Avertir le modérateur

29/11/2007

Sec sans glace

b7ebded5dcb648f3feab375a74a1b579.gif
 
 
 
Lu hier soir, page 72 :
 
"Un jour, il y aura plein de types comme moi, pas plus grands, pas plus forts, qui n'auront pas de meilleures raisons que moi et qui sortiront dans les rues, avec la tête gonflée de colère.
Et on tirera sur les cons."
 
Ça s'appelle Bloody Mary, c'est signé Jean Vautrin, ça date de 1979.
 Sais pas pourquoi ça me parle en ce moment. 

07/12/2006

Fructueux de Garnier

medium_couv_garnier.gif Je n'arrive pas à comprendre que Pascal Garnier n'ait pas davantage de succès. Auteur discret, pudique, il vit peinard dans un petit village ardéchois où il peint, écrit des livres pour la jeunesse, et aussi quelques romans noirs. Une dizaine depuis presque dix ans, dont le dernier, Comment va la douleur?, sorti à la rentrée et qui n'a pas eu la couverture médiatique qu'il mérite.

 

Garnier a un ton à lui, un imaginaire, un humour, et surtout un talent à lui. Celui de toucher juste dès les premiers mots, en racontant des histoires ordinaires qui arrivent à des personnages ordinaires. Pourtant, le livre refermé, on en garde un souvenir extraordinaire.

 

Dans Comment va la douleur? - titre mélancolique inspiré d'une expression africaine pour demander de ses nouvelles à quelqu'un - il nous conte la rencontre de Simon, vieux tueur à gages perclus de solitude, et de Bernard, jeune doux idiot vivant dans une station balnéaire des Alpes.  Simon porte sur la vie un regard cynique et ne voit en les autres que des "nuisibles" à éradiquer. Bernard, lui, est un homme "soluble" en société, posant ses yeux naïfs et tendres sur chacun. Pour son dernier contrat, Simon va engager Bernard comme chauffeur. Une manière de le conduire en enfer.

 

Romancier d'atmosphère, sans jugement ni morale, Pascal Garnier suit ses personnages comme des voisins encombrants pour lesquels on finit par avoir quelque tendresse. Tout sonne juste entre ses lignes : les passants dans les rues, les toiles cirées, les plis des costumes, les couches-culottes des enfants, les éclats de rire des adultes comme leur fatalisme à l'heure de la mort. Un peu comme si Simenon s'était pacsé avec Fred Vargas. Un vrai gage de succès qui explosera un jour, c'est certain.

 

Comment va la douleur?, Pascal Garnier, Zulma.

   

 

 

02/11/2006

Elle pleure, elle pleure la banlieue…

medium_9782020682718.jpg Lâchez les journaux, n'écoutez plus les JT, délaissez les essais de sociologues… Si vous voulez comprendre un tout petit peu ce qui se passe dans certaines banlieues françaises, lisez plutôt un roman. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, de Thierry Jonquet, référence du noir français et un des meilleurs écrivains de l'Hexagone tout genre confondu. Tout simplement. 

 

Depuis bientôt une vingtaine de romans, dont plusieurs splendeurs (Mygale, Moloch, La Bête et la belle…), Jonquet a pris l'habitude de nous parler du réel. Celui de la misère sociale, de la précarité économique, de la délinquance urbaine, des déviances sexuelles, des trafics en tout genre… en somme tous les rouages grippés de notre société. Dans son dernier roman, sorti il y a quelques semaines, il se penche sur nos banlieues. Et réussit un tour de force. Commencé à l'été 2005, Jonquet a anticipé sans le vouloir dans cet ouvrage deux des thèmes les plus forts dans l'actualité française de ces derniers mois : les émeutes en banlieue d'il y a un an, et le meurtre antisémite d'Ilan Halimi en février 2006. Les petits esprits accuseront certainement le romancier d'avoir voulu surfer sur cette vague de faits divers. Ils auront tort, Jonquet a précédé ces deux drames simplement parce qu'il a étudié la situation, lu, écouté, vu. Il a compris la montée des violences communautaires dans certaines cités, la perte de repères de beaucoup de jeunes, la désespérance de leurs parents, et l'incapacité à agir des institutions (école, police, justice…). 

 

A l'arrivée, Jonquet nous offre un roman d'une force époustouflante, d'une noirceur absolue et sans concession. Le romancier a choisi de parler de ce qui ne va pas. Tout est faux parce que tout est vrai. Vrai, Anna Doblinsky, la jeune prof sortie d'un IUFM jargonneux, qui débarque dans un collège de ZUP, et qui très vite, est rappelée à sa judéité par des élèves à l'antisémitisme banal et ordinaire. Vrai, la cité HLM pourrie par le chômage, les trafics de drogue, les bandes rivales et le pouvoir de moins en moins souterrain des salafistes. Vrai, le jeune Lakdar Abdane, gamin doué, qui voudrait étudier, mais qui sombre dans la dépression paranoïaque après un accident médical qui lui fera perdre l'usage de sa main. Vrai, les deux villes, Vadreuil et Certigny, communes inventées de Seine-Saint-Denis, qui se touchent mais ne se ressemblent pas. D'un côté, la zone, de l'autre la richesse. Deux villes qui ressemblent fort aux réelles Clichy-sous-Bois et Le Raincy.   

