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10/10/2006

Le retour de la vengeance du tueur en série sanguinaire

medium_couv_thilliez.jpg Il avait été la grande surprise du polar en France en 2005. Franck Thilliez, jeune auteur inconnu, installé dans le Nord, avait signé La Chambre des morts. Un succès foudroyant, des fans aux quatre coins du pays, un gros bouche à oreille, et une aubaine pour son éditeur, Le Passage, petite maison parisienne. Le roman avait une fougue, un rythme puissant, des personnages attachants, même s'il devenait caricatural au fil de l'intrigue, pour finir en apothéose un brin grotesque, genre Silence des Agneaux du côté de Valenciennes. Ça avait démarré en polar urbain efficace, ça finissait en série B gore déjà lue et vue.

 

Thilliez revient en cette rentrée avec son nouveau roman, La Forêt des ombres. Un livre très attendu, qui vu son occupation des têtes de gondole, doit déjà très bien marcher. Problème, on y retrouve les mêmes défauts que dans le précédent. Thilliez, comme Chatam, n'a pas encore trouvé sa voix, restant trop dans les codes et les traces des auteurs anglo-saxons. La Forêt des ombres est un patchwork de Shining (un écrivain et sa petite famille dans un grande maison angoissante en pleine Forêt noire allemande), de Misery (un écrivain harcelé par une fan folle), du Silence des agneaux encore (un tueur en série particulièrement brutasse et un psychiatre manipulateur particulièrement pervers, Hannibal Lecter es-tu là?), de Dragon rouge (un tueur qui s'en prend à des familles), et même de Harry Poter (un héros avec une histoire de cicatrice, drame de son enfance). Plus une pincée de Projet Blair Witch (pour les traques dans la forêt) et un brin de Sleepy Hollow (rapport à un arbre maléfique).

 

Si vous n'avez jamais vu ces films, ni lu Stephen King ou Thomas Harris, vous apprécierez certainement le roman de Franck Thilliez. On est typiquement dans le genre "page turner" avec à la fin de chaque chapitre, un rebondissement invitant le lecteur à tourner frénétiquement la page pour savoir ce qui se cache derrière le rideau. C'est facile à lire, le style est direct, les personnages déroutent peu (le jeune écrivain tape à la machine à écrire forcément ancestrale en s'envoyant forcément des bourbons ennivrants, le psy manipulateur domine le monde depuis son fauteuil roulant, les bonnes femmes frisent l'hystérie…). En revanche, si vous avez déjà goûté au polar, vous vous lasserez vite. Et préfèrerez relire King. Comme moi.

 

La Forêt des ombres, Franck Thilliez, Le Passage, 395 p., 19,50 €.

 
PS : La Chambre des morts, La Forêt des ombres… le prochain, c'est La Route des fantômes, La Cave des ténébres ou Le Château des horreurs? 

09/10/2006

Palahniuk met sa peau sur la table

medium_9782207257036.gif A retrouver sur la toile, une interview au long cours du cultissime Chuck Palahniuk, auteur des indépassables Fight Club et Survivant.

Le meilleur porte-parole aujourd'hui des sans-voix se raconte sur le blog Paint in black.

Son dernier roman, A l'estomac, vient de sortir.


 

Deux pépites de Sallis

Parlons aujourd'hui de James Sallis, pointure du roman noir américain. Auteur classieux, dans la lignée chandlerienne et hammettienne du genre, chéri par une poignée de fidèles, mais dont la notoriété n'a pas encore atteint le grand public. Car Sallis est souvent taxé d'écrire des polars intellos donc difficiles d'accès. Tout ça parce qu'il ne chausse pas toujours les gros sabots du romancier scolaire, qu'il aime la nuance, le non-dit et l'ellipse. Tous les romans de Sallis ont un faux rythme permanent, proche du vieux blues qu'on écoute à la radio en voiture sur une longue route de campagne. Si vous n'aimez ni le blues, ni la campagne, n'allez pas vous faire foutre, mais essayez quand même Sallis.

L'homme nous revient en cette rentrée avec deux petites merveilles, Bois mort (en Série noire) et Drive (chez Rivages Noir). Bois mort est le premier volet de sa nouvelle série policière. Jusqu'à présent, le héros récurrent de Sallis était le privé noir Lew Griffin. Une série d'enquêtes qui sonnaient tellement juste (Le faucheux, Papillon de nuit, Bluebottle…) que longtemps on a cru que Sallis, homme discret et peu médiatisé, était un auteur noir. Râté, il est blanc, plus très jeune, avec des lunettes et une légère barbe. C'est toujours bon à savoir.

 

medium_couv_sallis_bois_mort.2.gif Dans Bois mort, on découvre Turner, ancien flic qui est venu se planquer dans une petite ville du Tennessee pour oublier un sale passé. A son retour du Vietnam, Turner est entré dans la police de Memphis. Bon flic, jusqu'au soir où il abat son coéquipier rendu dingue par le départ de sa femme. Envoyé en taule, Turner y tue un escroc qui veut sa peau. Dix ans de plus. Etudes carcérales en psychologie. A sa sortie, devenu psychologue, Turner ne supporte pas longtemps les névroses de ses patients, et fuit la ville. Pas de bol, à peine arrivé dans le Tennessee, il est embauché par le shérif local sur une affaire de meurtre. Un jeune vagabond a été retrouvé mort, empalé, les mains liés au dessus de sa tête.

Sallis aime construire ses récits sur le principe du va-et-vient. Bois mort alterne les chapitres sur l'enquête sur la mort du jeune empalé, et ceux sur le passé de Turner. Celui d'un solitaire embarqué au cœur de la fureur humaine.

