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18/01/2007

Accusé, levez-vous…

Aller, juste deux dernières petites citations, et promis, la prochaine note concernera un (bon) roman noir.

 

Lu dans Brèves de prétoire, qui vient de sortir chez Chiflet&Cie. Des perles judiciaires véridiques collectées par l'avocat et homme de livres, Emmanuel Pierrat.

 

Le président : "Expliquez-nous pourquoi vous avez tué ce malheureux homme-sandwich?"

L'accusé : "J'avais faim."

 

ou 

 

Le président : "Vous n'avez pas d'antécédents?"

L'accusé : "Non, je n'ai qu'une sœur."

 

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03/01/2007

Citation

 

"Allah est grand, et, dit-on, il aurait chaussé du 49."

 

Frédéric H. Fajardie (tiré de Feu sur le quartier général, Mille et une nuits) 

11:55 Publié dans Citation | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : fajardie, allah, citation

27/12/2006

Opinions

 

Lu ce Noël dans Prisonnier au berceau de Christian Bobin (qui n'a rien d'un polar, chez Mercure de France) :

 
 
"Les gens croient montrer leur profondeur quand ils brassent des opinions. Mais les opinions sont des branches mortes flottant sur l'eau croupie de l'époque."

07/12/2006

Fructueux de Garnier

medium_couv_garnier.gif Je n'arrive pas à comprendre que Pascal Garnier n'ait pas davantage de succès. Auteur discret, pudique, il vit peinard dans un petit village ardéchois où il peint, écrit des livres pour la jeunesse, et aussi quelques romans noirs. Une dizaine depuis presque dix ans, dont le dernier, Comment va la douleur?, sorti à la rentrée et qui n'a pas eu la couverture médiatique qu'il mérite.

 

Garnier a un ton à lui, un imaginaire, un humour, et surtout un talent à lui. Celui de toucher juste dès les premiers mots, en racontant des histoires ordinaires qui arrivent à des personnages ordinaires. Pourtant, le livre refermé, on en garde un souvenir extraordinaire.

 

Dans Comment va la douleur? - titre mélancolique inspiré d'une expression africaine pour demander de ses nouvelles à quelqu'un - il nous conte la rencontre de Simon, vieux tueur à gages perclus de solitude, et de Bernard, jeune doux idiot vivant dans une station balnéaire des Alpes.  Simon porte sur la vie un regard cynique et ne voit en les autres que des "nuisibles" à éradiquer. Bernard, lui, est un homme "soluble" en société, posant ses yeux naïfs et tendres sur chacun. Pour son dernier contrat, Simon va engager Bernard comme chauffeur. Une manière de le conduire en enfer.

 

Romancier d'atmosphère, sans jugement ni morale, Pascal Garnier suit ses personnages comme des voisins encombrants pour lesquels on finit par avoir quelque tendresse. Tout sonne juste entre ses lignes : les passants dans les rues, les toiles cirées, les plis des costumes, les couches-culottes des enfants, les éclats de rire des adultes comme leur fatalisme à l'heure de la mort. Un peu comme si Simenon s'était pacsé avec Fred Vargas. Un vrai gage de succès qui explosera un jour, c'est certain.

 

Comment va la douleur?, Pascal Garnier, Zulma.

   

 

 

01/12/2006

Un bel os à ronger

medium_couv_harvey.gif Bon, alors, on sort de sous sa couette, on met un pantalon, un petit pull, ses baskets, une écharpe parce qu'il fait frisquet, et on va dans sa librairie la plus proche acheter De cendre et d'os, le dernier polar de John Harvey. 

 

Plus qu'un roman noir, c'est un roman blême, d'une justesse et d'une simplicité absolue, comme les grandes œuvres évidentes, de Simenon à Thompson.

 

Pour beaucoup, John Harvey, c'est le créateur de la série des Charlie Resnick, son flic de Birmingham. Un ensemble de romans tellement bons que l'Anglais Harvey est devenu pour Birminghman ce qu'Ellroy est à Los Angeles ou Pelecanos à Washington : une référence. Il y a quelques années, Harvey a laissé tomber Resnick, pour un autre policier, Frank Elder, héros de ses deux derniers livres, De chair et de sang et De cendre et d'os. Aux dernières infos, Elder rempilerait pour une troisième et dernière enquête, et après basta.

 

Inspecteur principal, Frank Elder ne va pas bien. Dans De chair et de sang, sa fille était passée tout près du jugement dernier, par sa faute, estime-t-il. Fatigué et dépressif, il a quitté la police pour une retraite grise dans les Cornouailles. Sa fille n'arrive pas à se remettre, et ne veut plus voir son père. 

 

Parallèlement, le sergent Maddy Birch, de la police de Londres, est retrouvée assassinée près d'une voie de chemin de fer. Quelques semaines avant sa mort, elle avait participé à une arrestation violente au cours de laquelle un de ses collègues a été tué. 

 

Elder a bien connu Maddy Birch seize ans plus tôt. Au nom de ce souvenir amoureux, il accepte de donner un coup de main à l'enquête sur son assassinat, menée par une jeune policière noire, symbole et victime de la nouvelle discrimination positive anglo-saxonne. 