 

Calmement, sans clinquant, Jonquet passe au scalpel les maux de notre France. La montée des intégrismes et de l'obscurantisme religieux, le clientélisme de certains politiques, le gouffre culturel de quelques jeunes, l'incapacité totale de l'administration scolaire à se remettre en cause. On sort de ce roman sonné, épuisé, et démoralisé. Jonquet a voulu dire le vrai. Il n'y est jamais aussi bien parvenu.

 

Un mot encore sur le titre du livre : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte. Titre crépusculaire tiré d'un poème de Victor Hugo écrit juste après la révolte des Communards en 1870. Hugo s'adresse aux Bourgeois de l'époque, et leur dit en substance: ce peuple des bas-fonds s'est révolté parce qu'il n'a rien et que vous avez tout. Ils sont vos frères et pourtant vous refusez de leur tendre la main, alors ils s'enfoncent dans la violence aveugle contre tous et contre tout. Une analyse qui n'a pas pris un cheveu blanc. Jugez plutôt :

 

"Etant les ignorants, ils sont les incléments;
Hélas! combien de temps faudra-t-il vous redire
A vous tous, que c'était à vous de les conduire,
Qu'il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité;
D'une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu'ils vous font, c'est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l'ombre et sur le vrai chemin;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte;
C'est qu'ils n'ont pas senti votre fraternité.
Ils errent; l'instinct bon se nourrit de clarté." 

 

Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, Thierry Jonquet, Seuil, 344 pages, 18 €. 

 

THIERRY JONQUET VOUS PARLE !

 

medium_JONQUET.jpg Comment vous est venue l’idée de ce roman ?
Il y a quatre ans, a paru un livre Les territoires perdus de la République qui recueillait les témoignages de profs en banlieue, dans les ZEP, les établissements difficiles… Ils y racontaient la montée des violences entre jeunes, la montée de l’antisémitisme, le désespoir des profs, les aberrations administratives… Je me suis dit que ça pouvait faire un décor de roman. Le sujet faisait aussi écho en moi parce qu’il y a vingt ans, j’ai été enseignant dans la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois dans un établissement déjà difficile à l'époque. Mais ce qui a changé la donne, c’est quand j’ai appris que la vidéo de la décapitation du journaliste Daniel Pearl par des intégristes islamistes antisémites, circulait dans certains quartiers et était regardée par plusieurs jeunes. Je me suis dit que là, ça devenait vraiment très préoccupant.

 
Votre roman parle d’émeutes en banlieue et de la montée de l’antisémitisme chez certains jeunes d’origine maghrébine ou africaine. Pourtant, vous l’avez écrit avant les émeutes de novembre 2005 et avant le meurtre d’Ilan Halimi en février 2006 ?

J’ai commencé l’écriture en septembre 2005 avec ces deux thèmes en tête. Je voulais que l’action démarre lors de la rentrée scolaire 2005-2006, pour donner le sentiment de coller au plus près de la réalité. Je ne pensais pas que je collerais autant, quand les émeutes ont éclaté, et surtout quand on a appris la mort d’Ilan Halimi. Quand ce meurtre a été rendu public, j’étais à trente pages de la fin de mon roman, j’avais déjà imaginé l’histoire d’un meurtre antisémite par des jeunes d’une cité. Franchement, ça m’a fait très bizarre sur le coup.

Comment avez-vous procédé pour écrire ? Avez-vous tout imaginé ou vous êtes-vous documenté avant ?
J’ai beaucoup lu sur la banlieue, l’école… Puis j’ai fait parler des amis qui sont profs ou magistrats, pour qu’ils me racontent leur quotidien. Et puis je me suis servi de mes souvenirs lorsque j’étais enseignant à Aulnay-sous-Bois en 1982. A l’époque, je travaillais en section spécialisée au collège Victor Hugo et j’avais été abasourdi par la violence qui régnait déjà entre les élèves. Je me souviens que certains enfants, dont les parents trop pauvres ne pouvaient payer la cantine le midi, allaient manger dans le supermarché voisin. Ils ne payaient rien, ils se servaient dans les rayons et mangeaient sur place. Et personne ne disait rien. Moi, je pensais « Mais pourquoi ça ne pète pas ? ». Finalement, cette situation vieille de 20 ans a pourri sur pied et aujourd’hui, elle est devenue catastrophique.

