernant les valeurs ou les droits de l’Homme ? Les romans ne sont pas des tracts, ils ne peuvent pas se substituer à l’action collective, mais ils peuvent nourrir les débats collectifs. Hugo en France a joué ce rôle, ou Dickens en Angleterre.

L’écriture n’est pas non plus qu’un engagement. Il y a aussi une part de plaisir ?

Je n’écris pas facilement. Surtout, je n’ai aucune capacité de jugement sur mon travail. Chez moi, le plaisir tient aussi longtemps que l’histoire n’est pas finie. A partir de l’écriture des deux tiers du roman, ça devient une corvée parce qu’il faut finir. Je me dis alors que c’est nul, que ça n’intéressera personne. La sortie du livre est aussi un moment très difficile, parce que c’est l’irrévocable. Finalement, pour moi, le seul moment vraiment jouissif est la documentation. C’est là qu’on rencontre, qu’on apprend, qu’on s’enrichit. Les moments où les personnages de fiction se mettent à vous causer, c’est magnifique.

Finalement, pourquoi écrivez-vous ?

Je crois que je veux écrire l’histoire culturelle, sociale et politique de ma génération. C’est pour cela que j’ai écrit Le Corps noir. J’ai un parcours atypique dans le roman noir français. J’ai été syndicaliste, j’ai été très engagée politiquement, cela me donne une place à part. Il n’y a plus beaucoup d’auteurs qui peuvent vraiment parler d’une grève ouvrière… Je suis née en 1942, je suis venue à la politique au moment de la guerre d’Algérie. Adolescente, je ne lisais pas de romans noirs. Ma famille vivait dans les valeurs de l’honneur, de la probité, de la grandeur de la France. On y croyait, et moi, jeune, j’ai marché. J’ai même pleuré à Dien Bien Phû ! Et puis, avec l’Algérie, j’ai découvert les massacres, les tortures, les déplacements de populations… et j’ai surtout découvert à l’adolescence que tout le monde savait. Ça a été un choc. Pour moi, Mitterrand n’a jamais été l’homme de gauche. Pour moi, il était le ministre de la Justice qui a couvert des exécutions pendant la guerre d’Algérie.  Après, j’ai découvert, comme beaucoup de Français, Mitterrand sous l’Occupation, son amitié avec Bousquet… Je me suis interrogée sur cette génération, celle de mes parents. Et je me suis alors rendue compte que dans ma famille, on parlait de tout mais pas de la guerre. Le Corps noir n’est pas un roman historique, mais une volonté de chercher les racines d’un traumatisme de ma génération. Ma génération s’est construite sur le silence des années de guerre. 

Avec votre style sec et direct, on vous compare toujours à Ellroy. Ça ne vous agace pas un peu, parce qu’on sent bien d’autres influences dans votre écriture ?

C’est vrai qu’être comparée à Ellroy, c’est flatteur mais un peu réducteur. Surtout, c’est écrasant… pour lui ! (rires) Je n’ai pas de modèles d’écriture, mais des influences, conscientes ou pas bien, évidemment. Le roman français du 19e siècle est ma culture de base, qui a bâti mon imaginaire à l’adolescence. Ado, je n’avais pas lu un seul Américain. Mais une des grandes influences, pour moi, a été La Guerre des Gaules de Jules César. Ça peut vous sembler bizarre, mais pour moi c’est un des livres les mieux écrits qui existent. Une entreprise fabuleuse, un vrai livre politique. César est génial, il a tout inventé. Comme général des armées, il se trouve hors de Rome pendant cinq ans, mais il ne doit ne pas se faire oublier s’il veut prendre le pouvoir à son retour. Et il n’y a pas de médias. Alors, il invente le journalisme de guerre, en relatant par petits morceaux la guerre des Gaules. Bien sûr, le rapport à la réalité est discutable, mais César fait à l’économie de moyens, parce qu’il veut avoir un impact puissant sur le lectorat populaire, celui qui va ensuite lui donner le pouvoir. J’ai toujours aimé l’économie de moyens, je ne suis pas vraiment une romantique. Chez les Américains, j’ai retrouvé cette force d’évocation d’un monde chez Dos Passos. Ensuite, il y a une influence énorme du cinéma noir. Chez les Américains actuels, les deux maîtres d’écriture sont à mon avis Ellroy et McBain. Mc Bain a ce génie unique : il fait du dialogue une action à part entière. C’est lui qui est allé le plus loin dans son domaine.

En cette rentrée littéraire, est-ce que vos livres marchent bien en librairie généralement ?