 

En styliste élégant, John Harvey ne se regarde jamais écrire, mais n’en oublie pas pour autant son intrigue policière. Tout sonne juste chez ce romancier de l'intime. Chaque personnage transpire des pages, y compris les seconds rôles. L'histoire avance, l'air de rien, sans faux suspense ni coup de théâtre artificiel. Mais, plus fort encore, derrière l'intrigue, Harvey parvient à dresser le portrait de l'Angleterre blairiste, stressée et sans rêve. Magistralement construit, De cendre et d’os parvient à mêler psychologie humaine et analyse sociale. Une perfection. 

 

De cendre et d'os, John Harvey, Rivages Thriller. Traduit de l'anglais par Jean-Paul Gratias. 

07/11/2006

Qui es-tu Boston Teran ?

medium_couv_teran_trois_femmes.jpg C'est ce que l'on appelle un auteur "culte", comme il est des buteurs "nés". Boston Teran. Quatre romans. Et déjà une petite légende. On ne connait pas son visage, on ne sait si c'est son vrai nom (sans doute pas), on n'est même pas certain de son sexe (je parie pour le masculin). Mais on est sûr d'une chose : son talent.

Il y a quelques années, Teran avait déboulé avec une merveille de sang et de poésie mêlés, Satan dans le désert. Un livre qu'on chuchote sous le manteau, qui fidélise direct, qui tranche l'humanité entre ceux qui l'ont lu et les autres.

Deux autres romans au compteur, et maintenant le petit dernier. Trois femmes. Beau, grand, noir, violent. Publié en France - aux éditions du Masque - alors qu'il n'a même pas trouvé preneur aux Etats-Unis.

Trois femmes, c'est l'histoire de… trois femmes. Une mère, sa fille, et une amie, dans le Bronx des années 50 aux années 70. La mère, Clarissa, Italienne catholique, bigote et inculte, se laisse frapper par son mari, Romain, sale petit macho trafiquant de drogue. La fille, Eve, sourde, muette, rejetée par son père, adorée par sa mère. Clarissa a eu une première fille, Marie, morte trop jeune. Elles n'ont jamais pu communiquer ensemble. Clarissa essaiera de toutes ses forces de se rattraper avec Eve. Pour l'y aider, une amie, Fran. Allemande, athée, cultivée, qui a fui le nazisme qui lui a pris son homme, sourd de naissance, et leur enfant, encore dans son ventre. A la place et à jamais, une cicatrice. Un soir où les coups seront trop forts, Clarissa sera tuée par son mari. Eve partira vivre chez Fran et découvrira dans la photo un moyen de se relier au monde des entendants.

 

Ces trois femmes - la femme battue, la femme handicapée et la femme charcutée - tenteront de survivre au milieu de la violence des hommes. Dans ce roman, Teran s'est attaqué au combat du Bien contre le Mal. Très vite, on comprend que tout finira dans le drame. Mais qui paiera? Les faibles ou les bourreaux?

 

Au-delà du destin de ces trois femmes, le livre est aussi (et surtout?) la chronique du Bronx sur deux décennies. D'Eisenhower à Nixon, on y voit monter les racismes et le communautarisme, et percer la drogue. Le tout sur fond de guerre du Vietnam. 

 

Des rares infos presque sûres que l'on possède sur Boston Teran, on sait qu'il aurait grandi parmi la communauté italienne du Bronx. Dans des courriers qu'il aurait envoyés à ses proches durant l'écriture du livre - et que Marie-Caroline Aubert, directrice de collection au Masque, a dénichés - il explique que le Bronx, entre les années 50 et les années 70, est « tout simplement la quintessence de l’Amérique ». « Variété des ethnies, gravité des conflits politiques, contraste entre pauvreté et richesse, sentiment religieux et racisme exacerbés ».

 

Grâce à ces lettres, on comprend également qu'Eve a bel et bien existé. Elle s'appelait « la petite Costa », était sourde et pauvre, et vivait dans un appartement au sous-sol avec son père, un homme violent. Teran se souvient qu'elle avait toujours un Instamatic autour du cou, cadeau d’une voisine. « Elle prenait une photo qui pouvait la relier au monde. Il y a un livre à l’intérieur de cette image, c’est sûr », écrit-il.

 

Dennis  Lehane voit en Teran, un héritier de Jim Thompson. Il a raison. Même désespoir, même noirceur, même (con)damnation des personnages. Pour Trois femmes, Teran dit s’être inspiré de la mythologie grecque. Lors d'un voyage en Grèce, il découvre le mythe de Déméter et de la trinité féminine : la créatrice, la préservatrice, la destructrice. « J’ai eu une illumination : je concevais une trilogie de femmes – celle qui crée, celle qui préserve, celle qui détruit – et les situerais dans le Bronx, au fil de deux décennies de trafic de drogue et de violence ». Qui dit mieux?

 
Trois femmes
, Boston Teran, Le Masque, 480 p., 21,50 €. Traduit de l'américain par Frank Reichert. 

03/11/2006

Mon Dahlia Noir

medium_ellroy_couv.gif Mercredi, sort sur les écrans Le Dahlia noir, le film de Brian de Palma adapté du chef d’œuvre de James Ellroy. Je ne vous parlerai pas du film, je ne l’ai pas encore vu. Mais plutôt du livre que je l’ai lu il y a très longtemps, durant des vacances d’été espagnoles et ennuyeuses (mes parents, en maillot, ne dansaient pas sur Luis Mariano, mais presque).