 
Ce roman est donc aussi un roman de dénonciation et de colère ?
J’observe ce qui se passe autour de moi et je réagis à des phénomènes qui m’effraient et me fascinent à la fois. De fait mon roman est un livre politique, mais ce n’est pas un manuel politique. C’est le constat d’une certaine situation française. Les banlieues sont des territoires qu’on a laissé pourrir sur pied depuis 30 ans. On y a laissé s’installer le chômage de masse, on a été incapable d’assurer l’intégration de plusieurs générations d’immigrés. Le phénomène religieux est plus récent, mais il prend de l’ampleur. Je vis à Belleville. Il y a 20 ans, les femmes voilées étaient rares dans mon quartier. Aujourd’hui, ce phénomène est très important. L’islamisme radical existe aussi. L’an dernier, un réseau a été démantelé dans une mosquée du 19e arrondissement de Paris qui envoyait des gamins devenir terroristes en Irak. Tout cela existe, on ne peut le nier. Moi, j’écris des romans noirs qui braquent le projecteur sur une réalité qui n’est pas forcément toute la réalité, mais qui dérange.

 

Vous braquez notamment le projecteur sur la question de l’école en banlieue ?
C’est peut-être l’échec le plus grave. Aujourd’hui, le niveau d’incompréhension entre les élèves et les profs en banlieue a atteint un niveau inimaginable. Pour les jeunes profs issus d’IUFM, les gamins sont des martiens qui n’ont plus aucune valeur culturelle ou intellectuelle en commun avec eux. Et les élèves, eux, se sentent totalement perdus face à cette nouvelle tendance pédagogique d’en rajouter toujours plus dans le jargon éducatif plutôt que de se concentrer sur des valeurs simples d’enseignement. Le gouffre culturel est immense. Des enseignants qui en ont ras-le-bol ont monté un projet pour se moquer du jargon des IUFM. C’est le projet SLEC : Savoir Lire Ecrire Compter.

 

Quel regard portez-vous sur les émeutes en banlieue en novembre 2005, il y a un an ?
Je n’ai pas un jugement tendre à l’égard des émeutiers. La violence de ces jeunes était gratuite et stupide. Brûler des écoles, des bibliothèques, des entreprises… C’est une explosion de rage impuissante, mais pas une révolte populaire. Comparer cela, comme ça a pu l’être, à une Intifada est totalement idiot, irresponsable et scandaleux. Bien que mauvaise, la situation de nos gamins en banlieue n’a rien à voir avec celle des gamins palestiniens au Proche-Orient. Le titre de mon livre est tiré d’un poème de Hugo écrit après la Commune de 1870. Hugo s’adresse aux bourgeois et leur dit : le peuple des Communards est « votre épouvante et vous êtes leur crainte ». Il explique que si les Communards se sont révoltés, c’est parce que vous, bourgeois, ne leur avaient pas donné «leur part de la cité ». Ils se sentent rejetés, « ils n’ont pas senti votre fraternité », et « le mal qu’ils font, c’est vous qui le leur fîtes». Ramené à aujourd’hui, c’est une manière de dire que le problème des banlieues est le problème de tous en France. Et si toute la société ne fait pas l’effort de se tourner vers ces territoires oubliés, la colère ne pourra que monter encore.

 

Vous citez également Marx dans le roman ?
Oui, en forme de clin d’œil à Sarkozy. J’ai retrouvé une citation de Marx et Engels dans leur livre, La Social-Démocratie allemande, où ils comparent le lumpenprolétariat à de la « racaille ». Ils disent aux ouvriers de s’en éloigner. « Tout chef ouvrier qui emploie cette racaille ou s’appuie sur elle, démontre par là qu’il n’est qu’un traître », écrivent-ils. Comme quoi rien n’est jamais simple. Selon moi, les citations de Hugo et de Marx sont justes chacune à leur façon, ce sont les deux côtés d’une même médaille.

 

Plus généralement, tous vos livres sont de près ou de loin inspirés du réel. Pourquoi ce besoin de coller au plus près de la réalité quotidienne ?
Peut-être parce que je n’ai pas beaucoup d’imagination et que j’ai besoin de m’inspirer d’histoires réelles ou de faits divers pour écrire ? Mais aussi parce que je me soucie tout simplement de l’évolution de la société dans laquelle je vis et dans laquelle vivent mes enfants. Le Pen au second tour en 2002, la montée des précarités, les émeutes en banlieue, tout cela me parle, tout cela relève d’une même peur généralisée dans notre pays. J’ai la sale impression qu’un point de non retour a été franchi. En banlieue, beaucoup de gamins ne travailleront jamais. Certains ont fait le choix de la délinquance et du trafic. Ils se disent pourquoi être au Smic sous les ordres d’un chefaillon raciste, alors qu’avec un peu de trafic, je gagne plus. Et les autres, ceux qui veulent bosser et s’en sortir, désespèrent de la discrimination. Ils n’auront jamais le bon prénom, le bon nom, la bonne couleur de peau, pour trouver un travail et mener une vie ordinaire. On a créé une génération perdue et personne ne sait ce que cela va donner demain.