Mes romans marchent moins bien que ceux de ma copine Fred Vargas, mais ça va, je ne me plains pas. J’ai typiquement un succès d’estime, avec des lecteurs fidèles. Je suis traduite en Angleterre, où paraît-il on m’aime bien. Mais je ne suis pas obsédée par les chiffres de vente. Je suis retraitée de l’Education nationale, donc je n’ai pas besoin d’écrire pour gagner ma vie. Du coup, mes rapports avec les éditeurs sont simples et strictement littéraires. Si un éditeur me demande de changer une ligne pour vendre plus, je change d’éditeur. Aujourd’hui, je suis bien chez Rivages car François Guérif – le patron de Rivages, ndlr - est le meilleur dans son genre. Il a une définition du noir très large, et il fait confiance à ses auteurs.

Etrangement, aucun de vos romans n’a encore été adapté au cinéma ?

Des scénaristes travaillent actuellement à l’adaptation de Nos fantastiques années fric, mais c’est difficile semble-t-il. Quand j’écris, je pense en images, mais ça ne veut pas dire pour autant que mes romans sont faciles à transposer sur grand écran. A mon avis, ils sont trop trop complexes pour le cinéma. Au cinéma, les personnages troubles ou ambigus, passent mal. Or, il n’y a que ça, dans mes romans.

Recueilli par Bastien Bonnefous

Portrait : Stéphane Viard  

09/07/2006

Itinéraire d'un salaud ordinaire

medium_2070779882.01.MZZZZZZZ.2.jpgDidier Daeninckx n'a pas fini de s'occuper de l'Occupation. Après quelques uns de se romans phares comme Meurtres pour mémoire, La mort n'oublie personne, Ethique en toc… le polareux d'Aubervilliers retrace aujourd'hui l'Itinéraire d'un salaud ordinaire. Ou l'histoire de Clément Duprest, brillant étudiant en droit de 25 ans, qui intègre la police parisienne en mai 1942, quelques jours avant la rafle du Vel d'Hiv. Duprest affirme ne pas faire de politique, simplement appliquer la loi, même honteuse. Un flic de l'ombre, mauvais père et mari, pas vraiment une ordure, juste un salaud ordinaire qui va traquer les résistants, communistes comme gaullistes, les juifs. Des hommes, des femmes, des enfants, qu'il va envoyer à Drancy, direction les camps de la mort. Sans remord, sans véritable haine non plus, simplement avec l'obsession administrative du travail bien fait.

Daeninckx aime à décrire cette humanité dévoyée, sorte de fourmi ouvrière de l'horreur, qui agit sans jamais se poser de question pendant près de quarante ans. Car Duprest, qui a miraculeusement retourné sa veste à la Libération, va participer à tous les coups tordus des IVe et Ve Républiques. Guerres de colonisation, infiltration du mouvement de 68, affaires politico-mafieuses des années 1970, jusqu'à la candidature avortée de Coluche à la présidentielle en 1981. Une carrière on ne peut plus propre dans ce qu'il y a de plus sale.

Roman de l'histoire immédiate, Didier Daenickx plonge le lecteur dans les basses fosses de la République, rythmant le récit par les faits les plus sombres des cinquante dernières années françaises (rafle du Vel d'Hiv, épuration, massacre de la manifestation Charonne en 1961, manipulations politiques en 1968, jusqu'au collabo René Bousquet, salaud extraordinaire lui, reçu en grand pompe par son ami François Mitterrand àla première garden-party de l'Elysée nouvellement socialiste en 1981). Avec à chaque fois luxe de détails sur la vie quotidienne de chaque époque.

Sans être véritablement un polar, Itinéraire d'un salaud ordinaire est un fort roman noir, qui laisse un goût amer au lecteur, contraint de voir dans ce mal banal, une part de lui-même.

Bastien Bonnefous

Itinéraire d'un salaud ordinaire, Didier Daeninckx, Gallimard, 313 p., 17,50 €.

 

DIDIER DAENINCKX VOUS PARLE !

