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14/06/2006

Frontignan dans la gueule

Le FIRN, c’est le Festival International du Roman noir de Frontignan. Un festival qui s’est tenu ce week-end pour sa 9e édition, pas loin de Montpellier, à deux pas de Sète. En plein cœur des vignes de muscat. D’emblée, un bon point. C’était mon premier Frontignan. Le festival avait une réputation de convivialité, de picole et de vrai goût du noir. Réputation fondée, je confirme.

Frontignan, c’était cette année Elmore Leonard, une légende du noir américain. L’auteur de Get shorty, de Punch Creole, de Hombre… Un type adapté à Hollywood par Tarantino, Soderbergh et Sonnenfeld. La cool attitude absolue à 81 ans. Pieds nus dans ses baskets blanches, le jean’s élimé, le pull lâche et le poil gris. Plus d’alcool mais des cigarettes fines, Virginia Slims. Pendant trois jours, il a signé ses livres, répondu aux interviews (bientôt en ligne celle de Polar blog), et livré ses secrets d’écriture. « Ne jamais commencer un roman par le temps qu’il fait ou par un prologue, c’est inutile, ne jamais utiliser le mot soudain ou des verbes qui indiquent un dialogue, oublier d’écrire ce que le lecteur va de toute façon sauter, et pas plus de trois points d’exclamations par livre. » Pas plus compliqué que ça, à le croire. La classe.

Mais Frontignan, c’est aussi un thème. Cette année, « la société du spectacle ». Du coup, en tables rondes, on a discuté justice, médias, sport, bizness, argent, corruption, réalité, mensonge, pas tellement Debord… On a vu le journaliste Edwy Plenel et le juge Eric Halphen se prendre le bec sur fond d’affaire Clearstream, et Jean-Bernard Pouy, le bougon merveilleux, tirer à vue sur le foot. « L’expression même de l’Humanité passe dans le rapport entre la tête et la main. Or, le foot interdit d’utiliser la main, il nie l’humanité. D’ailleurs, le seul joueur autorisé à mettre les mains, c’est le goal, mais comme par hasard, il est dans une cage, comme une bête. » Imparable.

Mais Frontignan, c’est surtout la fête. Son bar de la plage, le Muscat à volonté qui fait mal à la tête, la fanfare qui ne sait pas que boire ou jouer, il faut choisir. Les nuits de trois heures qui se terminent à quatre et sans tire-bouchon à l’hôtel, les rencontres improbables avec Philippe, officiellement chauffeur de Leonard sur le week-end, mais en réalité producteur et manager de musique, qui a bossé entre autres avec Manu Chao, les Wailers, Ali Farka-Touré et plein de groupes que mon inculture crasse de mélomane m'empêchait de connaître, et qui a pour quasi voisins, Robert Crumb et le dessinateur de Superman. Un mec bien, Philippe.

Frontignan, c’est le noir, avec la Série noire, Rivages, Le Masque, Métailié, Le Rocher, Viviane Hamy… C’est la bédé, c’est la revue avec l’excellent Shangaï Express (abonnez-vous ! ils en ont besoin). Et Frontignan, c’est Cesare Battisti, citoyen d’honneur de la ville, et qui, selon le maire Pierre Bouldoire, s’est « remis au sport, au 110 mètres haies, en espérant une amnistie présidentielle ».

Bastien Bonnefous

01/06/2006

Transfuge spécial Polar

Il se veut "le magazine de littérature étrangère". Transfuge, bimestriel en place depuis bientôt deux ans, avait peu traité le noir jusqu'à présent. Dommage réparé dans le dernier numéro de mai-juin qui consacre un dossier au "polar en Europe". Après le classique tour d'horizon des auteurs et des genres par pays - exercice obligé, pas toujours original, même si ici, on apprend que le polar grec a pour doux noms Antonis Samarakis, Dimosthenis Kourtovik ou Petros Markaris. Parti pris assumé par Transfuge, le dossier ne traite pas des auteurs américains, mais le mag se rattrape avec une interview annexe de Michael Connelly.

Véritable intérêt de l'entreprise, le reportage d'Hubert Prolongeau dans les pays scandinaves, pour analyser la vivacité du polar nordique, celui des Mankell, Nesbo, Staalesen, Indridason… poids lourds du noir mondial. Le succès de ses auteurs ne se dément pas depuis une bonne dizaine d'années. Prolongeau explique qu'en Suède, ils vendent plusieurs millions de titres dans un pays qui ne compte que neuf millions d'habitants.

