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17/01/2008

Peace, abjection soleil levant

45739ffa2235f6c4b4ef9773b4a4c94b.gif Il nous avait laissé, quasi inconscients, sur le bord de la page, à la fin de son quartet halluciné et hallucinant du Yorkshire. 1974, 1977, 1980, 1983… quatre romans à l'estomac qui l'avaient imposé comme un des virtuoses du polar anglo-saxon de ce début de siècle. Quatre romans inspirés par son enfance dans la région de Leeds, où avait sévi un tueur en série, "L'éventreur du Yorkshire", sacrifiant treize femmes entre 1977 et 1981. Quatre livres de violence, de sang, de larmes, et de sperme, fouillant la pourriture politique, policière, médiatique et sociale d'une Angleterre passée sous le joug thatchérien.

 

Bien sûr, pas un papier sur David Peace sans rappeler l'anecdote familiale morbide : gamin, le petit David a longtemps cru que l'Eventreur était son père et a craint pour sa mère. Bien sûr, pas un article sans qu'on souligne sa parenté littéraire avec Ellroy : même angoisse enfantine (l'Eventreur pour l'un, la mère assassinée pour l'autre), même goût de la ville et du cycle (le Quartet du Yorkshire vs le Quatuor de Los Angeles), même style répétitif et speedé. Même quête surtout de la rédemption.

 

Mais David Peace a rapidement gagné son indépendance, et chacun de ses romans est désormais attendu avec une petite boule dans le ventre et la gorge. Une appréhension justifiée à la lecture du dernier, Tokyo année zéro, paru début janvier. Après le pays des fish and ships, l'Anglais s'attaque à celui des sushis, avec un cycle consacré au Japon après la Seconde guerre mondiale. Un Japon vaincu, atomisé, humilié, passé sous l'autorité américaine. Peace, qui vit au Japon avec femme et enfants depuis plus de dix ans, a choisi de raconter l'Histoire et le crime du côté des perdants. Comme à son habitude. Alors que le pays nippon subit jour après jour l'après-guerre, des jeunes femmes sont assassinées dans Tokyo. Tout le monde s'en fout, sauf l'inspecteur Minami, ancien soldat du Pacifique, qui va se perdre dans la quête de l'autre.

 

Un polar étouffant et poisseux. Un polar angoissé et nauséeux. Un polar peacien.

Tokyo année zéro, David Peace, Rivages Thriller. Traduit de l'anglais par Daniel Lemoine. 

 

Polar blog a rencontré David Peace au début du mois, en visite à Paris. Interview.

 

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Tous vos romans reposent sur des faits-divers authentiques. Pourquoi ce besoin de réel ?
Certains crimes permettent d’examiner le contexte social et politique dans lequel ils se sont produits. J’ai commencé à écrire sur l’endroit où j’ai grandi, la région de Leeds. Et là-bas dans les années 1970, a sévi « l’Eventreur du Yorkshire ». Sauf que je n’ai pas écrit sur Peter Sutcliffe, mais sur l’effet que ses crimes ont eus sur les gens à l’époque. Les crimes parlent de l’histoire cachée. L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Moi, je m’occupe des perdants.

Idem pour Tokyo année zéro ?
Tokyo année zéro, c’est le moyen pour moi de parler de cette ville en 1946. C’est un roman écrit comme un polar, mais en réalité, c’est un livre sur la guerre et sur la défaite.

Tout livre est donc politique ?
Bien sûr, et même si c’est inconscient pour un auteur, cette inconscience elle-même est politique.

Les victimes vous intéressent-elles plus que les criminels ?
Le polar traditionnel se concentre en général sur le tueur ou sur le détective. La plupart du temps, les victimes sont oubliées, elles sont tuées au début de l’histoire, pour lancer l’intrigue, comme une distraction. Je ne peux pas faire cela. J’estime que j’ai une responsabilité vis-à-vis des victimes, je veux leur redonner une voix.

Le monde de l’après-guerre appartient-il à l’histoire ancienne ?

Non, tout notre monde actuel découle des années 1945-1946. Un exemple : au Japon, après la défaite, les occupants américains ont rédigé la Constitution japonaise. Actuellement, il y a un débat au Japon pour la transformer. C’est une Constitution que les Japonais ont dû accepter et qui affecte toute leur vie politique depuis. Dans ce sens, la pêche de la baleine n’est pas seulement une question environnementale, mais une question d’indépendance et de souveraineté.

Tous vos livres semblent marquer par une quête, mais laquelle ?
C’est vrai, je suis en quête, mais comme tout le monde je crois. Le problème, c’est que la fin de Tokyo année zéro est une forme de réponse à cette interrogation. J’écris que la mort est un homme, un point où on s’arrête. Ça peut sembler évident, mais cette idée d’arrêt total me cause une grande anxiété. Je me demande « Que vais-je pouvoir écrire maintenant ? ».

Une phrase revient souvent dans le roman : « personne n’est qui il paraît être ».
Ce n’est pas vrai ? Moi-même peut-être ne suis-je pas la personne que je parais être, ni celle que je voudrais être. Mais c’est surtout une manière d’exprimer que chacun change avec le temps, comme le personnage principal du roman.