 

medium_DAENINCKX4.jpgPourquoi aborder la période de l’Occupation par la figure du collaborateur plutôt que par celle du résistant ?
Pour voir la vérité au ras du bitume. Le collabo permet de voir l’abjection ordinaire de l’Occupation, celle des hommes qui ont continué à faire leurs petites ou grandes affaires alors que la situation était totalement inhumaine. La figure du collabo me permet aussi de parler d’évènements que les résistants n’ont pu vivre, comme la rafle des machines à coudre dont personne ou presque ne se souvient. Tout le monde connaît la rafle du Vel d’Hiv, le 17 juillet 1942, et beaucoup d’ouvriers juifs raflés travaillaient dans le textile et la couture sur la place parisienne. Dans les jours qui ont suivi, la chambre parisienne du textile a organisé la rafle des machines à coudre pour que le commerce continue. Le regard du résistant valorise ce qu’il y a eu d’exceptionnellement humain dans une période abjecte et d’abaissement. Les résistants apparaissent dans le livre parce que mon personnage ne cesse de les traquer. Il traque les juifs, les déviants, les communistes, les gaullistes. On voit à travers son regard, toute cette humanité digne.

Meurtres pour mémoire, La mort n’oublie personne, Itinéraire d’un salaud ordinaire, et plusieurs livres sur le révisionnisme, l’Occupation revient constamment dans votre œuvre. Pourquoi ?
C’est une période qui n’a pas été purgée. Papon a été condamné définitivement en 1998 pour des faits commis en 1942, la société française a mis plus de 60 ans à s’attaquer à cette période. Il a fallu attendre le discours de Chirac en 1995 au Vel d’Hiv, pour que l’Etat français reconnaisse la complicité de la France dans la solution finale. Je travaille sur des choses qui bloquent le pays et l’empêchent de se projeter normalement dans le futur. On sait que dans une famille, quand il y a des secrets cachés, les petits-enfants deviennent malades sans raison, mais ils expriment sans le savoir un traumatisme. Pour un pays, c’est la même chose. Les institutions ont du mal à traiter ces problèmes en temps réel, le domaine artistique vient en franc-tireur, les romans, les films, les chansons… L’artistique se colle à cette nécessité sociale et oblige les institutions à réagir.

Par rapport à vos autres romans sur l’Occupation, comment situez-vous Itinéraire d’un salaud ordinaire ?
Il est à l’autre bout. Meurtres pour mémoire repose sur la personnalité de Papon et parle des criminels de bureaux qui tuaient avec une signature ou un coup de tampon, sans jamais voir leurs victimes en face qui ne sont pour eux que des listes de noms. Mais les Papon ou les Bousquet ne peuvent exister pendant l’Occupation, que si sur le terrain, ils ont une phalange d’hommes obéissants. J’ai voulu décrire ces milliers de terminaisons nerveuses, qui, eux, sont confrontés à la détresse de leurs victimes. Comment se construisent-ils une carapace pour ne pas en être affectés ? Les sociétés arrivent à fabriquer des hommes obéissants, imperméables aux sentiments.

Comment vous est venue l’idée du livre ?
De la lecture d’un article dans le Monde en 2000 à propos d’une enquête des RG sur 150 personnalités de gauche anti-fasciste, dont j’étais. J’ai voulu savoir comment les RG m’ont espionné, savoir qui sont ces gens. J’ai alors commencé à rassembler de la documentation sur ces services de renseignements pendant la guerre, puis durant la décolonisation, remontant sur près de 40 ans d’histoire. Je suis tombé sur des choses extraordinaires sur la manipulation de la presse, l’utilisation de la radio comme arme de propagande déguisée, l’affaire Coluche en 1980 au moment où il veut se présenter à la présidentielle…

Comment s’est construit votre personnage du policier Clément Duprest ?
Il est le croisement de cinq ou six types qui ont vraiment existé dans ces services durant les 40 dernières années, des archétypes d’inspecteurs ou de commissaires. Beaucoup d’anciens collabos qui en 1948, au moment de la guerre froide, ont repris du service. Des types que l’on retrouve dans toutes les manifs qui ont dégénéré en France ou dans les colonies dans les années 1950.

Pourquoi s’arrêter en 1981 ?
Il y a d'abord l’âge du personnage qui a 25 ans en 1942 et qui se retrouve à la retraite début 1980. Mais j'ai surtout voulu composer une sorte de cycle. Ça commence en mai 1942 avec la rafle du Vel d’Hiv, un des points les plus sinistres de l’histoire française, et ça finit en 1981, avec la traque d’un clown, Coluche, par les mêmes gens avec les mêmes méthodes. Commencer l’histoire dans le tragique et finir dans la farce. Et puis, Coluche, c’est les Restaurants du cœur, même s’ils n’existaient pas encore en 1981. Or, pendant l’Occupation, en mai 1942, Pétain avait créé les Restaurants des Intellectuels, sorte de soupes populaires améliorées où des artistes pouvaient venir manger. Pour moi, c’était un bon clin d’œil romanesque.