A l'origine du phénomène, la création dans les années 1970 en Suède de l'inspecteur Beck, Maigret local, par le couple d'auteurs Per Wahloo et Maj Sjowall, considérés aujourd'hui comme les fondateurs du genre en terre froide. Le polar, jusqu'alors dénigré, dynamite l'image idyllique de la Suède avec ses blondes diaboliques et son système social à l'eau de rose. Les lecteurs découvrent les parts d'ombre de leur pays : corruption, racisme, violences, passé pendant la Seconde guerre mondiale… Un travail d'autopsie que sublimera plus tard Henning Mankell, deuxième père du polar nordique, qui "a pris une forme mourante et l'a plongée dans le monde moderne".

Même si les Norvégiens trouvent les auteurs suédois "désespérément sérieux", on retrouve chez eux le même sens du social et l'inspiration puisée dans les colonnes des faits divers. Problème, le genre est devenu si populaire qu'il se cuisine désormais à toutes les sauces et perd de sa pureté originelle. Une dérive classique qui n'a rien de nordique.

A signaler également, en fin de dossier, l'excellente interview de Maxim Jakubowski, libraire londonien, connaisseur hors-pair de l'école anglaise (Ian Rankin, David Peace, Peter Robinson, John Harvey, Mo Hayder…).

Transfuge, mai-juin, 8,50 € (et oui, c'est un peu cher).

Bastien Bonnefous

16:05 Publié dans Presse | Lien permanent | Commentaires (1)

31/05/2006

Nesbo oui

Pas facile d’écrire un polar classique en renouvelant les règles du genre. C’est le pari gagné par Jo Nesbo*, plume montante du noir scandinave, avec son dernier roman, L’étoile du diable. On y retrouve la figure centrale de tout bon hard-boiled : le flic solitaire et taciturne, forcément dépressif et en rupture de ban avec sa hiérarchie. Chez Nesbo, cet anti-héros a pour nom Harry Hole (hommage au Harry Bosch de Connelly ?), est inspecteur à Oslo, boit comme un trou mais sent le crime comme personne.

Dans L’étoile du diable, Hole enquête sur une série de meurtres rituels où l’assassin coupe un doigt à chacune de ses victimes et signe son crime en laissant sur les cadavres un bijou en forme de pentagramme diamanté. Rien de plus classique, me direz-vous, même si le tueur en série n’est pas forcément celui qu’on croit.

Mais la réussite du livre tient surtout aux chemins de traverse que Nesbo, ancien journaliste économique et leader d’un groupe pop, fait prendre à son récit. Piétinant les idées reçues, l’intrigue ne se déroule pas sous la classique neige norvégienne, mais en plein été caniculaire. Et oui, il faut aussi chaud à Oslo… Hole, lui, est en guerre interne au commissariat avec un jeune flic, sorte de Janus policier, espoir chéri de ses supérieurs mais pourriture de violence sous le masque. Du coup, sous ses airs de dur à cuire, Hole est au bord de la casse, connaissant même la peur et les larmes les soirs de solitude. Un flic limite suicidaire, sacrilège suprême pour le genre.

La quarantaine beau gosse, Nesbo, comme ses aînés nordiques Mankell et Indridason, se plaît à gratter les plaies cachées de la société scandinave, son racisme latent ou ses heures sombres de la Seconde guerre mondiale. Sûr qu’il va rapidement devenir un poids lourd du polar mondial. A lire, les deux premières enquêtes de Harry Hole, publiées à l’époque chez Gaïa et sorties en poches chez Folio Policier, Les cafards (qui se déroule en Thaïlande où un tueur sentant le curry fauche à l’arme blanche) et L’homme chauve-souris (premier volet où Hole met son nez dans la mort d’une Norvégienne en Australie).

L’étoile du diable, Jo Nesbo, Série Noire. Traduit du norvégien par Alex Fouillet.

Bastien Bonnefous

* Désolé pour les puristes, mais je n'ai pas trouvé le o barré scandinave sur mon Word 11.0

18/05/2006

Vacances


Polar blog part à l'ombre. Retour à la fin du mois. Bonnes lectures.
Photo : Gaëlle Labarthe