Votre style très particulier, très répétitif, rend difficile la lecture de vos romans.
Je n’essaie pas d’écrire des livres difficiles. Je n’essaie pas non plus d’écrire quelque chose de différent, d’expérimenter ou d’être avant-gardiste. J’essaie seulement d’exprimer la vision de l’histoire telle que je l’ai dans ma tête.

Mais vous ne craignez pas de vous priver d’une partie de lecteurs qui n’iront pas au bout de vos romans ?
Quand j’écris, je ne pense pas aux lecteurs. J’ai la chance d’être publié dans beaucoup de pays. Mes différents éditeurs ont tous un point de vue sur mon travail. Je les écoute, mais sans vraiment les entendre. J’essaie de rester très fort dans ma tête pour continuer à faire ce que je veux, pour conserver ma vision.

Pas de compromission donc ?
Pour David Lynch, la pire chose qu’il puisse arriver à un artiste, c’est de se compromettre, car il trahit alors à la fois le public et lui-même. Il se déteste et le public finit par le détester. C’est vraiment un très mauvais calcul à terme.

Comme de vouloir être le James Ellroy anglais, comme on vous présente souvent ?
Vous savez, c’est une perte de temps de répondre à ce type de questions, de savoir ce que les autres pensent de vous, quelle étiquette ils vous collent… Que je sois ou pas le Ellroy anglais, ça ne change strictement rien au bout du compte.

Vos livres sont-ils lus différemment d’un pays à un autre ?

Oui, en France, les journalistes que je rencontre m’interrogent beaucoup sur la psychologie des personnages. Ils ont une lecture très intense, très profonde de mes livres. En Angleterre, ils ne les lisent pas. Les seules questions qu’ils me posent c’est « est-ce que vous mangez des sushis tous les jours ? », des trucs de ce genre… En septembre, je suis allé pour la première fois aux Etats-Unis présenter mes romans, à New York et sur la côte ouest. C’était très intéressant, parce que les Américains ont une lecture de Tokyo année zéro très influencée par la guerre et l’occupation militaire américaine en Irak.

Comment écrivez-vous ?
J’écris presque tout le temps, le matin, l’après-midi, le soir… J’écris d’abord à la main, puis je retravaille le texte à l’ordinateur. Les premières versions sont en général plus longues que le texte publié. Le travail de réécriture consiste donc en grande partie à couper ce qui ne me semble pas nécessaire. Mais ce n’est pas toujours le cas. Par exemple, le manuscrit original de 1977 est celui qui a été publié à l’arrivée.

Vous écrivez des livres réellement extraordinaires, tant sur le fond que sur la forme, et pourtant vous semblez quelqu’un d’assez ordinaire…

Flaubert disait « être ordinaire dans sa vie, extraordinaire dans ses livres ». J’ai une vie assez banale, mais tout ce que j’en fais réellement, c’est écrire. J’essaie par exemple de passer des dimanches avec mes enfants, mais j’ai toujours un carnet sur moi et je prends des notes, et mon fils finit toujours par me dire que je ne l’écoute pas.

Comme Becket, vous n’êtes « bon qu’à ça » ?
Une autre citation de Beckett me plaît beaucoup, et me correspond peut-être davantage : « échouer à nouveau, mais échouer mieux ».

Croyez-vous en Dieu ?

(Long silence). Je ne sais pas. J’aimerais croire en Dieu, mais je ne sais pas… 

 

Textes : Bastien Bonnefous 

Portrait : Serge Pouzet 

29/11/2007

Sec sans glace

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Lu hier soir, page 72 :
 
"Un jour, il y aura plein de types comme moi, pas plus grands, pas plus forts, qui n'auront pas de meilleures raisons que moi et qui sortiront dans les rues, avec la tête gonflée de colère.
Et on tirera sur les cons."
 
Ça s'appelle Bloody Mary, c'est signé Jean Vautrin, ça date de 1979.
 Sais pas pourquoi ça me parle en ce moment. 

02/11/2007

Retour à l'anormal

Vendredi 2 novembre 2007, 23h23, Paris 20e arrondissement. 5e étage droite. Code 2873.

Nicolas Sarkozy est toujours à l'Elysée. Seul.
Des merdeux(ses) acnéiques et staracadémiques hurlent dans ma télévision.
Heureusement, ma fille dort (5 mois et elle a déjà bon goût).
Son père (moi donc) est devant son ordinateur, se demandant si oui ou non il doit relancer ce blog, en longue hibernation.

Pas lu grand chose de bien parmi les nouveautés noires de cette rentrée.
Ai lu en revanche beaucoup de vieux bons, voire très bons (Pierre qui roule-Westlake, ou Shutter Island-Lehane).
Avance en ce moment dans le premier tome de la trilogie suédoise Millenium. Pas mal, mais un peu long.
Ai sur mon bureau, le dernier Ellroy, le dernier Sallis, le dernier Bruen, le dernier Bayer… Mais je ne comprends pas bien, hésite à les ouvrir. Vais m'y mettre, promis.

Attends avec une certaine impatience le lancement d'une nouvelle collection de polars. "Moisson rouge" qu'elle s'appelle. C'est pour janvier. Les premiers titres annoncés et l'équipe de départ sonnent bon.