Vous finissez surtout en 1981 par l’arrivée à la première garden-party de Mitterrand à l’Elysée, de son ami, René Bousquet…
J’ai voulu montrer que les promesses de la gauche en 1981, comme par exemple la dissolution des RG, n’ont jamais été tenues. Au contraire, on retrouve les mêmes personnages qui entrent par la grande porte. Pour moi, Bousquet à l’Elysée, c’est un symbole terrible qui annonce la face noire du mitterrandisme, les écoutes, la manière de gérer le secret par les mêmes méthodes.

Les salauds ordinaires existent-ils toujours ?
Toute société, tout pouvoir a besoin de gens qui sont dans l’obéissance sans conscience. Je l’ai décrit sur 40 ans, mais aux lecteurs maintenant de se demander où ces hommes se situent aujourd’hui. Où est aujourd’hui la manipulation de la presse en pleine affaire Clearstream, au moment où des actionnaires et des politiques mettent la pression sur Serge July ou Alain Genestar à Paris Match ?

On retrouve également dans votre roman, la Seine-Saint-Denis, où vous êtes né et où vous vivez toujours, à Aubervilliers…
La Seine-Saint-Denis n’existait pas pendant l’Occupation, c’était le département de la Seine. Mais c’est un lieu extraordinaire, parce que pendant la guerre, on y retrouve à la fois le colonel Fabien, symbole de la résistance totale, Jacques Doriot, l’homme de gauche passé au nazisme, et Pierre Laval, sans qui les persécutions antisémites n’auraient sans doute pas existé à ce point. On est sur un territoire marqué par tous ces traumatismes.

Comment avez-vous travaillé le sens du détail de la vie ordinaire de l’époque ?
J’ai regardé des films, des photos d’époque, j’ai écouté les chansons, lu les journaux… Aujourd’hui, il existe en DVD toutes les actualités Pathé d’alors, des heures et des heures d’images de l’époque. Mon personnage va souvent au cinéma pour sonder le moral des spectateurs – les premiers sondages d’opinions ont été créés par les RG, la première boîte de sondages était liée à la préfecture de police. Du coup, j’ai vu les mêmes films que lui dans le livre. J’ai retenu des détails au hasard de lectures, comme certains tracts de résistance.

Avez-vous aussi utilisé des souvenirs personnels ?
Je suis né après la guerre, en 1949, mais j’ai connu un lecteur, à la retraite aujourd’hui, qui passait souvent me voir à Aubervilliers. Son père a été fusillé avant même sa naissance, pour avoir dirigé un réseau de résistance à Aubervilliers. Il a fait tout un travail pour reconstituer l’histoire de l’arrestation et de la mort de son père, en retrouvant notamment tous les interrogatoires par les Brigades spéciales. Comment le réseau est-il tombé ? L’explication est dans les interrogatoires. Personne n’a parlé, il n’y a pas eu de traître. Mais un des membres du réseau a essayé de s’échapper à vélo. Dans sa fuite, il a abandonné le vélo. Or, à l’époque, il y avait une plaque sur le guidon avec le nom et l’adresse du propriétaire, comme une carte grise aujourd’hui. Les Allemands ont récupéré le vélo, et le nom dessus était celui du père de ce monsieur, et c’est comme ça qu’ils ont remonté et démantelé le réseau. On ne le sait que depuis l’année dernière.

On ressent un malaise à la lecture du roman, parce que l’on peut se reconnaître…
Mon personnage de collabo est finalement banal. Il connaît des problèmes familiaux, il a des problèmes pour le rationnement. J’ai voulu montrer que le bourreau n’est pas en dehors du réel. Et aussi insister sur l’antisémitisme ordinaire, pas forcément meurtrier, qu’on entend un peu partout, comme aujourd’hui, les réflexes anti-arabes ou anti-chinois. Ces petites choses qu’on laisse s’installer sans vraiment en avoir conscience et qui peu à peu font système.

Faites-vous un parallèle avec les expulsions actuelles de sans-papiers par Nicolas Sarkozy?
Je ne tombe pas dans ce discours d’amalgame, je fais toujours la différence. Pendant l’Occupation, les politiques étaient meurtrières, leur finalité était les camps de la mort. Aujourd’hui, je m’élève contre les lois Sarkozy, mais la comparaison ne tient pas. Je suis prêt à accueillir des mômes chez moi, mais ma maison n’est pas celle d’Izieux. En revanche, si on laisse s’installer de tels réflexes, on peut toujours habituer un peuple à considérer que les violences de masse sont une bonne manière de gérer les problèmes du monde. 

Recueillis par Bastien Bonnefous

Photo : Stéphane Viard 

 

 
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