16/05/2006

Maître Connelly à la barre

A quoi ressemble une légende? A un type plutôt grand, qui boit du cola light, porte petit bouc roux et lunettes rondes. Sourire timide, voix grave et débit rapide, le type s'appelle Michael Connelly, et a planté en quinze ans quelques-uns de plus beaux polars écrits sur ce caillou. Au choix : L'envol des anges, Le Poète, Les égoûts de Los Angeles, Deuil interdit
Très souvent, il suit un flic Harry Bosch, un "empath", un à l'ancienne qui se met dans la tête et la peau de…. Un solitaire qui se plante avec sa fille, qui pleure après sa mère, qui saute à pieds joints dans la boue américaine. Et presque toujours, il y a Los Angeles, L.A., la ville de Chandler, de Hammett, d'Ellroy, et désormais de Connelly. Il y a d'abord travaillé comme reporter (prix Pulitzer pour sa couverture des émeutes raciales après l'affaire Rodney King dans les années 1990), puis comme romancier, embedded dans les voitures des flics, les salles des commissariats, les bordels, les arrière-bars…
Connelly écrit vite, un à deux livres par an. Tous ne sont pas des tueries, mais tous sont vertueux, respectueux du lecteur. Le dernier, La Défense Lincoln, n'y échappe pas. Connelly a laissé Bosch se reposer sur sa terrasse, pour suivre Mickey Haller, avocat du barreau mais sans bureau, qui court le client au volant de sa Lincoln. Avec lui, Connelly entre dans les prétoires, se glisse sous la table pendant les marchandages entre la défense et l'accusation, pointe la dimension politique de la justice californienne. Haller est pas loin de l'avocat minable. Bon dans son domaine, mais son domaine n'est pas bon. Alors, quand il tombe sur un client riche et apparemment innocent, il pense avoir décroché le jack-pot. Problème, l'innocence, c'est relatif, et derrière l'agneau, se cache souvent le loup.
Tout le premier tiers du livre est lent, plutôt procédurier, on entre dans la technique judiciaire américaine. Et pourtant, ça marche, en tout cas avec moi. On tourne les pages, sentant bien qu'à un moment, la Lincoln va sortir de la route. Le procès est un modèle du genre, on est aux premières loges, on voit le Votre Honneur frapper son marteau de colère. Et un final comme on les aime, tout en surprise.
Connelly sait y faire, en vieux routier. Ses personnages sont épais comme lui. Il les voit, il les sent. Et nous avec.

La Défense Lincoln, Michael Connelly, Seuil Policiers. Traduit de l'américain par Robert Pépin.

Bastien Bonnefous


MICHAEL CONNELLY VOUS PARLE !

Après le monde des flics, celui des avocats ?
Ça fait partie de mon tableau général, et j’ai eu une occasion qui s’est présentée. L'idée m'est venue il y a quatre ans en rencontrant un avocat qui travaille dans sa Lincoln parce que L.A. est énorme et pour aller d’un tribunal à un autre, un bureau roulant c’est l’idéal. J’ai fait beaucoup de recherches et j’y ai travaillé par moment. Bosch et Haller sont les deux aspects du même monde judiciaire. Mais c’est l’envers de la médaille. Après avoir décrit les flics qui mettent les criminel en taule, là j’ai décris les avocats qui font tout pour qu’ils n’aillent pas en prison.

En passant du flic à l'avocat, votre notion de vérité a-t-elle évolué ?
Comme journaliste, je connaissais le système judiciaire. J’avais déjà une vision de ce monde, et elle n’a pas vraiment changé. Ce qui est devenu plus précis, c’est la façon dont ce monde fonctionne véritablement. Je suis descendu dans la tranchée, les manipulations, les coups au tribunal.

Haller, c'est un empath ou un morfo ?
Ça dépend des passages dans le livre. Au début, il est cynique, revenu de tout, pas vraiment sympathique. Mais peu à peu, l’évolution de la situation le pousse à revenir à de véritables notions de justice, en particulier faire quelque chose qui sera une sorte de rédemption. Au début, il est au fond de la tranchée, à la fin, il est au dessus et regarde dans le trou. Il a une vision plus large du système et de la société.

Haller comme Bosch ont des failles familiales et filiales. C'est une constante chez vous ?
C’est un truc littéraire qui permet de montrer combien le héros est vulnérable et de le faire avancer. Ce n’est pas un reflet de mon histoire personnelle. Certains critiques américains m’ont reproché d’être dans le fantasme car Haller a d’excellentes relations avec ses deux ex. L’une travaille avec lui, l’autre travaille pour lui !

Le héros doit toujours être vulnérable?
Le héros infaillible n’est pas intéressant, quelqu’un de parfait est ennuyeux en littérature. J’écris d’abord pour moi, et pour que je m’y mette tous les jours, il faut que ça me motive, je n’ai pas envie de m’endormir.

Autre personnage récurrent, Los Angeles…
L.A. continue de me fasciner. Pour moi, c’est un personnage principal de mes romans, je n’imagine pas Harry Bosch ailleurs qu’à L.A. Bosch comme Haller sont à l’image de cette ville, ils sont capables de tout un tas de choses mais dans la réalité, ils n’y arrivent pas vraiment. C’est exactement pareil pour L.A. C’est ma façon de montrer la ville à travers mes personnages.

Pourquoi cette fascination pour Los Angeles alors que vous vivez aujourd'hui en Floride ?
L.A. reste la ville du possible. C’est une ville où l’on va parce qu’ailleurs, on avait des rêves qu’on ne pouvait réaliser. On n’y arrive pas toujours à L.A., mais la ville continue toujours d’attirer les gens. C’est mon cas. J’ai commencé à écrire dans d’autres villes et ça ne marchait pas. Je suis venu à L.A. dans le but d’écrire sur cette ville et ça a marché. Je fais partie des individus à qui L.A. a permis de réaliser leurs rêves.