Ah oui, si, lu un bon polar dernièrement. "La Grande Môme" de Jérôme Leroy. Dans une collection pour ados, mais qui vaut beaucoup de noirs pour adultes. Livre hommage à Robin Cook (le bon, le mort, pas celui avec les scalpels et les masques de chirurgiens qui font peur sur les couv' vulgaires) et à ADG. Belle famille.

Bonne nuit (ou bonne journée selon l'heure à laquelle vous lirez ce post).
BB

07/05/2007

Elu

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La France d'hier a gagné.
 
En général, le polar va bien quand la société va mal.
 M'est avis que Sarkozy va apporter du sang neuf
au polar français. 

14/03/2007

Grangé, épisode 3

Ultime volet de l'interview de Jean-Christophe Grangé, dont le dernier roman, Le Serment des limbes, vient de paraître.

 

 

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Pouvez-vous nous raconter vos débuts? 


A 20 ans, je suivais des études universitaires de lettres. J’étais un jeune homme sérieux, fou de musique, et mon rêve, c’était de devenir pianiste. J’ai tenté ma chance dans la chanson pendant mes années de fac. C’était mon sursis, je savais que si je n’avais pas réussi avant la fin de mes études, je devrais aller bosser. C’est ce qui s’est passé. J’ai échoué dans la musique, et par piston, je suis entré dans une boîte de pub après mes études. Ça a été un cauchemar, je me retrouvais dans un boulot non seulement chiant, mais qui piétinait toutes mes valeurs. Je venais des lettres, de la faculté, de l’intelligence, j’étais pour la profondeur, la réflexion, et je me retrouvais dans le milieu totalement superficiel de la publicité. J’étais avec des gens absurdes, mais c’est eux qui avaient raison puisqu’ils me donnaient un salaire. Donc j’étais très malheureux. Je dis souvent que si j’en suis là aujourd’hui, c’est grâce à 50% de talent, mais surtout à 50% de caractère. J’étais tellement laminé qu’il fallait absolument en sortir. Je me suis mis à mon compte dans la pub, et à côté j’ai recommencé la musique. Puis j’ai rencontré des photographes qui m’ont donné la chance de ma vie, les suivre sur de grands reportages aux quatre coins du monde. J’ai alors découvert le journalisme, les voyages, les sujets d’aventure extrême, c’était incroyable. J’ai découvert alors les polars, que je lisais dans les avions. Et j’ai décidé d’en écrire un, avec les aventures que je vivais dans mes voyages. Ça a donné Le vol des cigognes. A la fac, j’avais déjà essayé d’écrire, mais c’était creux, on sentait bien que je n’avais rien vécu, c’était de la branlette intellectuelle.

Comment vous voyez-vous dans dix ans ?

Je sais une chose : je serais toujours écrivain, jusqu’à ma mort. Ensuite, il y a toujours ce qu’on aimerait faire, et ce qu’on peut faire. Moi, j’écris des polars car j’ai l’impression de ne savoir faire que cela. Les idées qui me viennent à mon bureau, sont des idées noires, violentes, de idées meurtres, bref des idées policières. Je n’ai pas d’idée de comédie sentimentale. Un jour, j’aimerais réussir un thriller amoureux, mais c’est très difficile et quand on est habitué à écrire sur la mort, tout le reste semble bien léger. Ou alors peut-être une grande saga familiale, sur plusieurs générations, type Martin du Gard. Mais pour l’instant, j’ai quatre romans en tête, et tous sont des policiers.

Vous connaissez un succès considérable. Pense-t-on alors à la postérité ?

Pas vraiment, parce que le polar a un avantage, il vous apprend la modestie, puisque tout le monde vous explique que c’est un genre mineur. De plus, en France, on associe toujours succès public avec médiocrité et non postérité. A moi le succès et à Gracq la postérité. Mais quand on écrit, on gagne sa vie en profondeur, le livre reste, même sans parler de postérité. C’est une activité intense, profonde. Ecrire, c’est l’action.

Comment définiriez-vous votre statut dans le polar français ? Il est de bon ton de vous dénigrer, non ?

Je trouve que je n’ai pas été trop victime des préjugés habituels. La critique est souvent bonne avec mes livres. Mais il faut remettre les choses à leur place, le cénacle littéraire français concerne quelques critiques à peine. Ce sont des couches de vernis très fines et très illusoires. Moi je n’appartiens pas au système. J’ai eu cette chance. J’avais envoyé mon premier roman à Albin Michel et la Série noire, et tous les deux voulaient me publier, mais Albin a été plus rapide à répondre. Si la Série noire avait répondu avant Albin, j’aurais eu certainement le label qualité polar, mais moins de succès parce que plus proche d’un ghetto. Finalement, tout ça, c’est simplement une histoire de calendrier, ça permet de relativiser. Albin Michel m’a permis d’exploser les chapelles. C’est un éditeur moderne, avec une réputation grand public. Il y avait presque un côté rebelle à aller chez un éditeur mal côté. Aujourd’hui, Albin a fait la preuve de son efficacité.Quand je faisais des reportages d’aventure, un rédacteur en chef me disait toujours : si avec ton sujet, tu fais Géo c’est bien, mais Match c’est mieux. Toucher un grand public avec un genre acquis pour un petit public, est toujours plus intéressant.