Par ce roman publié en 1987, tome premier du Quatuor de Los Angeles, Ellroy a bouleversé le roman noir contemporain. Tous les amateurs de polars connaissent l’histoire :  Betty Short, gamine de 22 ans, découverte morte dans un terrain vague de Los Angeles le 15 janvier 1947. Nue, mutilée, sectionnée en deux au niveau de la taille, un reporter la surnommera « Le Dahlia Noir » en raison de son goût pour les vêtements sombres. Un faits divers jamais élucidé qui reste une des énigmes criminelles les plus célèbres des Etats-Unis.

Et tous les amateurs d’Ellroy connaissent l’histoire dans l’histoire. Le Dahlia Noir n’est pas qu’un sujet macabre et fascinant de plus pour le romancier. Il le renvoie directement à sa propre histoire. Le 22 juin 1958, soit onze ans après la mort de Betty Short, Geneva Hilliker, la mère de James Ellroy, est violée et assassinée par un inconnu à Los Angeles. Là non plus, on ne retrouvera jamais le meurtrier. Ellroy a 10 ans, ses parents étaient divorcés, il haïssait sa mère qu’il considérait comme une traînée. Sa mort a nourri ses phantasmes incestueux. Et peu à peu, les deux histoires, celles de Betty Short et de Geneva Hilliker, se sont mélangées dans l’esprit du gamin puis de l’homme Ellroy. Ce passé, le romancier l’a raconté en 1996 dans son récit autobiographique Ma part d’ombre, passant aussi sur les années de vols, cambriolages, drogues, expiées au dernier moment par l’écriture.

A l’occasion de la sortie du film, Rivages réédite en poches Le Dahlia Noir, avec un postface inédite de James Ellroy. « Le roman qui est ma carte de visite est devenu aujourd’hui un film d’exception », écrit le romancier. Le Dahlia Noir a révolutionné le polar des années 1980. Sens de l’écriture et de l’intrigue, ambiguïté des personnages, renaissance littéraire de Los Angeles, Ellroy s’est aussitôt imposé en maître incontesté du noir mondial, dépassant largement les frontières du genre, pour entrer dans la littérature du Mal chez l’homme en quête de rédemption.

Surtout, Ellroy a réhabilité la femme dans le roman noir. Finies les pin-ups sexys, les garces splendides, les femmes fatales, place à la femme pure, forte, en soif d’amour permanent. La femme comme le Bien. A des années lumière de l’image publique qu’Ellroy se plaît à entretenir, celle du macho con, réac de droite, raciste et autocentré sur son braquemart souvent présenté comme plus gros que celui de King Kong.

Dans sa postface, Ellroy écrit : « J’ai eu de merveilleux professeurs. Betty, Jean (surnom de sa mère – nda), ces deux autres femmes. (…) Betty et Jean continuent et m’accompagnent. Je veux qu’elles demeurent hors de tout dialogue public. Elles s’épanouiront dans le silence. C’est une paix qu’elles ont gagnée ».

« Cherchez la femme », se répète Bucky dans Le Dahlia Noir, ce flic obsédé par la mort de Betty Short, sorte de double d’Ellroy. La femme, Ellroy l’a trouvée, et nous avec. A jamais.


Fajardie et nous on écoute

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J'essaierai un jour de vous parler de l'immense Fajardie, mon polareux préféré. Mais en attendant, lisez sa dernière interview sur son site fajardie.net (rubrique "le mot de l'auteur"). On y retrouve tout Fajardie, son humour sans peur et sans reproche, son sens de l'amitié et des valeurs, et sa haine de la connerie. Dieu que ça fait du bien !

02/11/2006

Elle pleure, elle pleure la banlieue…

medium_9782020682718.jpg Lâchez les journaux, n'écoutez plus les JT, délaissez les essais de sociologues… Si vous voulez comprendre un tout petit peu ce qui se passe dans certaines banlieues françaises, lisez plutôt un roman. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, de Thierry Jonquet, référence du noir français et un des meilleurs écrivains de l'Hexagone tout genre confondu. Tout simplement. 

 

Depuis bientôt une vingtaine de romans, dont plusieurs splendeurs (Mygale, Moloch, La Bête et la belle…), Jonquet a pris l'habitude de nous parler du réel. Celui de la misère sociale, de la précarité économique, de la délinquance urbaine, des déviances sexuelles, des trafics en tout genre… en somme tous les rouages grippés de notre société. Dans son dernier roman, sorti il y a quelques semaines, il se penche sur nos banlieues. Et réussit un tour de force. Commencé à l'été 2005, Jonquet a anticipé sans le vouloir dans cet ouvrage deux des thèmes les plus forts dans l'actualité française de ces derniers mois : les émeutes en banlieue d'il y a un an, et le meurtre antisémite d'Ilan Halimi en février 2006. Les petits esprits accuseront certainement le romancier d'avoir voulu surfer sur cette vague de faits divers. Ils auront tort, Jonquet a précédé ces deux drames simplement parce qu'il a étudié la situation, lu, écouté, vu. Il a compris la montée des violences communautaires dans certaines cités, la perte de repères de beaucoup de jeunes, la désespérance de leurs parents, et l'incapacité à agir des institutions (école, police, justice…). 