 

medium_couv_sallis_drive.2.jpg Drive, l'autre roman de Sallis sorti en septembre, est un hommage au genre. En exergue, Sallis le dédie à "Ed Mc Bain, Donald Westlake et Larry Block , trois grands écrivains américains". Un livre sec et nerveux, sans fioritures, proche des frasques sanglantes de Parker, le héros tueur à gages de Westlake. "Bien plus tard, assis par terre, adossé à une cloison dans un Motel 6 à la sortie de Phoenix, les yeux fixés sur la mare de sang qui se répandait vers lui, le Chauffeur se demanderait s'il n'avait pas commis une terrible erreur". Voilà comment commence le livre. Un roman simple qui raconte l'histoire d'un homme, le Chauffeur, qui "conduit le jour en tant que cascadeur pour le cinéma, et la nuit pour des truands". Lors d'un hold-up sanglant, Chauffeur est doublé par ses partenaires. Il décide alors de traquer ceux qui l'ont trahi et de les tuer. Sans fioritures, on vous disait. Ici aussi, l'intrigue alterne les allers-retours, et les décors et les hommes sont plantés en trois mots. Du très grand art.

 

Bois mort, James Sallis, Série noire. Traduit de l'américain par Stéphanie Estournet et Sean Seago.
Drive, James Sallis, Rivages Noir. Traduit de l'américain par Isabelle Maillet.

07/09/2006

Qu'elle était noire ma vallée…

medium_9782743615666.jpg Dominique Manotti est un œil. Un œil pour tout voir, une oreille pour tout entendre, une main pour tout écrire. Publiée depuis plus de dix ans, cette ancienne historienne spécialiste de l’économie du 19e siècle et ex-militante CFDT, s’est taillée une place sur mesure dans le roman noir social, engagé et qui dérange.

A chaque roman, un milieu fouillé, analysé, autopsié. Le tout après une documentation et une connaissance personnelle du sujet quasiment policières. Dans son premier livre, Sombre Sentier, sorti en 1995, Manotti pénètre les ateliers du quartier de la confection à Paris. Des milliers d’ouvriers clandestins font grève pour la première fois, réclamant leur régularisation. Magouilles politico-économiques, pressions, manipulations, le tout sur fond de trafic d’héroïne en provenance d’Iran.

Avec A nos chevaux, son deuxième opus, elle plonge dans le milieu hippique, avec ses règlements de comptes, ses tricheries et son dopage. On retrouve presque le même univers dans Kop, thriller dans le monde du foot et ses matchs truqués, joueurs shootés, plus un président de club qui rêve d’une carrière politique (toute ressemblance avec la réalité n’est que pure coïncidence…). Viendra ensuite son chef d’œuvre (à mon goût) : Nos fantastiques années fric. « Le » polar français sur la Mitterrandie et le dévoiement de la gauche au pouvoir au nom de la corruption politico-financière. Une merveille.

Son avant-dernier roman, Le corps noir, même s’il reste dans le noir, change de registre en changeant d’époque. Fini le contemporain, nous voilà en 1944, dans le Paris occupé et le Paris collabo. Le débarquement en Normandie est pour bientôt, avec la Libération dans son sillon, et dans la capitale, l’ordre nazi se décompose avec la SS allemande, surnommée « le Corps noir », et son auxiliaire nationale, la Gestapo française.

Avec son dernier roman, paru en cette rentrée, Dominique Manotti revient au social. Lorraine Connection est inspiré de la vente avortée de Thomson à Daewoo à la fin des années 1990, suivie d’un scandale affairiste et d’une mise sur le carreau de milliers d’ouvriers. Avec Manotti, tout est mensonge donc tout est vérité. Une usine Daewoo flambe en Lorraine. Incendie accidentel ? Criminel ? L’usine est au cœur d’une bataille stratégique entre Paris, Bruxelles et l’Asie. En jeu, le rachat de Thomson. Entre concurrents, tous les coups sont de sortie. Les officines privées viennent pourrir le dossier, et les ouvriers sont les pions impuissants d’une partie d’échec au sommet. Meurtres, chantage, manipulation, Lorraine Connection est un beau roman noir, dans la lignée des Manchette et des Vautrin des années 1970. Manotti écrit à l’économie, style sec et froid mais toujours juste. Pas de pathos, ni de héros. Des hommes et des femmes tous troubles, qui luttent avec naïveté ou cynisme pour leur survie.

Lorraine Connection, Dominique Manotti, Rivages Thriller, 195 p., 18 €. (Sombre sentier et Le corps noir sont tous deux parus au Seuil-Policier, les autres romans chez Rivages).

 

 DOMINIQUE MANOTTI VOUS PARLE !

 

medium_manotti.jpg Comment vous est venue l’idée de ce livre ?

Je sais précisément d’où vient Lorraine Connection, ce qui n’est pas le cas pour tous mes romans. Il vient directement de la réalité. En 1996, Thomson-CSF est privatisé. En octobre, Alain Juppé, alors Premier ministre, attribue Thomson Multimédia « pour le fameux franc symbolique » à Daewoo. Cela fait hurler beaucoup de monde à l’époque. En décembre, il annule sa décision sans motif. Je me dis, tiens, étrange, faudra peut-être aller voir derrière tout ça un jour. C’est dans un coin de ma tête. Deux ans et demi plus tard, en1999, Daewoo est en faillitte, et son patron est en fuite avec 2 milliards de dollars dans les poches. Bizarrement, personne dans la presse ne fait le lien entre les deux périodes, à ce moment-là. Pour moi, il y a un tilt immédiat, mais je n’écris toujours pas. En 2003, la dernière usine Daewoo flambe en Lorraine. Les incendies d’usines ne sont pas rares et sont toujours suspects. Un ouvrier de Daewoo est accusé. Je vais à son procès. J’ai alors halluciné. Ce qui s’est passé ensuite à Outreau est en fait le fonctionnement normal de la justice, ce n’est pas une exception. L’ouvrier est honteusement condamné, alors qu’il est visiblement innocent. Je me dis alors, il faut écrire. En fait, cette histoire me suit depuis dix ans.