Comment écrivez-vous ?
Quand je commence un livre, j’écris tous les jours. Mais je n’ai pas de plan, simplement une situation de départ et une situation d’arrivée. Tout ce qui est entre les deux, je l’improvise au fur et à mesure. J’essaie d’écrire de façon à ce que ça coule naturellement. Suivre un plan précis, ce serait comme travailler sous les ordres d’un patron.

Ça fait quoi d'être une légende ?
Je ne sais pas trop si c’est vrai. Sérieusement, c’est incroyable d’écrire sur un type qui vit à L.A. et de venir à Paris, et que des gens me posent des questions sur lui. Ça m’émeut et ça m’étonne toujours. Pour moi, ça montre bien que l’art de la narration a quelque chose de supérieur qui dépasse les frontières.

Le système judiciaire américain est-il bon ?
Sur le papier, il est censé être le meilleur. C’est un système où la défense et l’accusation sont égales, avec les mêmes pouvoirs, mais dans la réalité, ça ne marche pas toujours. Beaucoup d’innocents sont en prison en Amérique. Surtout, c’est un système où la balance judiciaire peut être déréglée par l’argent, la race, la classe sociale. Tous les avocats que j’ai rencontrés, m’ont raconté que beaucoup de leurs clients, innocents, plaidaient quand même coupable pour avoir une peine moins lourde.

Haller va-t-il revenir ?
Quand j’ai commencé à écrire ce roman, je ne pensais qu'il allait revenir. Pour moi, je devais me concentrer sur le milieu policier que je connais mieux, pas sur celui des avocats. Mais au fur et à mesure que j’écrivais, je me suis rendu compte que je le trouvais de plus en plus intéressant. J’ai alors compris qu’il allait revenir et j’ai posé des petites graines dans le livre pour permettre son retour.

Peut-on imaginer une rencontre entre Bosch et Haller ?
Oui, la rencontre sera possible. Elle est même prévue. En fait, ils sont demi-frères mais Haller ne le sait pas. Un jour ou l’autre, ils se rencontreront. Mais quand, je ne sais pas.

Vous préparez un roman actuellement?
Je travaille aux dernières retouches d’un Harry Bosch. Harry est chargé de recevoir les aveux d’un tueur qui est prêt à reconnaître tous ses crimes. Mais dans le lot, il y a un crime sur lequel Bosch a enquêté il y a longtemps. Peu à peu, Bosch ne comprend pas pourquoi ce tueur veut avouer et sent qu’il y a anguille sous roche.

Vous avez placé en exergue de votre dernier livre, cette phrase : "Il n'y a pas de client plus effrayant qu'un innocent"…
Cette parole a été réellement prononcée par un avocat que j’ai rencontré. Je la trouve extraordinaire parce qu’elle va à l’encontre de toutes mes idées sur les avocats au départ. On peut imaginer que défendre un innocent, c’est ce qu'il y a de mieux pour un avocat. Mais en réalité ce n’est pas le cas, d’abord parce que le travail est plus important, mais surtout parce que les enjeux sont immenses. Si on rate son coup avec un innocent, c’est irréparable. C’est soit la mort, soit la prison.

Recueillis par Bastien Bonnefous
Photo : Vincent Baillais (Lieu-Dit)

12/05/2006

Vargas, la belle au bois saignant

Il y a des cerfs égorgés et aux cœurs arrachés. Une ombre tueuse qui plane, laissant des marques bleues de cirage. Un reliquaire qui s'éternise. Des os là où on ne le soupçonne même pas. De la terre sous les ongles de deux cadavres qui n'ont rien de stupéfiants. Un chat qui va se transformer en chien policier. Des Normands au comptoir qui affirment à l'interrogatif. Danglard l'alcoolique savant, Violette l'armoire-flic maîtresse de son énergie. Et un nouveau, Veyrenc, inspecteur aux cheveux de feu, mi roux mi bruns, mi chèvre mi choux, qui vient de la vallée voisine d'Adamsberg, et parle en vers de Racine. Et bien sûr, Adamsberg, toujours aussi "pelleteux de nuages", qui endort son fils plus au doigt qu'à l'œil, et déjoue les crimes à l'intuition.
Prenez chacun, remuez le tout, et vous avez le dernier roman de Fred Vargas, la reine française du "rompol", roman policier. Dans les bois éternels ressemble bien à un Vargas, c'est foutraque, diablement inventif, drôle, unique. Moins maîtrisé que les deux précédents (le génial Pars vite et reviens tard et l'excellent Sous les vents de Neptune), ce dixième roman part dans tous les sens, casse les rythmes, et empile les niveaux d'intrigue comme des strates archéologiques. Normal, vu que Vargas, dans le civil, est chercheuse spécialiste des ossements d'animaux à l'époque médiévale (et tire son pseudo du personnage d'Ava Gardner dans La comtesse aux pieds nus de Mankiewicz). Les fidèles devraient adorer (d'ailleurs, le livre est déjà en tête des ventes), les autres vont découvrir. Sûr de sûr.