Etes-vous tenté par la réalisation au cinéma ?

On me l’a souvent proposé. Quand vous voyez le destin de vos livres au cinéma, vous vous dites parfois « je vais le faire ». Mais j’ai eu la chance d’être scénariste et de voir de l’intérieur le monde du cinéma. C’est un bordel généralisé. Kubrick ou Coppola, je ne sais plus, disaient « Faire un film, c’est comme écrire Guerre et Paix dans un auto-tamponneuse ». On vous demande d’écrire, mais on secoue votre fauteuil toutes les dix minutes, on vient vous voir pour vous dire que la météo ne va pas, que le budget est réduit, que l’acteur fait un caprice… Il faut être chef d’orchestre pour faire un film. Moi, je suis un auteur mille fois plus libre derrière son petit bureau. Un film est un compromis permanent, je suis très admiratif des réalisateurs. Surtout, c’est une expression artistique qui n’a rien à voir. Moi je sais écrire une phrase, pas cadrer une image.

Quelles sont vos lectures ?

Je lis trois types de livres. Les documents qui traitent des thèmes que je vais aborder dans mes livres, c’est désormais la grande majorité de mes lectures. Mais je lis aussi les nouveaux venus, et puis mes amours que je lis et relis, comme Le Grand nulle part d’Ellroy ou Piège pour Cendrillon de Japrisot. Tout est béton dans ces romans.

Quel est votre prochain projet ?

Ça vient d’une anecdote. Il y a deux ans, le rédacteur en chef de Cinélive, un ami, avait eu l’idée de faire écrire à des auteurs le synopsis d’un scénario qui imagine la suite d’un film qu’ils adorent. Moi, j’écris Marathon Man 2. J’invente l’histoire, je la balance à Cinélive. Quand mon éditeur l’a su, il est devenu fou. Il m’a dit : mais c’est un super bouquin, et tu donnes ça à un magazine ! On l’a finalement récupéré, et le livre va exister. Ce devrait être une série B d’horreur, un livre plus court, avec des meurtres bien sanglants. Ça devrait s’appeler Miserere, mais pas un truc religieux, un roman d’angoisse, de meurtres sur la voix humaine. Quelque chose de vraiment inquiétant. 

 

Interview : Bastien Bonnefous

Portrait : Vincent Baillais    

13/03/2007

Grangé, épisode 2

Suite de l'interview de Jean-Christophe Grangé, à l'occasion de la sortie de son roman Le Serment des limbes.

 

 

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Le Serment des limbes est votre sixième roman. En quoi avez-vous évolué depuis vos débuts à la fin des années 1990?

J’ai connu deux évolutions naturelles. D’abord, ce que j’ai déjà fait, je ne vais pas le refaire. Donc ça m’oblige à toujours trouver des idées inédites. Ce sont les mêmes étapes qui reviennent, comme l’exposition du premier thème et du deuxième thème dans une sonate, mais je cherche des variantes. L’autre évolution relève de mon expérience, de mon aisance plus grande vis-à-vis de l’écriture et du succès. Je me permets de nouvelles choses, des digressions plus larges sur le passé, la psychologie des personnages. Avant, j’avais tendance à les présenter à travers l’enquête, l’action et leurs réactions. Désormais, je n’ai plus peur de quitter l’intrigue pour entrer dans la tête des personnages. Mes héros ne sont plus que des blocs de violences.Dans Le Serment, je me suis aussi risqué sur le terrain amoureux, je vais essayer d’approfondir ces nouvelles galeries.

Mais vous ne mettez rien de vous dans vos romans et dans vos personnages ?

C’est une question de pudeur et de timidité. Je ne suis pas un type qui pourrait écrire sur sa vie et ses états d’âme. J’aime créer des personnages de fiction, qui ont toujours une part personnelle, on ne démarre jamais de zéro, mais qui ne sont pas moi. Le Serment est mon deuxième roman écrit à la première personne. La première fois, c’était dans Le vol des cigognes, mais ce livre était mon premier, et dans un premier roman, on dit souvent « je » parce que c’est une longue lettre qu’on écrit d’abord à soi-même. Pour les suivants, je m’étais fait un point d’honneur à écrire à la troisième personne, avec des personnages aussi éloignés de moi que possible.

Le Serment des limbes traite beaucoup du sentiment religieux. Etes-vous vous-même croyant ?

Oui, mais de façon dilettante. Je me suis posé les grandes questions, et j’ai assez naturellement trouvé les réponses par mon éducation catholique. J’ai un regard très large sur toutes les religions, mais ma conviction intime liée à l’enfance, est celle de la religion catholique. Mais je ne pratique pas. J’ai d’ailleurs été surpris, quand j’ai eu des enfants et que j’ai voulu leur donner une éducation catholique, avec baptême, catéchisme, etc…, de voir à quel point le milieu catho n’avait pas évolué. Quand on voit comme on s’ennuie à une messe, comment tout est triste, coupé du monde, il ne faut pas être étonné qu’il y ait une désaffection des gens. L’Eglise répand un message d’un autre temps. C’était l’idée aussi du livre, de montrer comment un homme catholique de son temps, flic de surcroît, répond aux problèmes de son monde.