Lorraine Connection, c’est aussi une rencontre avec une région, alors que jusqu’à présent tous vos romans se déroulaient à Paris ou en région parisienne…

Cela a énormément compté, c’est vrai. Je suis parisienne, j’ai toujours écrit sur Paris. Mais du temps de mes études, j’avais connu Longwy et la vallée de la Chiers au temps de la splendeur de la sidérurgie. Quand je retourne à Longwy à l’issue du procès, pour mener mon enquête, j’en ai le souffle coupé. Il ne reste plus rien et c’est quelle était verte ma vallée, une vallée d’herbes et d’arbres. Longwy est devenue une toute petite ville de province endormie, où les hôtels ferment à 8 heures et demi du soir, alors qu’avant elle vivait 24h sur 24, avec un monde fou, des cafés partout. Elle dégageait une impression de puissance extraordinaire. Pour moi, le lieu était trouvé, un lieu complètement tragique.

Plusieurs années de documentation, des enquêtes sur le terrain, des rencontres, comment finissez-vous par plonger dans l’écriture ?

Le déclic se fait ou pas. Moi, j’accumule toujours pour mes romans. A aucun moment, je ne veux faire des romans historiques ou des romans à clé. J’invente tous les personnages et ce sont eux qui anticipent l’histoire. Dans ce dernier, j'ai repris la grève, l’incendie, les ouvriers… mais je réinvente tout et j’attends le déclic. Ce que je cherche à saisir dans le polar, ce sont tous les filtres sociaux, politiques, économiques, les lieux où ne remonte l’information et où ça bloque.

D’où vient ce besoin du réel pour écrire ?

C’est une question de tempérament. Je recherche le réel. J’ai une formation d’historienne, j’ai longtemps été une militante syndicale. J’ai écrit très tard. Ce qui m’a passionné dans le syndicalisme, c’est la confrontation avec le réel, les bagarres sur les conditions de travail. J’ai connu un syndicalisme qui n’est plus, un instrument de changement de la vie au quotidien, pas un simple instrument de négociation au sommet comme aujourd’hui. C’est pourquoi j’en suis partie. J’écris finalement le roman de ce que j’ai renoncé à changer dans la société. Ma part de fiction est une forme de désenchantement. Tout m’échappe, alors au moins je voudrais raconter cela.

Tous vos romans traitent, d’une manière ou d’une autre, de la corruption et de l’injustice sociale…

La racine du roman noir, à mon avis, c’est la distorsion incroyable entre les discours et la réalité. Tous ces hommes politiques qui nous parlent de valeurs, sans préciser lesquelles d’ailleurs, ces fameuses valeurs communes… Le roman noir est là pour dire tout cela est faux, et il n’y a plus que lui désormais. Qui se scandalise vraiment de certaines déclarations de nos responsables concernant les valeurs ou les droits de l’Homme ? Les romans ne sont pas des tracts, ils ne peuvent pas se substituer à l’action collective, mais ils peuvent nourrir les débats collectifs. Hugo en France a joué ce rôle, ou Dickens en Angleterre.

L’écriture n’est pas non plus qu’un engagement. Il y a aussi une part de plaisir ?

Je n’écris pas facilement. Surtout, je n’ai aucune capacité de jugement sur mon travail. Chez moi, le plaisir tient aussi longtemps que l’histoire n’est pas finie. A partir de l’écriture des deux tiers du roman, ça devient une corvée parce qu’il faut finir. Je me dis alors que c’est nul, que ça n’intéressera personne. La sortie du livre est aussi un moment très difficile, parce que c’est l’irrévocable. Finalement, pour moi, le seul moment vraiment jouissif est la documentation. C’est là qu’on rencontre, qu’on apprend, qu’on s’enrichit. Les moments où les personnages de fiction se mettent à vous causer, c’est magnifique.

Finalement, pourquoi écrivez-vous ?

Je crois que je veux écrire l’histoire culturelle, sociale et politique de ma génération. C’est pour cela que j’ai écrit Le Corps noir. J’ai un parcours atypique dans le roman noir français. J’ai été syndicaliste, j’ai été très engagée politiquement, cela me donne une place à part. Il n’y a plus beaucoup d’auteurs qui peuvent vraiment parler d’une grève ouvrière… Je suis née en 1942, je suis venue à la politique au moment de la guerre d’Algérie. Adolescente, je ne lisais pas de romans noirs. Ma famille vivait dans les valeurs de l’honneur, de la probité, de la grandeur de la France. On y croyait, et moi, jeune, j’ai marché. J’ai même pleuré à Dien Bien Phû ! Et puis, avec l’Algérie, j’ai découvert les massacres, les tortures, les déplacements de populations… et j’ai surtout découvert à l’adolescence que tout le monde savait. Ça a été un choc. Pour moi, Mitterrand n’a jamais été l’homme de gauche. Pour moi, il était le ministre de la Justice qui a couvert des exécutions pendant la guerre d’Algérie.  Après, j’ai découvert, comme beaucoup de Français, Mitterrand sous l’Occupation, son amitié avec Bousquet… Je me suis interrogée sur cette génération, celle de mes parents. Et je me suis alors rendue compte que dans ma famille, on parlait de tout mais pas de la guerre. Le Corps noir n’est pas un roman historique, mais une volonté de chercher les racines d’un traumatisme de ma génération. Ma génération s’est construite sur le silence des années de guerre. 

Avec votre style sec et direct, on vous compare toujours à Ellroy. Ça ne vous agace pas un peu, parce qu’on sent bien d’autres influences dans votre écriture ?

