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23/01/2007

Truands, une histoire de voyous

medium_ac_18701332.jpg La critique a globalement éreinté le dernier film de Frédéric Schoenderffer, Truands, sur le milieu du grand banditisme français. Trop violent, trop sexuel, trop vicieux, trop amoral, trop théâtral, trop trop… Apologie du crime sans aucun recul, violence gratuite, mise en scène tape à l'œil. Autant dire que je suis allé voir la chose, bardé de quelques craintes. J'en suis sorti partagé mais touché. Truands est un film qui dérange, bien sûr, mais  Schoenderffer a réussi d'après moi son pari : montrer la violence telle qu'elle est, abjecte et en même temps grotesque.

 

J'avais beaucoup aimé son premier film, Scènes de crime, sur l'autre versant du crime, le milieu des flics. Un polar tout en finesse, avec un tueur en série d'une banalité confondante, donc forcément réelle. Son deuxième long métrage, Agents secrets, m'avait déçu. Sa description du monde des espions m'avait semblé au contraire trop hollywoodienne, avec une tendance regrettable à verser dans le gros film d'action avec muscles et pas grand chose d'autre.

 

Truands, c'est autre chose. Bien sûr, la violence y est cash. Les scènes de torture à la perceuse ou à la barre à mine, ont du mal à passer. Dans les différentes interviews qu'il a données, Schoenderffer n'esquive pas la question. Il reconnait y être allé franco, sans faux semblant, avec un seul but : montrer ce milieu tel qu'il est, sans le mythifier, dans toute sa violence dégueulasse.

 

Et au final, que voit-on ? Des types, ces grands truands dont on lit rarement les noms dans les journaux, qui ont dans une main leur bite, dans l'autre leur calibre, et pas grand chose entre. Leur cerveau a été vidé de toute culture générale et remplacé par un tiroir-caisse. Pour ce ramassis de m'as-tu vu, la vie n'est bonne qu'à tirer des chiennes faites pour ça, si possible comme dans les pornos du samedi soir, rouler dans des voitures bien chères, et passer ses soirées en boîte à se raconter les mêmes blagues de vestiaires. A l'inverse, l'amitié ou la franchise sont des conneries aussi vieilles que le monde. De ce point de vue-là, l'entreprise de Schoenderffer est pleinement réussie. Ses truands ne sont que des bœufs bons à tuer et à niquer bruyamment.

 

Bien sûr, Philippe Caubère est en plein one-man-show pendant une heure et demie. L'acteur qu'on voit plus souvent au théâtre, n'avait pas tourné au cinéma depuis La gloire de mon père d'Yves Robert, en 1989. Dans Truands, il joue Claude Corti, le parrain du moment qui finira bien par se faire dézinguer. Et il y met autant l'accent que chez Pagnol. Caubère en fait-il trop ? Oui, répondent en chœur pas mal de critiques. Mais celles-ci connaissent-elles vraiment les parrains qui ont dirigé la pègre française? Moi non, mais j'ai tendance à penser qu'ils éructent comme Caubère. Il se murmure que pour le personnage de Corti, Schoenderffer se serait inspiré du "Gros", caïd aux méthodes viriles et incorrectes qui a régné sur le milieu français dans les années 1990. Sa marque de fabrique : travailler les opposants à la perceuse. Tout en délicatesse, non?

 

Autre réussite du film à mes yeux : la description de la dérive progressive du banditisme, du fait de l'arrivée des voyoux des cités. Fini le code d'honneur, aux chiottes la parole donnée, place au fric, au fric, et au fric. Par tous les moyens, et sans être regardant sur les complicités. A cet égard, le personnage interprété par Tomer Sisley, impressionnant dans ce rôle, est fascinant. Voyou de banlieue versé dans l'intégrisme musulman, il passe du shit à l'uranium sans sourciller, trempe dans la traite des blanches au Montenegro, le tout très fier de son gros fusil mitrailleur. Glaçant. Dans le dernier numéro de Première (consacré en partie au polar), Schoenderffer explique que "les truands sont terrifiants puisqu'ils reflètent une société devenue terrifiante dans son modèle économique, son monde du travail, sa sphère politique". CQFD.

 

Signalons aussi Olivier Marchal en porte-flingue sans état d'âme. Joli pied de nez pour le réalisateur de 36 et ancien flic, qui a passé quelques années à pourchasser des truands, mais des vrais.  N'oublions pas Béatrice Dalle, seule femme à la hauteur dans cette histoire de mecs. Peu de scènes, mais toujours aussi juste et touchante. Enfin Benoît Magimel est bon en mercenaire delonien, expert en fumage de cigarette en gros plan.

 

03/11/2006

Mon Dahlia Noir

medium_ellroy_couv.gif Mercredi, sort sur les écrans Le Dahlia noir, le film de Brian de Palma adapté du chef d’œuvre de James Ellroy. Je ne vous parlerai pas du film, je ne l’ai pas encore vu. Mais plutôt du livre que je l’ai lu il y a très longtemps, durant des vacances d’été espagnoles et ennuyeuses (mes parents, en maillot, ne dansaient pas sur Luis Mariano, mais presque).

Par ce roman publié en 1987, tome premier du Quatuor de Los Angeles, Ellroy a bouleversé le roman noir contemporain. Tous les amateurs de polars connaissent l’histoire :  Betty Short, gamine de 22 ans, découverte morte dans un terrain vague de Los Angeles le 15 janvier 1947. Nue, mutilée, sectionnée en deux au niveau de la taille, un reporter la surnommera « Le Dahlia Noir » en raison de son goût pour les vêtements sombres. Un faits divers jamais élucidé qui reste une des énigmes criminelles les plus célèbres des Etats-Unis.