Vous êtes un romancier de l’histoire. D’où vient ce goût ?

Il vient du cinéma, je crois. Au cinéma, 95% de la production raconte une histoire. Je suis d’une génération qui a presque plus vu de films que lu de livres. Le polar, tout en étant un genre de vraie qualité littéraire, offre cette excitation d’une histoire complexe. C’est un genre qui a échappé à l’évolution du roman français au 20e siècle, qui a peu à peu abandonné l’histoire, comme en musique, on a parallèlement abandonné la mélodie, devenue un truc ringard. Sauf qu’en musique, il s’est passé un truc incroyable : c’est le rock qui reprend tout le matériau tonal. Pour moi, le polar c’est du rock littéraire.

Pour vos romans, faites-vous des plans, et avez-vous des habitudes d’écriture ?

J’ai toujours une histoire très articulée. Quand je commence à écrire, je sais toujours comment va finir le livre. Comme au cinéma, j’ai un scénario et un plan de tournage qui suit plus ou moins la chronologie. Le travail de structure est rapide, comme une transe, mais l’écriture est très longue. Quelques semaines pour l’idée, deux ans pour la réalisation. Au quotidien, j’écris très tôt le matin, à 4 heures, puis je redors à 8h, puis je me relève et je récris pour le déjeuner, puis je me recouche. J’ai une bonne forme pour écrire au réveil, donc je multiplie les siestes pour être plusieurs fois d’attaque dans la journée.

Avez-vous des périodes de non-écriture ?

Jamais, j’écris tous les jours de l’année. Il n’y a pas d’entre deux romans, parce que pendant que j’écris un roman, les idées du suivant me viennent. A la fin ddu Serment, j’ai décroché pour préparer le synopsis du suivant, et j’ai enchaîné à la fin. Je pense tout le temps à un roman. Même quand je lis les collègues ou que je regarde un film, il faut toujours que j’analyse comment c’est construit. C’est certainement une forme de névrose, avec une angoisse de m’arrêter. Mais c’est pareil dans la vie, je ne prends jamais de douches, c’est une perte de temps ! Ma femme, elle, adore se faire masser et se détendre, prendre le temps, moi c’est inimaginable. J’ai commencé à écrire mes livres tout en travaillant, c’est pourquoi je me levais très tôt, pour écrire avant d’aller au travail. Ça m’a pris dix ans avant d’admettre que j’étais romancier et que c’est comme cela que je gagnais ma vie.

 

Interview : Bastien Bonnefous

Portrait : Vincent Baillais

 

A suivre, le troisième et dernier épisode. 

12/03/2007

Attention, Grangé danger !

medium_couv_grangé.gif Je l'avoue, j'aime bien les romans de Jean-Christophe Grangé. Pas tous - Le Concile de pierre, par exemple m'avait déçu - mais je me laisse souvent prendre par ce sens de l'action très enfantin finalement. Grangé fait dans l'efficace, dans le professionnel du polar. Des héros très typés, un chapitre une action, des rebondissements en veux-tu en voilà, on embarque à chaque fois dans une gros bolide un peu tape à l'œil. Sûr, Grangé ne fait pas toujours dans la finesse, ni dans la nuance, mais il croit en ses histoires et en ses personnages. Il aime ça, on le sent, et moi avec. 

 

Son dernier best-seller, Le Serment des limbes, sorti ces jours-ci, n'échappe pas à la règle. Deux flics catholiques, une secte satanique, des victimes possédées, un tueur qui semble le Diable, et du sang, du sang, du sang. 700 pages à tombeaux ouverts, qui laissent un peu sonné une fois refermées. 

 

Jean-Christophe Grangé nous a reçu chez lui, à Paris, quelques jours avant la sortie du roman. Un homme simple, drôle et sympathique, qui boit beaucoup, beaucoup de thé. Interview feuilleton sur son dernier livre, ses précédents, ses débuts, ses goûts…

 

Aujourd'hui épisode 1.

 

 

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Comment vit-on pendant plusieurs mois avec ce type de roman ?

D’abord, sa taille est inhabituelle par rapport à mes autres livres, près de 700 pages. On vit un tel roman avec impatience, on sait qu’on a une somme de pages à écrire, on sait donc qu’il faut être raisonnable, écrire chaque partie sans penser aux autres ni à la fin. J’ai mis plus de deux ans et demi à l’écrire. Mais j’ai ressenti pendant l’écriture la même chose que pendant celle de mon premier livre Le vol des cigognes : malgré les difficultés, on se dit que l’histoire vaut le coup. Je sentais que j’avais une bonne histoire.
Il y a une autre différence sur ce roman. Dès le départ, j’avais mon histoire de A à Z, découpée, séquencée comme un synopsis de film. J’avais alors signé avec un producteur de cinéma, pour une adaptation. On est toujours en pourparler avec Hollywood, mais une adaptation a été écrite par un scénariste américain d’après mon synopsis pendant que moi, j’écrivais mon livre de mon côté. C’est une démarche assez inédite.