Dans les bois éternels, Fred Vargas, Viviane Hamy.

Bastien Bonnefous


GARE, FRED VARGAS VOUS PARLE !

Votre commissaire fétiche, Jean-Baptiste Adamsberg, démarre toujours ses enquêtes sur un détail. Et vous, d’où est parti votre dernier roman?
J’ai collé deux cadavres dès le départ, mais très vite, je m’en suis éloignée, je ne maîtrise pas ces deux morts, je n’arrive pas à intéresser avec eux. Le détail qui m’a fait démarrer, c’est cette histoire d’ombre qui tue. Au départ, il y a à chaque fois l’envie d’écrire et de se dire la phrase enfantine « Et si on se racontait une bonne histoire ? ». Je fais toujours comme ça. Je n’ai pas de super histoire construite sur plan, j’avance à tâtons avec des petits détails que j’ai envie de placer dans le livre. Dans le dernier, ce sont l’ombre, les ossements, une histoire de reliquaire… ça faisait longtemps que j’avais envie de parler de ces petites choses là. Je voulais aussi coller des Normands, un nouveau personnage, Veyrenc, qui au départ devait s’entendre avec Adamsberg, mais ça a raté. Je fonctionne toujours par accidents. Imagine, tu pars d’une plage sur un petit bateau, tu sais où tu dois aller globalement, mais très vite, tu te paumes, et tu dérives, et tu découvres d’autres routes.

Ecrivez-vous des histoires réalistes ?
Pas du tout. Si tu écris une histoire qui peut arriver dans la réalité, elle n’intéresse personne car les meurtres sont souvent totalement communs. Mais pour que la fiction fonctionne, il faut aussi qu’elle soit crédible, c’est toute la nuance à trouver. L’art, la littérature, la peinture ont pour fonction d’injecter dans la réalité, une réalité parallèle inventée. C’est pour cela que les «rompols» marchent aussi bien. Ils ne sont pas seulement une distraction, il purge les angoisses, et s’attaquent aux dangers de la vie qu’ils résolvent. Symboliquement, c’est très fort pour le lecteur. Dans un rompol, on est proche de la réalité, mais il y a toujours une solution au problème, ce qui n’est pas le cas dans la réalité.

Dans tous vos livres, la campagne tient une place importante. Pourquoi?
C’est vrai, j’aime avoir dans mes livres, une voix rurale comme un chœur antique qui dirait la vérité rustique, lourde, juste. J’ai été élevée par une dame paysanne qui avait cette vérité. J’ai donc un attachement affectif aux sonorités rurales, à la langue de la campagne, à cet état d’esprit. Je vis à Paris, je suis parisienne, je ne pourrais jamais me passer de Paris, mais parfois j’ai besoin de me barrer, de retrouver la terre, les bottes, la boue, la ficelle pour tenir le pantalon. Il me faut les deux : Paris et la campagne.

Il y a aussi beaucoup de dialogues, surtout dans le dernier…
Pourquoi, ça vous plaît pas? Moi j’adore ça. C’est le plus dur à écrire, les dialogues qui sonnent vrai. Ecrire de faux vers de Racine, c’est pas si compliqué à côté. Surtout, les dialogues, plus ils sont inutiles, plus je les aime. J’écris très vite, comme en transe. Je jette tout en trois semaines comme une folle. Après je reprends tout, je change le son, pas le sens, j’enlève, j’élague, je remplace… J’ai une musique dans la tête, et je m’en approche au plus près possible. Mais ça m’échappe, alors je me raconte une histoire, rien qu’à moi.

Comment évolue votre ami Adamsberg ?
Il commençait à m’énerver, c’est pourquoi je l’ai mis en danger dans Sous les vents de Neptune, pour lui montrer qu’il avait besoin des autres. Dans Dans les bois éternels, il est encore fragilisé, on sent qu’il fait plus gaffe aux autres, non ?

Le succès a changé votre rapport à l’écriture ?
Non, le succès me changerait ou me ferait du mal si j’y croyais. Mais ça reste complètement en dehors de moi, ça ne change rien, ça ne rentre pas dans ma tête. A chaque roman, j’ai peur de ne pas trouver une bonne histoire, et avoir deux lecteurs ou un million autour du feu à vous écouter, ça ne change pas l’envie de raconter une bonne histoire. Tout ça est un grand jeu. Définitivement, je me suis résolue à ne pas être adulte.