C’est vrai qu’être comparée à Ellroy, c’est flatteur mais un peu réducteur. Surtout, c’est écrasant… pour lui ! (rires) Je n’ai pas de modèles d’écriture, mais des influences, conscientes ou pas bien, évidemment. Le roman français du 19e siècle est ma culture de base, qui a bâti mon imaginaire à l’adolescence. Ado, je n’avais pas lu un seul Américain. Mais une des grandes influences, pour moi, a été La Guerre des Gaules de Jules César. Ça peut vous sembler bizarre, mais pour moi c’est un des livres les mieux écrits qui existent. Une entreprise fabuleuse, un vrai livre politique. César est génial, il a tout inventé. Comme général des armées, il se trouve hors de Rome pendant cinq ans, mais il ne doit ne pas se faire oublier s’il veut prendre le pouvoir à son retour. Et il n’y a pas de médias. Alors, il invente le journalisme de guerre, en relatant par petits morceaux la guerre des Gaules. Bien sûr, le rapport à la réalité est discutable, mais César fait à l’économie de moyens, parce qu’il veut avoir un impact puissant sur le lectorat populaire, celui qui va ensuite lui donner le pouvoir. J’ai toujours aimé l’économie de moyens, je ne suis pas vraiment une romantique. Chez les Américains, j’ai retrouvé cette force d’évocation d’un monde chez Dos Passos. Ensuite, il y a une influence énorme du cinéma noir. Chez les Américains actuels, les deux maîtres d’écriture sont à mon avis Ellroy et McBain. Mc Bain a ce génie unique : il fait du dialogue une action à part entière. C’est lui qui est allé le plus loin dans son domaine.

En cette rentrée littéraire, est-ce que vos livres marchent bien en librairie généralement ?

Mes romans marchent moins bien que ceux de ma copine Fred Vargas, mais ça va, je ne me plains pas. J’ai typiquement un succès d’estime, avec des lecteurs fidèles. Je suis traduite en Angleterre, où paraît-il on m’aime bien. Mais je ne suis pas obsédée par les chiffres de vente. Je suis retraitée de l’Education nationale, donc je n’ai pas besoin d’écrire pour gagner ma vie. Du coup, mes rapports avec les éditeurs sont simples et strictement littéraires. Si un éditeur me demande de changer une ligne pour vendre plus, je change d’éditeur. Aujourd’hui, je suis bien chez Rivages car François Guérif – le patron de Rivages, ndlr - est le meilleur dans son genre. Il a une définition du noir très large, et il fait confiance à ses auteurs.

Etrangement, aucun de vos romans n’a encore été adapté au cinéma ?

Des scénaristes travaillent actuellement à l’adaptation de Nos fantastiques années fric, mais c’est difficile semble-t-il. Quand j’écris, je pense en images, mais ça ne veut pas dire pour autant que mes romans sont faciles à transposer sur grand écran. A mon avis, ils sont trop trop complexes pour le cinéma. Au cinéma, les personnages troubles ou ambigus, passent mal. Or, il n’y a que ça, dans mes romans.

Recueilli par Bastien Bonnefous

Portrait : Stéphane Viard  

21/07/2006

Vacances (bis)

medium_madras.jpg

 

Polar blog repart encore à l'ombre. Dans le nocturne indien. Retour dans un mois. Bonnes lectures à tous.

 
Photo : Gaëlle Labarthe

 
B.B. 

20/07/2006

La face inhumaine de la délocalisation

medium_couv_belvaux.jpgCela peut coûter très cher une mobylette d'occasion. C'est ce que vont comprendre Patrick, Marc, Jean-Pierre et Robert. Le premier est chômeur longue durée, trois licences en poche mais pas un centime, une femme qui perd sa vie à essayer de la gagner et un gamin qui les aime malgré tout. Le deuxième sort de prison. Braquage de fourgons blindés. Tous les jours, il pointe devant un flic qui le déshumanise, et toutes les nuits, il surveille la chaîne d'embouteillage des bières Jupiler. Les deux derniers sont d'anciens fondeurs de l'usine locale qui vient justement d'être délocalisée, des "aristocrates du prolétariat" - qui ont laissé, pour l'un ses jambes dans les hauts fourneaux, pour l'autre son mariage - ravalés au rang de variables d'ajustement économiques. Tous vivent à Liège, Belgique. Une vie de privation, de débuts de mois difficiles, d'alcool et de rage. 

Pour payer une nouvelle mobylette à la femme de Patrick, les quatre gars vont se lancer dans un braquage. Un braquage pour un million d'euros, mais surtout contre tout un système, pour ne plus étouffer et se sentir revivre. Ils sont ni bons ni méchants, juste faibles et perdus. Bien sûr, on imagine comme le pastis va tourner.

La raison du plus faible est un grand film noir, d'une vérité rare sur la misère humaine des tours HLM et des tournées de demis. Servi par un casting remarquable - le subtil Eric Caravaca, le minéral Lucas Belvaux par ailleurs réalisateur et scénariste du film, et la tendue Natacha Régnier - il rappelle les grands polars du genre, du Cercle rouge de Melville et sa parabole sur la fatalité du destin (souvenons-nous du commissaire Bourvil et de son "Tous coupables") jusqu'au final digne du Jour se lève de Carné.

Il résonne fort aussi avec Les vivants et les morts, le splendide roman de Gérard Mordillat sorti en 2005 et qui retrace les ravages d'une région et de ses hommes frappés par la crise économique. En deux heures, La raison du plus faible explique mieux la nouvelle gouvernance économique mondiale et ses conséquences sur nos vies de cloportes que n'importe quel cours d'analyste financier ou n'importe quel discours en bois de Thierry Breton. Pour ceux qui s'en souviennent, sachez qu'en 2004, deux ouvriers de la fonderie Metaleurop, dans le Nord, sont tombés pour braquage, un an à peine après avoir été rayés des listes par les fonds de pension. Le cinéma n'est pas toujours que du cinéma. 