Et tous les amateurs d’Ellroy connaissent l’histoire dans l’histoire. Le Dahlia Noir n’est pas qu’un sujet macabre et fascinant de plus pour le romancier. Il le renvoie directement à sa propre histoire. Le 22 juin 1958, soit onze ans après la mort de Betty Short, Geneva Hilliker, la mère de James Ellroy, est violée et assassinée par un inconnu à Los Angeles. Là non plus, on ne retrouvera jamais le meurtrier. Ellroy a 10 ans, ses parents étaient divorcés, il haïssait sa mère qu’il considérait comme une traînée. Sa mort a nourri ses phantasmes incestueux. Et peu à peu, les deux histoires, celles de Betty Short et de Geneva Hilliker, se sont mélangées dans l’esprit du gamin puis de l’homme Ellroy. Ce passé, le romancier l’a raconté en 1996 dans son récit autobiographique Ma part d’ombre, passant aussi sur les années de vols, cambriolages, drogues, expiées au dernier moment par l’écriture.

A l’occasion de la sortie du film, Rivages réédite en poches Le Dahlia Noir, avec un postface inédite de James Ellroy. « Le roman qui est ma carte de visite est devenu aujourd’hui un film d’exception », écrit le romancier. Le Dahlia Noir a révolutionné le polar des années 1980. Sens de l’écriture et de l’intrigue, ambiguïté des personnages, renaissance littéraire de Los Angeles, Ellroy s’est aussitôt imposé en maître incontesté du noir mondial, dépassant largement les frontières du genre, pour entrer dans la littérature du Mal chez l’homme en quête de rédemption.

Surtout, Ellroy a réhabilité la femme dans le roman noir. Finies les pin-ups sexys, les garces splendides, les femmes fatales, place à la femme pure, forte, en soif d’amour permanent. La femme comme le Bien. A des années lumière de l’image publique qu’Ellroy se plaît à entretenir, celle du macho con, réac de droite, raciste et autocentré sur son braquemart souvent présenté comme plus gros que celui de King Kong.

Dans sa postface, Ellroy écrit : « J’ai eu de merveilleux professeurs. Betty, Jean (surnom de sa mère – nda), ces deux autres femmes. (…) Betty et Jean continuent et m’accompagnent. Je veux qu’elles demeurent hors de tout dialogue public. Elles s’épanouiront dans le silence. C’est une paix qu’elles ont gagnée ».

« Cherchez la femme », se répète Bucky dans Le Dahlia Noir, ce flic obsédé par la mort de Betty Short, sorte de double d’Ellroy. La femme, Ellroy l’a trouvée, et nous avec. A jamais.


20/07/2006

La face inhumaine de la délocalisation

medium_couv_belvaux.jpgCela peut coûter très cher une mobylette d'occasion. C'est ce que vont comprendre Patrick, Marc, Jean-Pierre et Robert. Le premier est chômeur longue durée, trois licences en poche mais pas un centime, une femme qui perd sa vie à essayer de la gagner et un gamin qui les aime malgré tout. Le deuxième sort de prison. Braquage de fourgons blindés. Tous les jours, il pointe devant un flic qui le déshumanise, et toutes les nuits, il surveille la chaîne d'embouteillage des bières Jupiler. Les deux derniers sont d'anciens fondeurs de l'usine locale qui vient justement d'être délocalisée, des "aristocrates du prolétariat" - qui ont laissé, pour l'un ses jambes dans les hauts fourneaux, pour l'autre son mariage - ravalés au rang de variables d'ajustement économiques. Tous vivent à Liège, Belgique. Une vie de privation, de débuts de mois difficiles, d'alcool et de rage. 

Pour payer une nouvelle mobylette à la femme de Patrick, les quatre gars vont se lancer dans un braquage. Un braquage pour un million d'euros, mais surtout contre tout un système, pour ne plus étouffer et se sentir revivre. Ils sont ni bons ni méchants, juste faibles et perdus. Bien sûr, on imagine comme le pastis va tourner.

La raison du plus faible est un grand film noir, d'une vérité rare sur la misère humaine des tours HLM et des tournées de demis. Servi par un casting remarquable - le subtil Eric Caravaca, le minéral Lucas Belvaux par ailleurs réalisateur et scénariste du film, et la tendue Natacha Régnier - il rappelle les grands polars du genre, du Cercle rouge de Melville et sa parabole sur la fatalité du destin (souvenons-nous du commissaire Bourvil et de son "Tous coupables") jusqu'au final digne du Jour se lève de Carné.

Il résonne fort aussi avec Les vivants et les morts, le splendide roman de Gérard Mordillat sorti en 2005 et qui retrace les ravages d'une région et de ses hommes frappés par la crise économique. En deux heures, La raison du plus faible explique mieux la nouvelle gouvernance économique mondiale et ses conséquences sur nos vies de cloportes que n'importe quel cours d'analyste financier ou n'importe quel discours en bois de Thierry Breton. Pour ceux qui s'en souviennent, sachez qu'en 2004, deux ouvriers de la fonderie Metaleurop, dans le Nord, sont tombés pour braquage, un an à peine après avoir été rayés des listes par les fonds de pension. Le cinéma n'est pas toujours que du cinéma. 

La raison du plus faible, de et avec Lucas Belvaux, Eric Caravaca, Natacha Régnier, Patrick Descamps, Claude Semal, Gilbert Melki…

 

Bastien Bonnefous 

18:19 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (5)

 
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