D’où vient cette histoire justement?

Comme souvent pour mes romans, je me suis inspiré de mes reportages quand j’étais grand reporter. J’avais été très frappé par un reportage pour Paris Match et Life, sur les survivants, avec entre autres une miraculée de Lourdes, et une fillette noyée pendant plus d’une heure aux Etats-Unis et revenue à la vie. J’ai déroulé cette ligne, m’intéressant à ce qui peut se passer pendant qu’on est mort. C’est comme cela que j’ai eu l’intuition des « expériences de mort imminente » négatives. Certains survivants disent avoir vu une lumière blanche qui symboliserait Dieu, pourquoi d’autres ne verraient-ils pas une lumière noire ou rouge, comme le Diable ? Une porte sur l’Enfer en quelque sorte. Au départ, c’était une intuition de ma part qui s’est confirmée au cours de mes recherches. Il y a eu des cas de expériences de mort imminentes qualifiées de « maléfiques », mais sans être sataniques comme dans mon livre. Pareil, au Vatican, il existe bien un Enfer dans la bibliothèque, avec des livres censurés, souvent à caractère pornographique, mais il existe aussi une autre pièce avec uniquement des ouvrages consacrés au diable. Mon ex femme, également reporter, avait réalisé un reportage sur la bibliothèque du Vatican, je m’en suis inspiré et j’y suis retourné pour les besoins du livre. Le Vatican a bien voulu me recevoir. En revanche, j’ai inventé la secte satanique des Asservis, pendants naturels diaboliques des croyants chrétiens parfois obsédés par les reliques divines. J’aime toujours ajouter des couches à la réalité.

Mais le livre reste un polar, pas un roman fantastique ou ésortérique…

J’ai voulu éviter l’écueil du polar religieux dont le héros serait un curé, dont la moitié se passerait au Vatican, avec des complots… C’est du déjà lu et du déjà vu. Je voulais au contraire une histoire de flics de terrain confrontés à un problème métaphysique. Une vraie enquête où l’assassin a l’air d’être le diable.

Ce roman fait donc partie de votre projet de « Trinité du Mal » ?

J’ai toujours cette idée très vague, sans titre, ni personnages récurrents pour l’instant, d’écrire trois livres sur les sources du Mal. Le premier, La Ligne noire, traitait des sources de la psychose meurtrière, où l’on pénétrait le cerveau d’un tueur en série. Le deuxième, ce Serment des limbes, est une remontée vers le Mal métaphysique, celui du diable. Et le troisième, qui ne sera pas mon prochain livre – entre temps, j’ai eu une autre idée que je veux écrire vite, en une année – sera une remontée vers le Mal préhistorique, originel. Une enquête criminelle plongée dans le monde contemporain, mais qui remontera à un traumatisme originel. Mon but, c’est d’expliquer pourquoi l’espèce humaine est la seule espèce cruelle envers elle-même, la seule qui prenne du plaisir au mal. Peut-être qu’au troisième roman, j’aurai trouvé un titre pour l’ensemble. Le réalisateur Dario Argento avait eu lui aussi un projet de trilogie sur les sorcières dans les années 70, avec les deux films Suspiria et Inferno. Mais à plus de 70 ans, il n’a toujours pas réalisé le troisième, mais il paraît qu’il y travaille. Je vais essayer moi de finir le boulot avant 70 ans.

Avez-vous une fascination pour le Mal ?


C’est le malentendu classique avec le public : les gens pensent que si vous écrivez sur la mort et la violence, c’est parce que finalement vous aimez ça. Mais c’est exactement le contraire. On écrit toujours sur ce qui vous choque et que vous ne comprenez pas. Moi, depuis mon enfance, c’est la violence, le mal, le sadisme humain, avec au final bien souvent la mort. Enfant, j’étais très trouillard, un gamin sujet aux cauchemars, bercé dans la peur, et petit à petit j’en ai fait un objet de fascination. D’abord par les histoires de monstres, puis par les films d’horreur à l’adolescence. J’avais envie d’aller au bout du tunnel noir et d’ouvrir la porte. Cette passion, finalement, ne m’a jamais lâché. Je suis toujours les tendances du cinéma d’horreur, et plus largement l’univers de la peur dans l’art. Et plus tard, quand j’ai découvert les polars, outre le talent et le sens du rythme propre au genre, j’ai retrouvé la même jouissance que plus jeune devant les films d’horreur. Surtout dans le polar américain très violent des années 1980, un polar souvent à base de tueurs en série, est très proche du cinéma d’horreur. James Ellroy ou Thomas Harris ont créé des tueurs maléfiques de films d’horreur. De mon côté, tous mes livres racontent des histoires de tueurs en série, avec quelques variantes à chaque fois, mais je garde ce goût du genre dans le genre. Un tueur tue plusieurs fois, d’une manière particulière. Quel est son mobile, quels sont sa psychologie, son savoir-faire ? Une série de meurtres avec une signification cachée.

 

Interview : Bastien Bonnefous

Portrait : Vincent Baillais 

 

A suivre, l'épisode 2.
 