La raison du plus faible, de et avec Lucas Belvaux, Eric Caravaca, Natacha Régnier, Patrick Descamps, Claude Semal, Gilbert Melki…

 

Bastien Bonnefous 

18:19 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (5)

18/07/2006

Le plaisir du haricot vert

medium_2353060013.jpg "La Série noire a fait le choix du hard cover, moi je préfère le haricot vert." Jean-Bernard Pouy, sous-pape du polar français, a le sens de la formule et le goût du risque. Le créateur des séries feu Le Poulpe et Pierre de Gondol, a déniché deux nouveaux "types à ruiner", Alain Guesnier et Jean-Luc Orabona, qui travaillent chacun dans la production ciné, pour lancer une nouvelle collection de romans policiers. Suite noire se veut un hommage aux temps glorieux de la Série noire, un retour aux origines de la collection  fondée par Marcel Duhamel après-guerre et sise rue Sébastien-Bottin, dans les caves, non pas du Vatican, mais de Gallimard. 

Faut dire que depuis un an, la vieille dame du polar a opéré une véritable révolution. Finie l'historique couverture jaune et noir, fini le petit format et le prix moyen, place désormais à des Séries noires king size, plus chères, et réaxées depuis la prise des manettes par Aurélien Masson vers le noir anglo-saxon. Du coup, plusieurs auteurs français de la Série noire, riches de la génération exaltée des années 1980 (Pouy, Daeninckx, Prudon…) et ne se reconnaissant pas vraiment dans cette mue, ont putsché dans leur coin. Suite noire reprend donc les codes baptismaux de la SN, avec couvertures cartonnées bicolores - noir et n'importe quelle autre couleur que le jaune, condition d'entente cordiale imposée par Gallimard - novellas de 100 pages, 10 € à la caisse, et des titres qui jouent de ceux de quelques chefs d'œuvre de la mythique collection.

Les trois premiers opus de la collection ont été signés par des pointures du genre au pays des 1000 fromages. Quand la ville mord de Marc Villard autopsie (comme souvent) les rues de Barbès, avec ses bordels clandestins de putes sans-papiers et crackées; Le débarcadère des anges de Patrick Raynal - ancien taulier de la Série noire - nous présente la première enquête en 1982 du privé niçois Corbucci, le nez dans les magouilles des cliniques privées de la côte. Enfin, On achève bien les disc-jockeys de Didier Daeninckx, nous cause banlieue, prison et réinsertion imaginaire. 

Des textes ciselés, rapides à l'œil, qui se coltinent avec les règles du genre et sentent le plaisir sans calcul. A venir à la rentrée, Le petit bluff de l'alcootest du patron Pouy, et Le linceul n'est pas qu'aux moches (fallait oser…) de Jean-Paul Demure.

Suite noire, éditions La Branche.

Bastien Bonnefous 

11/07/2006

Yazid forever

medium_images-1.jpegJ'avais 20 ans le 12 juillet 1998. A genoux sur le tapis du salon de ma mère, j'ai pleuré ce soir-là. Eh oui. Dimanche soir, je n'ai pas versé une larme. J'ai même souri. Pour Zidane. Pour Zinédine. Pour Zizou. Pour Yazid. L'homme qui m'a le plus ému depuis Dewaere, l'homme des deux têtes contre le Brésil, l'homme des roulettes, des dribbles conquérants, de la volée du gauche contre le Bayern, du double contact, de la goutte de sueur qui perle du menton. Et aussi l'homme du coup de tête en finale de Coupe du monde.

J'ai peur de vous décevoir, mais Zidane n'est pas un dieu. Ça nous arrangeait bien de le croire depuis deux semaines et sa résurrection quasi christique. Zidane est un homme, qui n'aime pas, comme tous les hommes, qu'un Italien le traite ou traite sa mère. Bien sûr, ce coup de boule est regrettable, bien sûr il a fait plus de mal à l'équipe de France qu'à Materazzi. Si Zidane, dix minutes plus tôt, avait marqué ce but de la tête détourné par Buffon, il aurait été canonisé de son vivant. Trop dur à porter, sans doute. Mettez-vous une seconde à sa place. Une petite seconde pendant laquelle tout le monde sur la planète vous dit que vous êtes un dieu vivant.

L'Equipe, ce journal de patronage, fait ce matin la morale à Zidane, osant lui balancer dans les tibias comment "expliquer à des dizaines de millions d'enfants à travers le monde comment vous avez pu vous laissez aller". Bande de faux culs, va. Demandez-vous plutôt, pauvre petit Claude Droussent, comment expliquer à ces mêmes enfants, la gestuelle de Zidane, ses buts de l'au-delà, ses sourires d'après-but, sa rage de vaincre. Ces enfants, comme moi, auront vu jouer Zidane. Leurs enfants, comme les miens, ne le verront jamais. Non, nos regrets ne sont pas éternels, c'est notre reconnaissance qui l'est.

Bastien Bonnefous 

09/07/2006

Itinéraire d'un salaud ordinaire

medium_2070779882.01.MZZZZZZZ.2.jpgDidier Daeninckx n'a pas fini de s'occuper de l'Occupation. Après quelques uns de se romans phares comme Meurtres pour mémoire, La mort n'oublie personne, Ethique en toc… le polareux d'Aubervilliers retrace aujourd'hui l'Itinéraire d'un salaud ordinaire. Ou l'histoire de Clément Duprest, brillant étudiant en droit de 25 ans, qui intègre la police parisienne en mai 1942, quelques jours avant la rafle du Vel d'Hiv. Duprest affirme ne pas faire de politique, simplement appliquer la loi, même honteuse. Un flic de l'ombre, mauvais père et mari, pas vraiment une ordure, juste un salaud ordinaire qui va traquer les résistants, communistes comme gaullistes, les juifs. Des hommes, des femmes, des enfants, qu'il va envoyer à Drancy, direction les camps de la mort. Sans remord, sans véritable haine non plus, simplement avec l'obsession administrative du travail bien fait.