 

A l'arrivée, Jonquet nous offre un roman d'une force époustouflante, d'une noirceur absolue et sans concession. Le romancier a choisi de parler de ce qui ne va pas. Tout est faux parce que tout est vrai. Vrai, Anna Doblinsky, la jeune prof sortie d'un IUFM jargonneux, qui débarque dans un collège de ZUP, et qui très vite, est rappelée à sa judéité par des élèves à l'antisémitisme banal et ordinaire. Vrai, la cité HLM pourrie par le chômage, les trafics de drogue, les bandes rivales et le pouvoir de moins en moins souterrain des salafistes. Vrai, le jeune Lakdar Abdane, gamin doué, qui voudrait étudier, mais qui sombre dans la dépression paranoïaque après un accident médical qui lui fera perdre l'usage de sa main. Vrai, les deux villes, Vadreuil et Certigny, communes inventées de Seine-Saint-Denis, qui se touchent mais ne se ressemblent pas. D'un côté, la zone, de l'autre la richesse. Deux villes qui ressemblent fort aux réelles Clichy-sous-Bois et Le Raincy.   

 

Calmement, sans clinquant, Jonquet passe au scalpel les maux de notre France. La montée des intégrismes et de l'obscurantisme religieux, le clientélisme de certains politiques, le gouffre culturel de quelques jeunes, l'incapacité totale de l'administration scolaire à se remettre en cause. On sort de ce roman sonné, épuisé, et démoralisé. Jonquet a voulu dire le vrai. Il n'y est jamais aussi bien parvenu.

 

Un mot encore sur le titre du livre : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte. Titre crépusculaire tiré d'un poème de Victor Hugo écrit juste après la révolte des Communards en 1870. Hugo s'adresse aux Bourgeois de l'époque, et leur dit en substance: ce peuple des bas-fonds s'est révolté parce qu'il n'a rien et que vous avez tout. Ils sont vos frères et pourtant vous refusez de leur tendre la main, alors ils s'enfoncent dans la violence aveugle contre tous et contre tout. Une analyse qui n'a pas pris un cheveu blanc. Jugez plutôt :

 

"Etant les ignorants, ils sont les incléments;
Hélas! combien de temps faudra-t-il vous redire
A vous tous, que c'était à vous de les conduire,
Qu'il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité;
D'une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu'ils vous font, c'est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l'ombre et sur le vrai chemin;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte;
C'est qu'ils n'ont pas senti votre fraternité.
Ils errent; l'instinct bon se nourrit de clarté." 

 

Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, Thierry Jonquet, Seuil, 344 pages, 18 €. 

 

THIERRY JONQUET VOUS PARLE !

 

medium_JONQUET.jpg Comment vous est venue l’idée de ce roman ?
Il y a quatre ans, a paru un livre Les territoires perdus de la République qui recueillait les témoignages de profs en banlieue, dans les ZEP, les établissements difficiles… Ils y racontaient la montée des violences entre jeunes, la montée de l’antisémitisme, le désespoir des profs, les aberrations administratives… Je me suis dit que ça pouvait faire un décor de roman. Le sujet faisait aussi écho en moi parce qu’il y a vingt ans, j’ai été enseignant dans la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois dans un établissement déjà difficile à l'époque. Mais ce qui a changé la donne, c’est quand j’ai appris que la vidéo de la décapitation du journaliste Daniel Pearl par des intégristes islamistes antisémites, circulait dans certains quartiers et était regardée par plusieurs jeunes. Je me suis dit que là, ça devenait vraiment très préoccupant.

 
Votre roman parle d’émeutes en banlieue et de la montée de l’antisémitisme chez certains jeunes d’origine maghrébine ou africaine. Pourtant, vous l’avez écrit avant les émeutes de novembre 2005 et avant le meurtre d’Ilan Halimi en février 2006 ?

J’ai commencé l’écriture en septembre 2005 avec ces deux thèmes en tête. Je voulais que l’action démarre lors de la rentrée scolaire 2005-2006, pour donner le sentiment de coller au plus près de la réalité. Je ne pensais pas que je collerais autant, quand les émeutes ont éclaté, et surtout quand on a appris la mort d’Ilan Halimi. Quand ce meurtre a été rendu public, j’étais à trente pages de la fin de mon roman, j’avais déjà imaginé l’histoire d’un meurtre antisémite par des jeunes d’une cité. Franchement, ça m’a fait très bizarre sur le coup.

Comment avez-vous procédé pour écrire ? Avez-vous tout imaginé ou vous êtes-vous documenté avant ?
J’ai beaucoup lu sur la banlieue, l’école… Puis j’ai fait parler des amis qui sont profs ou magistrats, pour qu’ils me racontent leur quotidien. Et puis je me suis servi de mes souvenirs lorsque j’étais enseignant à Aulnay-sous-Bois en 1982. A l’époque, je travaillais en section spécialisée au collège Victor Hugo et j’avais été abasourdi par la violence qui régnait déjà entre les élèves. Je me souviens que certains enfants, dont les parents trop pauvres ne pouvaient payer la cantine le midi, allaient manger dans le supermarché voisin. Ils ne payaient rien, ils se servaient dans les rayons et mangeaient sur place. Et personne ne disait rien. Moi, je pensais « Mais pourquoi ça ne pète pas ? ». Finalement, cette situation vieille de 20 ans a pourri sur pied et aujourd’hui, elle est devenue catastrophique.