14/02/2007

Revue de polars

medium_sénécal.gif C'est ma meilleure surprise polar de ce début d'année : Les deux amis de Didier Sénécal. L'auteur est discret, ancien prof, puis ancien journaliste, aujourd'hui traducteur et lecteur dans plusieurs maisons d'éditions. Il vient de signer son deuxième roman policier, avec un héros récurrent, le commissaire Lediacre. Sénécal est le futur Vargas, j'en prends les paris. Même originalité, même simplicité, même rythme, même plaisir de conteur. Son commissaire Lediacre est aussi peu crédible, du point de vue flic, que le commissaire Adamsberg de Vargas, mais là n'est pas l'essentiel. Ce qui compte, est le plaisir de lecture d'une histoire érudite et truffée, je le sens, de petites vérités bien cachées.

Dans Les deux amis, Lediacre s'est mis en tête de faire plonger un sénateur de gauche qui aime un peu trop les petits enfants, en cheville depuis sa jeunesse avec un député de droite. Les deux types s'aident depuis leurs débuts communs en politique, tenus par un bien sale secret. Lediacre va mener l'enquête, avec les RG et les politiques dans ses jambes. Sans tomber dans le poujadisme facile, le livre met le doigt sur le cynisme ambitieux de certains politiques persuadés d'avoir le don d'intouchabilité. Assez rare dans le paysage littéraire français pour être signalé.

Les deux amis, Didier Sénécal, Fleuve noir, 16 €. 

 

 

medium_lecter.gif Autre parution à côté de laquelle vous n'avez pas pu passer : Hannibal Lecter, les origines du mal par l'Américain Thomas Harris. Le film est déjà sur les écrans, avec le beau Gaspard Ulliel dans la jeune peau du tueur. Le roman est certes réussi, mais pas autant que Le silence des agneaux, premier volet des aventures du cannibale (même s'il apparaît discrétement dans Dragon rouge) et chef d'œuvre mythique. Surtout, Les origines du mal déroute. On y lit comment Lecter est devenu Hannibal le cannibale, et comme pour beaucoup, tout remonte à l'enfance. Jeunesse dorée et érudite dans la Lituanie d'avant-guerre. Des miliciens nazis débarquent et massacrent la famille. Restent Hannibal et sa petite sœur Mischa. La gosse finira mal, autant vous le dire, et sous les yeux du frangin. L'origine du mal d'Hannibal réside dans les derniers instants de souffrance de sa sœur. 

Le roman commence comme un conte gothique et se poursuite comme un vrai polar dans la France d'après-guerre. Recueilli par de la famille dans le Paris intellectuel, Hannibal, jeune homme surdoué et choyé par une belle-mère japonaise qui l'initie aux rites samouraïs, se laisse peu à peu envahir par une obsession : retrouver les assassins de Mischa, et les tuer. Quitte à en bouffer quelques uns au passage, histoire de les punir par là où ils ont pêché.

Le livre donne les clefs de l'intelligence supérieure du Lecter que l'on connaitra par la suite, de son raffinement culturel couplé à une sauvagerie meurtrière. Mais, en éclairant les origines de son mal, Thomas Harris lui enlève aussi une part de son mystère. Au final, Lecter apparaît comme un homme dépassé par le monstre qui est en lui, un monstre nourri au sein maternel.

Hannibal Lecter, les origines du mal, par Thomas Harris, Albin Michel, 21,50 €.

 

A signaler enfin l'excellent essai sur Jean-Patrick Manchette, dernier patron du polar français, mort en 1995. Manchette, le nouveau roman noir, de Benoît Mouchart (aux éditions Seguier Archimbaud), est une parfaite initiation à l'œuvre de l'auteur du Petit bleu de la côte ouest et de L'Affaire N'Gustro. Une œuvre stylistique, politique et littéraire unique, détournant les règles classiques du roman noir pour s'attaquer au tragique du monde.

Un dernier mot pour dire que nous ne parlerons pas du dernier Dan Brown ici.

 

 

12/02/2007

Le Pen, comme en 40

medium_2270736_227.jpg Il a été formidable Le Pen lundi soir sur TF1. Plus d'une heure de parole sans aucune contradiction face à cent Français. Très rare pour le chef du FN, plus habitué aux interviews tendues par des journalistes. Là, on a bien eu le temps de l'entendre, et j'ai vu de mes yeux, à 30 ans, le fascisme, le vrai, celui de Déat, de Doriot, de Touvier, de Darquier de Pellepoix… Fascinant en 2007 d'entendre Le Pen parler comme ces fascistes des années 1930 et 1940. Parler des étrangers qui prennent le boulot des Français, parler de ces bons patriotes qui ont fait la guerre, parler du colonialisme qui n'a pas été si dur que cela… Un discours de sourire pervers, de rire gras, les mêmes que ceux qui rêvent de vengeance, de pleins pouvoirs, de bouc émissaire, de purger leurs frustations dans l'huile de ricin et le gourdin. 

Le pire, c'est que je ne pense pas que cette émission desserve Le Pen. Je suis allé à l'école, j'ai étudié la collaboration française, je connais (un peu) ses mécanismes, ses idées, ses vocabulaires… Mais combien sommes-nous encore dans mon cas? Combien pesons-nous face à Le Pen et à cette majorité de Français de moins en moins silencieuse qui acceptent et se persuadent de ces chiffres délirants de "torrents" d'étrangers qui "déferlent sur la France"?