Daeninckx aime à décrire cette humanité dévoyée, sorte de fourmi ouvrière de l'horreur, qui agit sans jamais se poser de question pendant près de quarante ans. Car Duprest, qui a miraculeusement retourné sa veste à la Libération, va participer à tous les coups tordus des IVe et Ve Républiques. Guerres de colonisation, infiltration du mouvement de 68, affaires politico-mafieuses des années 1970, jusqu'à la candidature avortée de Coluche à la présidentielle en 1981. Une carrière on ne peut plus propre dans ce qu'il y a de plus sale.

Roman de l'histoire immédiate, Didier Daenickx plonge le lecteur dans les basses fosses de la République, rythmant le récit par les faits les plus sombres des cinquante dernières années françaises (rafle du Vel d'Hiv, épuration, massacre de la manifestation Charonne en 1961, manipulations politiques en 1968, jusqu'au collabo René Bousquet, salaud extraordinaire lui, reçu en grand pompe par son ami François Mitterrand àla première garden-party de l'Elysée nouvellement socialiste en 1981). Avec à chaque fois luxe de détails sur la vie quotidienne de chaque époque.

Sans être véritablement un polar, Itinéraire d'un salaud ordinaire est un fort roman noir, qui laisse un goût amer au lecteur, contraint de voir dans ce mal banal, une part de lui-même.

Bastien Bonnefous

Itinéraire d'un salaud ordinaire, Didier Daeninckx, Gallimard, 313 p., 17,50 €.

 

DIDIER DAENINCKX VOUS PARLE !

 

medium_DAENINCKX4.jpgPourquoi aborder la période de l’Occupation par la figure du collaborateur plutôt que par celle du résistant ?
Pour voir la vérité au ras du bitume. Le collabo permet de voir l’abjection ordinaire de l’Occupation, celle des hommes qui ont continué à faire leurs petites ou grandes affaires alors que la situation était totalement inhumaine. La figure du collabo me permet aussi de parler d’évènements que les résistants n’ont pu vivre, comme la rafle des machines à coudre dont personne ou presque ne se souvient. Tout le monde connaît la rafle du Vel d’Hiv, le 17 juillet 1942, et beaucoup d’ouvriers juifs raflés travaillaient dans le textile et la couture sur la place parisienne. Dans les jours qui ont suivi, la chambre parisienne du textile a organisé la rafle des machines à coudre pour que le commerce continue. Le regard du résistant valorise ce qu’il y a eu d’exceptionnellement humain dans une période abjecte et d’abaissement. Les résistants apparaissent dans le livre parce que mon personnage ne cesse de les traquer. Il traque les juifs, les déviants, les communistes, les gaullistes. On voit à travers son regard, toute cette humanité digne.

Meurtres pour mémoire, La mort n’oublie personne, Itinéraire d’un salaud ordinaire, et plusieurs livres sur le révisionnisme, l’Occupation revient constamment dans votre œuvre. Pourquoi ?
C’est une période qui n’a pas été purgée. Papon a été condamné définitivement en 1998 pour des faits commis en 1942, la société française a mis plus de 60 ans à s’attaquer à cette période. Il a fallu attendre le discours de Chirac en 1995 au Vel d’Hiv, pour que l’Etat français reconnaisse la complicité de la France dans la solution finale. Je travaille sur des choses qui bloquent le pays et l’empêchent de se projeter normalement dans le futur. On sait que dans une famille, quand il y a des secrets cachés, les petits-enfants deviennent malades sans raison, mais ils expriment sans le savoir un traumatisme. Pour un pays, c’est la même chose. Les institutions ont du mal à traiter ces problèmes en temps réel, le domaine artistique vient en franc-tireur, les romans, les films, les chansons… L’artistique se colle à cette nécessité sociale et oblige les institutions à réagir.

Par rapport à vos autres romans sur l’Occupation, comment situez-vous Itinéraire d’un salaud ordinaire ?
Il est à l’autre bout. Meurtres pour mémoire repose sur la personnalité de Papon et parle des criminels de bureaux qui tuaient avec une signature ou un coup de tampon, sans jamais voir leurs victimes en face qui ne sont pour eux que des listes de noms. Mais les Papon ou les Bousquet ne peuvent exister pendant l’Occupation, que si sur le terrain, ils ont une phalange d’hommes obéissants. J’ai voulu décrire ces milliers de terminaisons nerveuses, qui, eux, sont confrontés à la détresse de leurs victimes. Comment se construisent-ils une carapace pour ne pas en être affectés ? Les sociétés arrivent à fabriquer des hommes obéissants, imperméables aux sentiments.

Comment vous est venue l’idée du livre ?
De la lecture d’un article dans le Monde en 2000 à propos d’une enquête des RG sur 150 personnalités de gauche anti-fasciste, dont j’étais. J’ai voulu savoir comment les RG m’ont espionné, savoir qui sont ces gens. J’ai alors commencé à rassembler de la documentation sur ces services de renseignements pendant la guerre, puis durant la décolonisation, remontant sur près de 40 ans d’histoire. Je suis tombé sur des choses extraordinaires sur la manipulation de la presse, l’utilisation de la radio comme arme de propagande déguisée, l’affaire Coluche en 1980 au moment où il veut se présenter à la présidentielle…

Comment s’est construit votre personnage du policier Clément Duprest ?
Il est le croisement de cinq ou six types qui ont vraiment existé dans ces services durant les 40 dernières années, des archétypes d’inspecteurs ou de commissaires. Beaucoup d’anciens collabos qui en 1948, au moment de la guerre froide, ont repris du service. Des types que l’on retrouve dans toutes les manifs qui ont dégénéré en France ou dans les colonies dans les années 1950.