Donc la postérité, j’imagine que ça vous passe au dessus ?
Je ne me pose même pas la question. J’ai commencé à écrire pour m’amuser à côté de mon métier d’origine, archéologue, qui est assez austère en réalité. Ça peut choquer mes lecteurs, mais je ne trouve pas mes livres bons, et c’est pour ça que je continue d’écrire, en me disant le prochain sera meilleur. Bien sûr, tout ça c’est du sérieux, y’a des lecteurs, de l’argent, du travail derrière tout ça, mais l’idée que je me fais de moi n’est pas sérieuse.

Recueillis par Bastien Bonnefous
Photo : Stéphane Viard (Lieu-Dit)

03/05/2006

Embarquez dans le Shanghaï Express

Le troisième numéro de Shanghaï Express vient de sortir. Tout nouveau mensuel spécialisé dans le polar, il a l'immense mérite d'exister après la mort ces dernières années de plusieurs revues consacrées au noir, comme le mythique Polar dirigé par François Guérif - le patron de Rivages - ou feu les magazines Ecrivain ou Moisson noire, cornaqués notamment par le romancier Marc Villard.

Shanghaï Express (hommage au film de 1931 de Von Sternberg avec Marlène Dietrisch) propose des interviews, des critiques de livres et une belle série de nouvelles signées par quelques pointures du genre (Daeninckx, Pouy, Khadra, Ferey…). Après s'être entretenu avec le nouveau maître britannique David Peace (on parlera bientôt sur Polar blog de son dernier roman, GB 84) dans le premier numéro, et Mo Hayder dans le n°2, Shangaï Express passe le légendaire Donald Westlake à la question dans son dernier opus. Le créateur de Dortmunder et Parker revient notamment sur sa collaboration avec Hollywood lors de l'adaptation ciné du chef d'œuvre de Jim Thompson, Les Arnaqueurs, réalisé par Stephen Frears en 1991. Frears à la caméra, Westlake au scénar, John Cusack et Angelica Huston à l'écran, et Scorsese à la production. Dream team…

Dans ce numéro, Shanghaï Express éreinte aussi gentiment le dernier (mauvais) livre (mais gros succès prévu) de Maxime Chatam, Les Arcanes du chaos (Albin Michel). Couillu et courageux pour un mensuel qui vit de peu, de prendre le risque de se fâcher avec un des plus gros éditeurs. Bravo.

Pour être complet, cher lecteur, sache que Shanghaï est né du double cerveau de l'éditrice et universitaire Stéfanie Delestré - à qui l'on doit la réédition récente chez Joëlle Losfeld de plusieurs romans du grand Jean Amila - et du romancier Laurent Martin, Grand prix de littérature policière 2003 pour L'Ivresse des dieux (Série noire). Surtout, chaque numéro est illustré par un dessinateur différent chaque mois. Cette fois, c'est Chantal Montellier qui s'y colle. Ma préférence va au n°2, mis en beauté par Jean-Claude Claeys, illustrateur indépassable de la collection Néo dans les années 1970-1980 (Fajardie, Villard, Jaouen…) , aux couvertures noir et blanc, splendides de réalisme et de violence.

Shanghaï Express, mai 2006, 6 €.

Bastien Bonnefous

14:55 Publié dans Presse | Lien permanent | Commentaires (1)

02/05/2006

Carlotto décroche le gros lot


Tutto va bene per giallo. Le noir italien se porte très bien. Après le splendide Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo (à lire sur Polar blog), nouvel exemple de la bonne santé transalpine avec Massimo Carlotto, romancier du réel forcément tragique.
Après une première série de romans dit « de l’Alligator » – du nom du personnage principal - décryptant la Mafia et ses pratiques, il débarque en 2006 avec deux romans qui prennent à la gorge la société italienne, Rien, plus rien au monde et L’immense obscurité de la mort, tous deux parus aux excellentes éditions Métailié.
Situation dans les banlieues (le problème n’est pas que français), précarité galopante, faillite de l’Etat providence, mort de la famille et de la culture, Rien, plus rien au monde, monologue d’une mère infanticide, parle plus que de longs traités sociologiques. Dans L’immense…, Carlotto s’attaque aux systèmes judiciaire et pénitentiaire italien, deux mondes qu’il connaît de très près.

Rien, plus rien au monde; L'immense obscurité de la mort, Massimo Carlotto, Métailié. Traduits de l'italien par Laurent Lombard.


Interview de l'auteur à Lyon lors du festival Quais du polar début avril.