Dans les yeux de plusieurs spectateurs sur le plateau de TF1 lundi soir, on sentait la bêtise, la haine, l'égoïsme bas-du-front. Ceux là même qui rêvent d'une nouvelle nuit des longs couteaux, pouvoir briser certaines têtes et dessiner des étoiles sur certaines vitrines.

Le pire des romans noirs.

22:24 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : Le Pen, TF1, FN, fascisme

23/01/2007

Truands, une histoire de voyous

medium_ac_18701332.jpg La critique a globalement éreinté le dernier film de Frédéric Schoenderffer, Truands, sur le milieu du grand banditisme français. Trop violent, trop sexuel, trop vicieux, trop amoral, trop théâtral, trop trop… Apologie du crime sans aucun recul, violence gratuite, mise en scène tape à l'œil. Autant dire que je suis allé voir la chose, bardé de quelques craintes. J'en suis sorti partagé mais touché. Truands est un film qui dérange, bien sûr, mais  Schoenderffer a réussi d'après moi son pari : montrer la violence telle qu'elle est, abjecte et en même temps grotesque.

 

J'avais beaucoup aimé son premier film, Scènes de crime, sur l'autre versant du crime, le milieu des flics. Un polar tout en finesse, avec un tueur en série d'une banalité confondante, donc forcément réelle. Son deuxième long métrage, Agents secrets, m'avait déçu. Sa description du monde des espions m'avait semblé au contraire trop hollywoodienne, avec une tendance regrettable à verser dans le gros film d'action avec muscles et pas grand chose d'autre.

 

Truands, c'est autre chose. Bien sûr, la violence y est cash. Les scènes de torture à la perceuse ou à la barre à mine, ont du mal à passer. Dans les différentes interviews qu'il a données, Schoenderffer n'esquive pas la question. Il reconnait y être allé franco, sans faux semblant, avec un seul but : montrer ce milieu tel qu'il est, sans le mythifier, dans toute sa violence dégueulasse.

 

Et au final, que voit-on ? Des types, ces grands truands dont on lit rarement les noms dans les journaux, qui ont dans une main leur bite, dans l'autre leur calibre, et pas grand chose entre. Leur cerveau a été vidé de toute culture générale et remplacé par un tiroir-caisse. Pour ce ramassis de m'as-tu vu, la vie n'est bonne qu'à tirer des chiennes faites pour ça, si possible comme dans les pornos du samedi soir, rouler dans des voitures bien chères, et passer ses soirées en boîte à se raconter les mêmes blagues de vestiaires. A l'inverse, l'amitié ou la franchise sont des conneries aussi vieilles que le monde. De ce point de vue-là, l'entreprise de Schoenderffer est pleinement réussie. Ses truands ne sont que des bœufs bons à tuer et à niquer bruyamment.

 

Bien sûr, Philippe Caubère est en plein one-man-show pendant une heure et demie. L'acteur qu'on voit plus souvent au théâtre, n'avait pas tourné au cinéma depuis La gloire de mon père d'Yves Robert, en 1989. Dans Truands, il joue Claude Corti, le parrain du moment qui finira bien par se faire dézinguer. Et il y met autant l'accent que chez Pagnol. Caubère en fait-il trop ? Oui, répondent en chœur pas mal de critiques. Mais celles-ci connaissent-elles vraiment les parrains qui ont dirigé la pègre française? Moi non, mais j'ai tendance à penser qu'ils éructent comme Caubère. Il se murmure que pour le personnage de Corti, Schoenderffer se serait inspiré du "Gros", caïd aux méthodes viriles et incorrectes qui a régné sur le milieu français dans les années 1990. Sa marque de fabrique : travailler les opposants à la perceuse. Tout en délicatesse, non?

 

Autre réussite du film à mes yeux : la description de la dérive progressive du banditisme, du fait de l'arrivée des voyoux des cités. Fini le code d'honneur, aux chiottes la parole donnée, place au fric, au fric, et au fric. Par tous les moyens, et sans être regardant sur les complicités. A cet égard, le personnage interprété par Tomer Sisley, impressionnant dans ce rôle, est fascinant. Voyou de banlieue versé dans l'intégrisme musulman, il passe du shit à l'uranium sans sourciller, trempe dans la traite des blanches au Montenegro, le tout très fier de son gros fusil mitrailleur. Glaçant. Dans le dernier numéro de Première (consacré en partie au polar), Schoenderffer explique que "les truands sont terrifiants puisqu'ils reflètent une société devenue terrifiante dans son modèle économique, son monde du travail, sa sphère politique". CQFD.

 

Signalons aussi Olivier Marchal en porte-flingue sans état d'âme. Joli pied de nez pour le réalisateur de 36 et ancien flic, qui a passé quelques années à pourchasser des truands, mais des vrais.  N'oublions pas Béatrice Dalle, seule femme à la hauteur dans cette histoire de mecs. Peu de scènes, mais toujours aussi juste et touchante. Enfin Benoît Magimel est bon en mercenaire delonien, expert en fumage de cigarette en gros plan.

 

 
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