Pourquoi s’arrêter en 1981 ?
Il y a d'abord l’âge du personnage qui a 25 ans en 1942 et qui se retrouve à la retraite début 1980. Mais j'ai surtout voulu composer une sorte de cycle. Ça commence en mai 1942 avec la rafle du Vel d’Hiv, un des points les plus sinistres de l’histoire française, et ça finit en 1981, avec la traque d’un clown, Coluche, par les mêmes gens avec les mêmes méthodes. Commencer l’histoire dans le tragique et finir dans la farce. Et puis, Coluche, c’est les Restaurants du cœur, même s’ils n’existaient pas encore en 1981. Or, pendant l’Occupation, en mai 1942, Pétain avait créé les Restaurants des Intellectuels, sorte de soupes populaires améliorées où des artistes pouvaient venir manger. Pour moi, c’était un bon clin d’œil romanesque.

Vous finissez surtout en 1981 par l’arrivée à la première garden-party de Mitterrand à l’Elysée, de son ami, René Bousquet…
J’ai voulu montrer que les promesses de la gauche en 1981, comme par exemple la dissolution des RG, n’ont jamais été tenues. Au contraire, on retrouve les mêmes personnages qui entrent par la grande porte. Pour moi, Bousquet à l’Elysée, c’est un symbole terrible qui annonce la face noire du mitterrandisme, les écoutes, la manière de gérer le secret par les mêmes méthodes.

Les salauds ordinaires existent-ils toujours ?
Toute société, tout pouvoir a besoin de gens qui sont dans l’obéissance sans conscience. Je l’ai décrit sur 40 ans, mais aux lecteurs maintenant de se demander où ces hommes se situent aujourd’hui. Où est aujourd’hui la manipulation de la presse en pleine affaire Clearstream, au moment où des actionnaires et des politiques mettent la pression sur Serge July ou Alain Genestar à Paris Match ?

On retrouve également dans votre roman, la Seine-Saint-Denis, où vous êtes né et où vous vivez toujours, à Aubervilliers…
La Seine-Saint-Denis n’existait pas pendant l’Occupation, c’était le département de la Seine. Mais c’est un lieu extraordinaire, parce que pendant la guerre, on y retrouve à la fois le colonel Fabien, symbole de la résistance totale, Jacques Doriot, l’homme de gauche passé au nazisme, et Pierre Laval, sans qui les persécutions antisémites n’auraient sans doute pas existé à ce point. On est sur un territoire marqué par tous ces traumatismes.

Comment avez-vous travaillé le sens du détail de la vie ordinaire de l’époque ?
J’ai regardé des films, des photos d’époque, j’ai écouté les chansons, lu les journaux… Aujourd’hui, il existe en DVD toutes les actualités Pathé d’alors, des heures et des heures d’images de l’époque. Mon personnage va souvent au cinéma pour sonder le moral des spectateurs – les premiers sondages d’opinions ont été créés par les RG, la première boîte de sondages était liée à la préfecture de police. Du coup, j’ai vu les mêmes films que lui dans le livre. J’ai retenu des détails au hasard de lectures, comme certains tracts de résistance.

Avez-vous aussi utilisé des souvenirs personnels ?
Je suis né après la guerre, en 1949, mais j’ai connu un lecteur, à la retraite aujourd’hui, qui passait souvent me voir à Aubervilliers. Son père a été fusillé avant même sa naissance, pour avoir dirigé un réseau de résistance à Aubervilliers. Il a fait tout un travail pour reconstituer l’histoire de l’arrestation et de la mort de son père, en retrouvant notamment tous les interrogatoires par les Brigades spéciales. Comment le réseau est-il tombé ? L’explication est dans les interrogatoires. Personne n’a parlé, il n’y a pas eu de traître. Mais un des membres du réseau a essayé de s’échapper à vélo. Dans sa fuite, il a abandonné le vélo. Or, à l’époque, il y avait une plaque sur le guidon avec le nom et l’adresse du propriétaire, comme une carte grise aujourd’hui. Les Allemands ont récupéré le vélo, et le nom dessus était celui du père de ce monsieur, et c’est comme ça qu’ils ont remonté et démantelé le réseau. On ne le sait que depuis l’année dernière.

On ressent un malaise à la lecture du roman, parce que l’on peut se reconnaître…
Mon personnage de collabo est finalement banal. Il connaît des problèmes familiaux, il a des problèmes pour le rationnement. J’ai voulu montrer que le bourreau n’est pas en dehors du réel. Et aussi insister sur l’antisémitisme ordinaire, pas forcément meurtrier, qu’on entend un peu partout, comme aujourd’hui, les réflexes anti-arabes ou anti-chinois. Ces petites choses qu’on laisse s’installer sans vraiment en avoir conscience et qui peu à peu font système.

Faites-vous un parallèle avec les expulsions actuelles de sans-papiers par Nicolas Sarkozy?
Je ne tombe pas dans ce discours d’amalgame, je fais toujours la différence. Pendant l’Occupation, les politiques étaient meurtrières, leur finalité était les camps de la mort. Aujourd’hui, je m’élève contre les lois Sarkozy, mais la comparaison ne tient pas. Je suis prêt à accueillir des mômes chez moi, mais ma maison n’est pas celle d’Izieux. En revanche, si on laisse s’installer de tels réflexes, on peut toujours habituer un peuple à considérer que les violences de masse sont une bonne manière de gérer les problèmes du monde. 

Recueillis par Bastien Bonnefous

Photo : Stéphane Viard 

 

16/06/2006

Elmore Leonard vous parle !

Donald Westlake a dit de lui : « Il est l’écrivain qui a fait le plus de mal aux jeunes écrivains américains de polars, parce que quand ils le lisent, ils se disent c’est facile d’écrire des polars, alors que chez Leonard c’est un art ». Elmore Leonard, 81 ans, légende du roman noir américain, était l'invité d'honneur le week-end dernier en France, du Festival de polar de Frontignan. Pendant trois jours, l'auteur de Punch Creole (devenu Jackie Brown selon Tarantino), de Get Shorty (adapté par Barry Sonnenfeld avec Travolta), de Loin des yeux (Hors d'atteinte selon Steven Soderbergh avec George Clooney et Jennifer Lopez), est venu présenter son dernier roman paru chez Rivages, Mr Paradise, et a répondu aux interviews, dont celle de Polar blog. En selle.