Votre histoire personnelle est à elle seule, un sacré polar…
En 1976, j'ai été le témoin indirect d'un assassinat et j'ai été accusé du meurtre et condamné à 18 ans de prison. J’avais 19 ans. J’ai fait 7 ans de prison et 6 ans de cavale. En 1993, j'ai finalement obtenu la grâce présidentielle. Je suis le citoyen italien le plus jugé de toute l'histoire du pays avec onze procès, mon cas est étudié dans les universités de droit.
Mais votre histoire vous a poussé à écrire…
Mon premier roman, En fuite, est autobiographique et raconte ma cavale. Ensuite, j'ai continué à écrire, et comme je voulais parler de l'Italie actuelle, j'ai utilisé le polar. C'est le dernier genre littéraire à plonger dans le réel. En Italie, le journalisme d'investigation n'existe plus, et le roman policier a pris sa place.
Vous vous inspirez souvent de faits divers pour vos livres.
C'est exact. Rien, plus rien au monde est tiré d'une histoire qui s'est passée à Turin il y a quelques années, où une mère a tué sa fille parce qu'elle refusait de passer à la télé. Cette histoire décrit la nouvelle pauvreté italienne. Aujourd'hui, les familles prolétaires vivent dans une précarité immense, sans garantie de retraite, de santé, d'éducation… L'Etat social italien n'existe plus et la télévision est devenue le seul moyen pour ces gens de croire en l'avenir et de rêver.
L'immense obscurité de la mort évoque lui la prison et la justice italiennes…
Dans le droit italien, pour qu'un détenu soit libéré avant la fin de sa peine, il faut que sa victime lui accorde son pardon. Un principe très critiquable à mon avis. Dans mon livre, un voyou qui a tué une femme et son enfant, attend le pardon du mari pour être libéré alors qu'il a un cancer. J'ai rencontré beaucoup de victimes ou leurs proches pour décrire leurs rêves de vengeance. J’ai aussi voulu montrer qu’en Italie, la prison ne sert pas à réinsérer le condamné, mais à le casser. Il doit payer, coûte que coûte.
Diriez-vous que vous êtes un écrivain engagé ?
Mon écriture est une écriture d’opposition, mais je suis avant tout un romancier, pas un écrivain engagé ou militant. Je travaille autant la forme que le fond de mes romans. Mais j’utilise le polar dans un sens politique comme les écrivains des années 1970. J’admire beaucoup Manchette parce qu’il est un des premiers à avoir fait entrer la politique et le pouvoir dans le polar et à s'en être emparé comme sujet littéraire. Je fais de la politique au sens où je veux décrire la mort de l’Etat en Italie depuis plusieurs années, je veux décrire les liens de la Mafia avec les mondes de la finance et de la politique, je veux décrire la corruption économique très forte dans mon pays.
En Italie, plusieurs auteurs – Cataldo, Lucarelli, Fois… - renouvellent, comme vous, le polar en s’emparant de l’Histoire sombre du pays, et notamment des années de plomb…
Les années 1970, on y réfléchit maintenant parce que ce temps est passé et que les douleurs ont diminué. On peut en parler en littérature de manière plus apaisée et nuancée. Je le fais, moi, par petits morceaux dans mes romans. C’est un devoir d’en parler dans les livres, car dans la réalité, la droite comme la gauche refusent de faire le bilan de ces années. La droite veut réécrire en faux les années de plomb. Le pays a pourtant besoin d’une histoire claire, mais l’Italie est divisée sur ce point en deux camps qui ne veulent pas se parler.
Comment en sortir ?
A mon avis, une réconciliation nationale avec amnistie de tous les délits commis pendant ces années, est la seule façon de s’en tirer. Mais malheureusement, l’Italie n’est pas prête et l’Etat italien ne veut pas faire son autocritique.
Quel regard portez-vous sur l’affaire Battisti ?
En Italie, il est impossible de parler du cas de Cesare Battisti calmement. J’ai signé l’appel en sa faveur, et j’ai été accusé d’être un allié du terrorisme. Je le soutiens parce que je considère qu’il n’a pas eu un procès correct et la possibilité de se défendre des crimes dont on l’accuse. Il a été condamné par contumace, et en Italie, le droit ne permet pas de refaire le procès d’un accusé absent. Tant que la justice refusera de se réformer, l’affaire ne se calmera pas et on ne saura jamais la vérité.

Recueilli par Bastien Bonnefous
Photo : Laurent Cerino

26/04/2006

Poètes, vos bastos !