 
Ce roman est donc aussi un roman de dénonciation et de colère ?
J’observe ce qui se passe autour de moi et je réagis à des phénomènes qui m’effraient et me fascinent à la fois. De fait mon roman est un livre politique, mais ce n’est pas un manuel politique. C’est le constat d’une certaine situation française. Les banlieues sont des territoires qu’on a laissé pourrir sur pied depuis 30 ans. On y a laissé s’installer le chômage de masse, on a été incapable d’assurer l’intégration de plusieurs générations d’immigrés. Le phénomène religieux est plus récent, mais il prend de l’ampleur. Je vis à Belleville. Il y a 20 ans, les femmes voilées étaient rares dans mon quartier. Aujourd’hui, ce phénomène est très important. L’islamisme radical existe aussi. L’an dernier, un réseau a été démantelé dans une mosquée du 19e arrondissement de Paris qui envoyait des gamins devenir terroristes en Irak. Tout cela existe, on ne peut le nier. Moi, j’écris des romans noirs qui braquent le projecteur sur une réalité qui n’est pas forcément toute la réalité, mais qui dérange.

 

Vous braquez notamment le projecteur sur la question de l’école en banlieue ?
C’est peut-être l’échec le plus grave. Aujourd’hui, le niveau d’incompréhension entre les élèves et les profs en banlieue a atteint un niveau inimaginable. Pour les jeunes profs issus d’IUFM, les gamins sont des martiens qui n’ont plus aucune valeur culturelle ou intellectuelle en commun avec eux. Et les élèves, eux, se sentent totalement perdus face à cette nouvelle tendance pédagogique d’en rajouter toujours plus dans le jargon éducatif plutôt que de se concentrer sur des valeurs simples d’enseignement. Le gouffre culturel est immense. Des enseignants qui en ont ras-le-bol ont monté un projet pour se moquer du jargon des IUFM. C’est le projet SLEC : Savoir Lire Ecrire Compter.

 

Quel regard portez-vous sur les émeutes en banlieue en novembre 2005, il y a un an ?
Je n’ai pas un jugement tendre à l’égard des émeutiers. La violence de ces jeunes était gratuite et stupide. Brûler des écoles, des bibliothèques, des entreprises… C’est une explosion de rage impuissante, mais pas une révolte populaire. Comparer cela, comme ça a pu l’être, à une Intifada est totalement idiot, irresponsable et scandaleux. Bien que mauvaise, la situation de nos gamins en banlieue n’a rien à voir avec celle des gamins palestiniens au Proche-Orient. Le titre de mon livre est tiré d’un poème de Hugo écrit après la Commune de 1870. Hugo s’adresse aux bourgeois et leur dit : le peuple des Communards est « votre épouvante et vous êtes leur crainte ». Il explique que si les Communards se sont révoltés, c’est parce que vous, bourgeois, ne leur avaient pas donné «leur part de la cité ». Ils se sentent rejetés, « ils n’ont pas senti votre fraternité », et « le mal qu’ils font, c’est vous qui le leur fîtes». Ramené à aujourd’hui, c’est une manière de dire que le problème des banlieues est le problème de tous en France. Et si toute la société ne fait pas l’effort de se tourner vers ces territoires oubliés, la colère ne pourra que monter encore.

 

Vous citez également Marx dans le roman ?
Oui, en forme de clin d’œil à Sarkozy. J’ai retrouvé une citation de Marx et Engels dans leur livre, La Social-Démocratie allemande, où ils comparent le lumpenprolétariat à de la « racaille ». Ils disent aux ouvriers de s’en éloigner. « Tout chef ouvrier qui emploie cette racaille ou s’appuie sur elle, démontre par là qu’il n’est qu’un traître », écrivent-ils. Comme quoi rien n’est jamais simple. Selon moi, les citations de Hugo et de Marx sont justes chacune à leur façon, ce sont les deux côtés d’une même médaille.

 

Plus généralement, tous vos livres sont de près ou de loin inspirés du réel. Pourquoi ce besoin de coller au plus près de la réalité quotidienne ?
Peut-être parce que je n’ai pas beaucoup d’imagination et que j’ai besoin de m’inspirer d’histoires réelles ou de faits divers pour écrire ? Mais aussi parce que je me soucie tout simplement de l’évolution de la société dans laquelle je vis et dans laquelle vivent mes enfants. Le Pen au second tour en 2002, la montée des précarités, les émeutes en banlieue, tout cela me parle, tout cela relève d’une même peur généralisée dans notre pays. J’ai la sale impression qu’un point de non retour a été franchi. En banlieue, beaucoup de gamins ne travailleront jamais. Certains ont fait le choix de la délinquance et du trafic. Ils se disent pourquoi être au Smic sous les ordres d’un chefaillon raciste, alors qu’avec un peu de trafic, je gagne plus. Et les autres, ceux qui veulent bosser et s’en sortir, désespèrent de la discrimination. Ils n’auront jamais le bon prénom, le bon nom, la bonne couleur de peau, pour trouver un travail et mener une vie ordinaire. On a créé une génération perdue et personne ne sait ce que cela va donner demain.