Mr Paradise signe votre retour à Detroit, la ville de votre enfance et de vos premiers polars…
Il était temps pour moi que je revienne à Detroit dans un roman. Je ne l’avais plus fait depuis la fin des années 1970. Mais tout a changé sur place, il a fallu que je reprenne tout à zéro. La police avait changé, les policiers aussi avec de nouvelles recrues, de nouveaux chefs. Greg Sutter, mon « researcher », est allé sur place pour rencontrer la section Homicides de Detroit. Il a suivi des scènes de crime, des examens médicaux… mais je ne me suis pas servi de tout.

Comment se passe votre collaboration avec Greg Sutter ?
Greg travaille avec moi depuis Be cool. Il vivait dans le Michigan et il est venu chez moi à Los Angeles pour me proposer ses services. Il fait des recherches pour moi, sur des choses que je lui demande, des marques de battes de base-ball, des lieux, des personnes… Mais il me propose aussi beaucoup d’idées, il est en avance sur moi, il sait à la longue ce qui va m’intéresser. Par exemple, je lui avais demandé une fois de faire des recherches sur le monde de la boxe. Il est revenu avec tout un tas d’histoires, notamment sur les soigneurs qui s’occupent des boxeurs pendant les pauses. Dans le milieu, on dit souvent qu’un boxeur qui a fait une mauvaise carrière, le doit à son soigneur qui n’était pas bon. C’est le genre de petites histoires qui me plaisent, qui peuvent me donner envie d’écrire un livre.

Mr Paradise, comme tous vos livres, laisse une grande part aux dialogues…

J’adore les dialogues, c’est pour moi le meilleur moyen de décrire les personnages. Par leur façon de parler, on comprend leur personnalité, leur caractère, leurs origines sociales… Dans mes romans, le langage n’est pas le mien mais celui des personnages. Les personnages sont plus important que l’histoire. Mes romans font entre 300 et 350 pages. Dans les cent premières, je présente les personnages, ils se croisent. C’est comme s’ils passaient une audition pour savoir lesquels je vais retenir pour la suite du livre. Dans les cent pages suivantes, je développe l’intrigue. Dans les cent dernières, je cherche une fin qui me plaise, mais je ne la connais jamais avant de commencer un roman.

Est-ce cet art du dialogue qui vous a ouvert les portes d’Hollywood, avec pratiquement la moitié de vos romans, westerns ou polars, adaptés à l’écran ?
Oui, Hollywood aime bien mes romans à cause des dialogues. J’ai une écriture cinématographique, je vois les scènes, les personnages, les répliques, les séquences… En 1953, j’ai écrit 3h10 à Yuma, un western payé 2 cents le mot. Il faisait 4500 mots, j’ai touché 90 $. Puis il a été adapté au cinéma avec Glenn Ford et j’ai vendu les droits contre 2000 $. Aujourd’hui, des producteurs veulent faire un remake avec Tom Cruise, mais je ne vais rien toucher.

Pourquoi avoir commencé par écrire des westerns ?
Tout simplement parce que dans les années 1950, c’est ce qui marchait le mieux et qui était le plus adapté par Hollywood. Puis le cinéma s’est lassé des westerns, et le policier est devenu à la mode. Alors j’ai écrit des policiers et j’y suis toujours.

Comment écrivez-vous ?
Je n’écris ni à l’ordinateur ni à la machine. J’écris au stylo. Depuis plusieurs années, j’aime bien un type de stylo Pilot à encre bleue. J’avais contacté le fabricant et on avait calculé qu’il me fallait sept stylos pour écrire un livre. Il m’avait alors envoyé sept stylos, pas un de plus… Maintenant, ça va, il m’envoit des boîtes. Sinon, j’écris tous les jours, de 10 à 18 heures. Je prends un bon petit déjeuner et je saute le déjeuner. Généralement, la journée passe vite. Je regarde l’horloge et il est 15 heures. Alors je me dis c’est cool, il me reste trois heures de travail, c’est mon job ça…

A 81 ans, qu’est-ce qui vous pousse encore à écrire ?

J’ai commencé à écrire à l’âge de 10 ans. Quand je bossais dans la pub, dans les années 1950, j’écrivais entre 5 h et 7h, avant d’aller travailler, et dans la journée, je continuais parfois, en cachant mes histoires dans les tiroirs. Je n’ai jamais imaginé faire autre chose qu’écrire. Aujourd’hui, je fais ce que j’ai toujours voulu faire et je gagne bien ma vie avec… Je ne connais rien de plus épanouissant. En 1985, un de mes romans est entré pour la première fois dans la liste du New York Times, et ça a vraiment démarré, alors que ça faisait trente ans que j’écrivais.

D’où vient votre surnom Dutch ?
A l’école, quand on s’appelle Elmore Leonard, il faut vite trouver un surnom. Dans les années 1940, il y avait un joueur de base-ball qui s’appelait Elmore « Dutch » Leonard. Alors on m’a surnommé Dutch. Il était célèbre pour lancer des balles rapides, mais en vieillissant, ces balles sont devenues des « balles de merde ». J’espère que ça n’est pas le cas pour moi et mes romans.

Vous avez établi une liste de choses à éviter quand on écrit un polar. Quelle est-elle ?

Il ne faut jamais commencer un roman policier par le temps qu’il fait, ou par un prologue, c’est inutile. Il ne faut jamais utiliser le mot soudain, ni des verbes qui indiquent un dialogue comme demander, répondre… Il faut oublier d’écrire ce que le lecteur va sauter de toute façon, et pas plus de trois points d’exclamation par livre. Si vous respectez ces règles, vous pouvez écrire un bon polar.

Bastien Bonnefous
Photo : Christophe Renner

14:20 Publié dans Interview | Lien permanent | Commentaires (5)

 
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