CPE ou pas, les études ne sont pas toujours le meilleur moyen de s'en sortir. Harold Jenks, petit voyou black de Saint-Louis, va en faire l'amer constat. Quand celui-ci trouve dans la poche d'un jeune gars poignardé, une lettre d'admission pour un cursus de poésie dans une université paumée de l'Oklahoma, il pense avoir déniché son passeport pour une nouvelle vie. Pratique quand on vient comme lui, de voler un pur kilo de cocaïne au caïd local. Problème, une fois assis sur les bancs de la fac, il va se retrouver face à un prof, Jay Morgan, encore plus barré que lui. Alcoolique, toxico et totalement en mal d'inspiration, Morgan n'a qu'une obsession : se débarrasser du cadavre d'une étudiante overdosée dans son pieux. Très vite, les crimes vont remplacer les rimes et l'université se tranformer en guerre des tranchées.

Deuxième roman paru à la Série Noire de Victor Gischler, prof d'atelier d'écriture dans l'Oklahoma, Poésie à bout portant est une sale blague à l'humoir noir et décapant. On sent bien l'influence de Westlake dans la mécanique implacable de l'échec, et de Harry Crews dans la galerie de personnages plus tapés les uns que les autres (la prof garce mais pas trop, le privé pourri jusqu'à l'os, le mafieux sanguinaire…). Dommage simplement que le rythme ait un coup de mou, dans le ventre du livre.

Bastien Bonnefous

Poésie à bout portant, Victoir Gischler, Série Noire, 347 p., 19,50 €. Traduit de l'américain par Frank Reichert.

18/04/2006

Retour sur French Tabloïds

Une fois n'est pas coutume, j'ai décidé de parler ici d'un thriller paru en février 2005 et malheureusement passé un peu inaperçu à l'époque : French Tabloïds de Jean-Hugues Oppel. Dommage car ce roman est, à mon avis, un des meilleurs polars français parus ces dernières années.

En hommage direct à Ellroy et à son Americain Tabloïd consacré aux dessous noirâtres de l'Amérique de Kennedy, Oppel a sonné une charge impitoyable contre la dernière élection présidentielle française de 2002. Avec un point de vue extrêmement troublant : si Le Pen est arrivé au second tour du scrutin, c'est tout sauf le fait du hasard.

La trame du livre est simple : le candidat sortant - dans la réalité, un certain Jacques C. - doit être réélu. Coûte que coûte. Alors tous les coups sont permis, y compris les pires. Un cabinet de sondages, professionnel de la désinformation et de la manipulation des médias, est chargé d'installer dans l'opinion un climat de peur permanent, et de faire de l'insécurité le thème central et quasi unique de la campagne.

Parmi les acteurs du drame, un commissaire des Renseignements généraux au CV faisandé, une barbouze spécialiste es coups tordus, et un pauvre type, misanthrope et paranoïaque, se rêvant un peu trop en justicier solitaire. Ce dernier sera manipulé par le deuxième pour le compte du premier, pour être l'auteur d'une tuerie aveugle censée faire basculer les Français dans la trouille générale. Toute ressemblance avec le flingage par Richard Durn d'une partie du conseil municipal de Nanterre en mars 2002, soit deux mois à peine avant la présidentielle, est bien entendu totalement fortuite…

Impossible, au sortir de ce roman, de regarder normalement les passants dans la rue, tant le sentiment de malaise est lourd. Mais au-delà de la dimension politique du livre, d'une originalité déconcertante, French Tabloïds est un superbe polar, au rythme sans accroc, à l'écriture sèche, dans l'exacte lignée du maître Ellroy. Un pari totalement réussi et pourtant ô combien casse-gueule.

Jean-Hugues Oppel s'étonne qu'on ait si peu parlé de son livre à sa parution. On ne peut imaginer que le thème dérangeait trop pour le passer sous silence. D'autant qu'Oppel n'est pas un débutant, mais est reconnu comme un des meilleurs auteurs du noir français. Il a souvent pris l'habitude de traiter dans ses romans des sujets au plus près du réel. Dans deux de ses livres précédents, Cartago et Chaton : trilogie, il s'attaquait déjà à la politique et à ses services très spéciaux. Dans Brocéliande-sur-Marne, les magouilles politico-immobilières étaient au centre de l'intrigue. Sans oublier Zaune, une de ses premières productions, qui décrivait en 1991 la banlieue parisienne, et anticipait par bien des égards, les émeutes urbaines d'octobre 2005.

Acharné, Oppel aurait l'intention de récidiver l'an prochain, à l'approche de la présidentielle, avec un roman où là encore tout ne serait que pure coïncidence. Mon petit doigt me dit qu'on devrait y retrouver entre les lignes, un petit homme aux cheveux plaqués prêt à kärcherisé tous ses adversaires…

Bastien Bonnefous

French Tabloïds, Jean-Hugues Oppel, Rivages Thriller, 350 p., 18, 50 €. (Brocéliande-sur-Marne, Cartago et Chaton : trilogie ont aussi paru chez Rivages, Zaune à la Série Noire).

 
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