 
On retrouve aussi, comme pratiquement dans tous vos romans, l’univers médical à l’hôpital. C’est votre passé d’ergothérapeute qui revient à chaque fois ?
Le monde médical m’intéresse parce que c’est un monde de grande violence et de pouvoirs entre les malades et les médecins. C’est aussi un excellent poste d’observation sociale. Les urgences aujourd’hui récupèrent toute la violence et la précarité de notre société. L’hôpital, avec la police, est le dernier service public ouvert 24 heures sur 24.

 
Pourquoi avoir inventé des noms de villes dans votre roman ?
Je ne voulais pas accuser telle ou telle commune de banlieue. J’ai donc inventé deux communes voisines et en même temps très différentes. L’une prospère, tenue par un maire de droite clientéliste, et l’autre avec une immense cité HLM. Une ville ultra-protégée et une cité pourrie distantes de quelques kilomètres. Je trouvais intéressant de confronter ces deux mondes si différents et pourtant si proches géographiquement. Je me suis bien sûr inspirée de communes existantes, le lecteur bien informé devrait les reconnaître.

 
Votre écriture est très simple, sans effet. C’était un choix ?
Je ne suis pas vraiment un styliste. Mon écriture est toujours très clinique, j’aime rester au ras du bitume. En plus, avec les sujets abordés dans ce roman, je trouvais que s’amuser à faire dans l’esthétique, avait quelque chose d’assez indécent.

 
Un an après, la situation commence-t-elle à se régler dans les banlieues, et d’après vous, les violences peuvent-elles recommencer ?
Je n’ai pas de don de visionnaire. Comme beaucoup, je n’avais pas vu venir les émeutes de l’an dernier même si j’imaginais une explosion dans les banlieues dans mon roman. Rien n’a changé depuis un an, donc tout peut repartir. Les voitures continuent d’ailleurs de brûler ici ou là, c’est pratiquement devenu un folklore aujourd’hui, comme les feux dans la nuit du 31 décembre. Par ailleurs, les cités qui ne s’embrasent pas ne sont pas forcément les plus calmes ou les plus saines, mais souvent celles qui sont le mieux tenues par les trafiquants qui n’ont pas envie qu’on parle de leur quartier aux 20 heures, au risque de voir débarquer les flics. Les émeutes de 2005 sont un précédent historique en banlieue. Les plus malins ou les plus dangereux savent qu’ils peuvent coller la trouille à la société et au pouvoir. La dynamite, les mèches et les allumettes sont là.

 
Les politiques n’ont donc rien compris ?
Aucun bilan politique sérieux des émeutes n’a été tiré. Le débat actuel sur la présidentielle est désespérant à cet égard. Personne n’a rien à proposer, à droite comme à gauche, et Le Pen guette. Le vrai problème, c’est qu’aucun leader politique n’a de vision pour la France à 20 ans. On gère l’immédiat. Même si on lançait un grand plan Marshall pour les banlieues, il faudrait des années et des années avant que le système global commence vraiment à bouger, tant le passif est lourd. Or, les politiques ne raisonnent que sur quelques mois, de peur de perdre les prochaines élections. Pourquoi lancer un grand projet aujourd’hui alors que dans dix ans, quand les premiers résultats se feront sentir, l’homme ou la femme politique qui en sera l’initiateur, ne sera plus au pouvoir ?

 
Bastien Bonnefous

Portrait : Vincent Baillais     

 

 

  

19/10/2006

"Si je n'écrivais pas des livres, je tuerais des gens"

Avouez que c'est le genre de petite phrase qui donne envie de lire la suite. L'homme qui l'a prononcée devant moi, tout sourire, était installé dans le bureau historique de Gaston Gallimard, rue Sébastien-Bottin, dans un fauteuil en velours, devant une bibliothèque grillagée, avec vue sur des jardins verdoyants. L'œil bleu, le cheveu blanc et le gilet souple, il ressemblait plus à un bon grand-père qu'à un dangereux tueur en série. Ne vous y fiez pas. Sous ses airs calmes, Ken Bruen - car c'est de lui dont il s'agit - est une grenade dégoupillée. Perle rare du noir irlandais, Bruen est le créateur du privé Jack Taylor, un des plus belles figures du genre ces dernières années. Alcoolo, toxico, déprimo, parano, Taylor a pris l'habitude, sous ses airs de Droopy défoncé à la Guiness, de fouiller la sale conscience collective irlandaise à chacune de ses enquêtes.

 

medium_couv_ken_bruen.gif Dans sa dernière traduite en français, Le martyre des Magdalènes, Taylor plonge dans le passé de ces filles-mères reniées par leurs familles, exploitées dans les couvents catholiques où elles lavaient leurs pêchés comme blanchisseuses. Des descendantes de Marie-Madeleine qui ont été la honte de l'Irlande bigote jusque dans les années 1980. Un moyen pour Bruen de régler sans le dire ses comptes avec les curetons qui lui ont pourri son enfance. Gamin solitaire et silencieux, Kenny avait été placé par ses parents chez les Franciscains qui n'ont jamais cru en lui, c'est peu de le dire (lire ci-dessous). La littérature l'a sorti de cette sale vie, l'entraînant dans un tour du monde professoral (Bruen a enseigné en Asie et en Amérique du Sud), avec un arrêt à la case prison pendant quelques mois pour une histoire dopée. On retrouve ce mélange de rage sociale et d'humour vengeur dans les livres de l'Irlandais, hommages répétés aux pulps et au rock. Bruen écrit vite, simple et beau.

 

A côté des Taylor, Bruen est également l'auteur de la série des R&B, les inspecteurs Roberts & Brant, deux flics londoniens, violents, machistes, pourris, mais surtout poilants. Une sorte de 87e district à la McBain totalement déjanté et cuité à la bière. Un délice.

 

Le martyre des Magdalènes, Ken Bruen, Série noire. Traduit par Pierre Bondil. 332 pages, 18,90 €.

 

KEN BRUEN NOUS PARLE !

 

medium_bruen.jpg Votre personnage Jack Taylor est-il une forme d’hommage au genre assez classique dans le polar du privé solitaire et acharné ?

Oui, c’est un hommage au privé dans la littérature américaine, et surtout dans la littérature de « pulps ». Quand j’avais 14 ans, j’ai découvert dans la bibliothèque de ma ville, toute une boîte de pulps et je les ai tous dévorés. C’est comme ça que j’ai découvert le polar et la littérature en général. Ces livres m’ont laissé une trace indélébile. Comme Irlandais, j’ai fait très longtemps l’impasse sur les auteurs traditionnels de mon pays, comme Joyce, Beckett, Yeats… Je leur ai longtemps préféré Goodis ou Thompson. Je crois que certains en Irlande ne me l’ont toujours pas pardonné.

En même temps, Taylor est un privé un peu spécial : il est alcoolique, mais aussi toxicomane, dépressif et dans sa dernière enquête publiée en France, suicidaire…

Quand j’écris des Jack Taylor, je cherche avant tout à comprendre combien de douleur et d’angoisse un homme peut endurer. Jack Taylor est une sorte de miroir de moi-même. J’ai fait de la prison en Amérique du Sud quand j’étais plus jeune, mon frère est mort de l’alcoolisme, ma femme a eu un cancer, et j’ai une fille handicapée. Souvent, on me demande comment je peux supporter tous ces sales coups, et si parfois je n’ai pas eu envie de me suicider. Je réponds que je préfère écrire des livres, c’est ma thérapie personnelle. Il y a deux ans, mon meilleur ami s’est suicidé, et je ne l’avais pas vu venir. Aujourd’hui encore, je me sens coupable de n’avoir rien fait pour l’aider. On retrouve cette culpabilité dans mes livres, puisque Jack Taylor a aussi son meilleur ami qui est mort sans qu’il ait pu faire quelque chose. Je tue dans mes livres, c’est ma thérapie. Ma femme plaisante souvent en disant que si je n’écrivais pas, je tuerais des gens. 

Mais vos romans sont à la fois un mélange de colère et d’humour.

Oui, l’humour est indispensable pour toucher les lecteurs. Vu que je prends comme matériaux d’écriture des choses très sérieuses et très graves, comme la mort, le suicide, la violence… si je ne les traite pas avec un peu d’humour, les lecteurs rejetteraient cette douleur, ils ne la supporteraient pas.

Jack Taylor vit à Galway, en Irlande du Sud, comme vous qui y avez passé une bonne partie de votre enfance…

J’ai grandi à Galway, qui quand j’étais gamin, n’était qu’un petit village. Puis une fois adulte, j’ai beaucoup voyagé à travers le monde comme professeur d’anglais. Il y a huit ans, je suis revenu à Galway et tout avait changé. C’était devenue une grande ville, avec le boom économique irlandais des années 1990. C’est aujourd’hui une ville riche et cosmopolite, avec tous les problèmes que cela comporte : immigration, racisme, trafics en tout genre… C’est du coup devenue une ville matrice pour des romans noirs. C’est pourquoi j’ai choisi d’y installer les enquêtes de Jack Taylor, pour montrer aussi comment une ville peut changer. John Connolly, qui est un autre auteur irlandais de polars, m’a dit un jour qu’il situait ses romans aux Etats-Unis parce qu’en Irlande, il n’y avait pas de criminalité, de rues sombres, de trucs de ce genre. Mais tout ça est arrivé avec le miracle économique du Tigre celtique ! Et Galway, comme l’Irlande, est maintenant une ville noire au même titre que New York, Los Angeles, Londres, Paris…Une ville magnifique pour le polar, pas forcément pour y vivre en vrai.

Enfant, vous avez été placé dans une pension tenue par des frères franciscains qui avaient dit à vos parents que vous ne feriez rien de mieux dans la vie que laveur de vaisselle. Comment passe-t-on d’un destin de laveur de vaisselle à celui de romancier à succès ?

Je n’ai pas été heureux dans cette pension. J’étais un enfant qui ne parlait pas, très solitaire et mutique. Pour les Franciscains, j’étais un handicapé et je ne vaudrais jamais mieux que laveur de vaisselle. J’ai voulu leur montrer qu’ils n’avaient rien compris, et je suis devenu d’abord docteur en métaphysique puis romancier. C’était une façon de leur faire un sacré bras d’honneur ! Le problème c’est que mes parents ont toujours cru ces curés. Et pour eux, je serai toujours un laveur de vaisselle. Cette image m’est restée collée même après avoir réussi mes études et publié mes premiers livres.

Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ?

Je le suis devenu par colère, par rage. Pour prouver aux autres, aux curés, à ma famille, que je valais quelque chose. Mon histoire montre que si vous croyez très fort en vous malgré l’avis des autres, ça marche.

Et écrire a-t-il été facile ?

Oui, parce que j’avais une volonté immense. J’ai commencé par de la poésie et c’est la première fois de ma vie où je me suis dit « non tu n’es pas un crétin ». Je n’avais pas le choix de toute façon, c’était écrire ou mourir. Réussir ou devenir fou. D’une certaine manière, le fait que j’étais le seul à croire en moi m’a aidé, parce que je n’avais aucune autre pression que celle que je mettais moi-même.

Quels sont vos auteurs bénis ?

D’abord, des auteurs du noir comme Pelecanos, Sallis, Goodis, Thompson… mais aussi avec le temps, les classiques irlandais comme Beckett. Samuel Beckett m’a appris l’économie des mots et le silence dans l’écriture. Le silence, c’est finalement ce qui me rappelle le plus mon enfance.

Comment écrivez-vous ? Avez-vous des habitudes, des manies ?

J’écris tous les jours. Je me lève à 4h30, et j’écris de 5h à 8h, quoi qu’il arrive. Même le jour où mon père est mort, j’ai écrit. Certains proches en ont été choqués, mais je sais que mon père m’aurait dit « tu n’espères quand même pas utiliser ma mort pour te reposer une journée ? ». Puis tous les soirs, je reprends ce que j’ai écrit le matin et je lis à haute voix en imitant moi-même les accents de personnages. Plus jeune, je voulais être acteur, du coup, c’est une manière pour moi de compenser cette carrière ratée, sans doute. Je m’enregistre sur un magnétophone et tout ce qui ne sonne pas juste, je le supprime. J’ai appris qu’un autre auteur de romans noirs, Walter Mosley, fait la même chose. Mais lui, il paraît qu’il fait ça tout nu. Moi, je reste habillé, c’est mon côté irlandais conservateur.

Quelles sont vos marques de bière et de whisky préférées ?

Je ne bois pas de whisky, ni de Guiness, mais de la bière blonde. Comme auteur de polars et comme Irlandais, je suis un traître à la patrie. On me propose souvent des Guiness ou du Jameson en pensant que ça va me faire plaisir, mais moi ce que j’aime c’est une bonne Bud bien fraîche. Je ne suis pas alcoolique, je ne me drogue pas, je ne suis pas violent, je ne suis pas couvert de tatouages. Au contraire, j’ai la vie plutôt banale d’un type normal. On fantasme beaucoup sur les auteurs de polars, en pensant qu’ils sont comme leurs personnages. Une fois, un ami libraire à Galway avait envoyé mes romans de la série R&B à des Hell’s Angels qu’il connaissait. Ils ont adoré et m’avaient envoyé une proposition de bandeau à mettre sur mes livres qui disait : « Lisez Ken Bruen ou mourrez, bande d’enculés ! ». Mais mes éditeurs anglais n’ont pas voulu l’utiliser… Dommage.

Vos livres ont de plus en plus de succès dans les pays anglo-saxons. Vous pensez à la postérité quand vous écrivez ?

Jamais ! On me dit souvent « Quand est-ce que tu vas écrire ton grand livre ? ». Mais moi je ne veux pas de ça, je veux continuer à faire des romans noirs si possible de mieux en mieux. Je ne suis pas un auteur important, on m’oubliera une fois que je serai mort. Je ne suis pas dans la grande tradition littéraire irlandaise, c’est d’ailleurs ce qui me permet d’avancer. Pour un auteur, c’est une bonne chose que d’être sur le côté. C’est même la meilleure posture qui soit, à mon avis. J’ai bien connu Edward Bunker. J’adorais ce mec. On avait tous les deux fait de la prison, lui pendant plusieurs années, moi quelques mois à peine. Mais il me disait toujours peu importe la durée, ce qui compte c’est ce qui te reste dans la tête. Souvent, dans une pièce, on s’asseyait tous les deux contre les murs, pour voir qui pouvait entrer, un vieux réflexe de taulard. Dans ses derniers jours, Eddie carburait sec au gin-tonic toute la journée et fumait beaucoup, des Lucky Strike que j’avais du mal à lui trouver en Irlande. Tarantino lui avait proposé 8 millions de dollars pour écrire un script, mais pour lui, ce qui comptait c’était que ses livres soient appréciés en France. Pour lui, c’était ça la postérité.

Il reste encore sept enquêtes de Jack Taylor à paraître en français, dont trois ont déjà été écrites. Savez-vous déjà comment tout cela finira ?

Je ne sais pas vraiment, mais ça finira très mal, forcément.  
 

Propos recueillis par Bastien Bonnefous

Photo : Stéphane Viard 

 
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