 
On retrouve aussi, comme pratiquement dans tous vos romans, l’univers médical à l’hôpital. C’est votre passé d’ergothérapeute qui revient à chaque fois ?
Le monde médical m’intéresse parce que c’est un monde de grande violence et de pouvoirs entre les malades et les médecins. C’est aussi un excellent poste d’observation sociale. Les urgences aujourd’hui récupèrent toute la violence et la précarité de notre société. L’hôpital, avec la police, est le dernier service public ouvert 24 heures sur 24.

 
Pourquoi avoir inventé des noms de villes dans votre roman ?
Je ne voulais pas accuser telle ou telle commune de banlieue. J’ai donc inventé deux communes voisines et en même temps très différentes. L’une prospère, tenue par un maire de droite clientéliste, et l’autre avec une immense cité HLM. Une ville ultra-protégée et une cité pourrie distantes de quelques kilomètres. Je trouvais intéressant de confronter ces deux mondes si différents et pourtant si proches géographiquement. Je me suis bien sûr inspirée de communes existantes, le lecteur bien informé devrait les reconnaître.

 
Votre écriture est très simple, sans effet. C’était un choix ?
Je ne suis pas vraiment un styliste. Mon écriture est toujours très clinique, j’aime rester au ras du bitume. En plus, avec les sujets abordés dans ce roman, je trouvais que s’amuser à faire dans l’esthétique, avait quelque chose d’assez indécent.

 
Un an après, la situation commence-t-elle à se régler dans les banlieues, et d’après vous, les violences peuvent-elles recommencer ?
Je n’ai pas de don de visionnaire. Comme beaucoup, je n’avais pas vu venir les émeutes de l’an dernier même si j’imaginais une explosion dans les banlieues dans mon roman. Rien n’a changé depuis un an, donc tout peut repartir. Les voitures continuent d’ailleurs de brûler ici ou là, c’est pratiquement devenu un folklore aujourd’hui, comme les feux dans la nuit du 31 décembre. Par ailleurs, les cités qui ne s’embrasent pas ne sont pas forcément les plus calmes ou les plus saines, mais souvent celles qui sont le mieux tenues par les trafiquants qui n’ont pas envie qu’on parle de leur quartier aux 20 heures, au risque de voir débarquer les flics. Les émeutes de 2005 sont un précédent historique en banlieue. Les plus malins ou les plus dangereux savent qu’ils peuvent coller la trouille à la société et au pouvoir. La dynamite, les mèches et les allumettes sont là.

 
Les politiques n’ont donc rien compris ?
Aucun bilan politique sérieux des émeutes n’a été tiré. Le débat actuel sur la présidentielle est désespérant à cet égard. Personne n’a rien à proposer, à droite comme à gauche, et Le Pen guette. Le vrai problème, c’est qu’aucun leader politique n’a de vision pour la France à 20 ans. On gère l’immédiat. Même si on lançait un grand plan Marshall pour les banlieues, il faudrait des années et des années avant que le système global commence vraiment à bouger, tant le passif est lourd. Or, les politiques ne raisonnent que sur quelques mois, de peur de perdre les prochaines élections. Pourquoi lancer un grand projet aujourd’hui alors que dans dix ans, quand les premiers résultats se feront sentir, l’homme ou la femme politique qui en sera l’initiateur, ne sera plus au pouvoir ?

 
Bastien Bonnefous

Portrait : Vincent Baillais     

 

 

  

10/10/2006

Le retour de la vengeance du tueur en série sanguinaire

medium_couv_thilliez.jpg Il avait été la grande surprise du polar en France en 2005. Franck Thilliez, jeune auteur inconnu, installé dans le Nord, avait signé La Chambre des morts. Un succès foudroyant, des fans aux quatre coins du pays, un gros bouche à oreille, et une aubaine pour son éditeur, Le Passage, petite maison parisienne. Le roman avait une fougue, un rythme puissant, des personnages attachants, même s'il devenait caricatural au fil de l'intrigue, pour finir en apothéose un brin grotesque, genre Silence des Agneaux du côté de Valenciennes. Ça avait démarré en polar urbain efficace, ça finissait en série B gore déjà lue et vue.

 

Thilliez revient en cette rentrée avec son nouveau roman, La Forêt des ombres. Un livre très attendu, qui vu son occupation des têtes de gondole, doit déjà très bien marcher. Problème, on y retrouve les mêmes défauts que dans le précédent. Thilliez, comme Chatam, n'a pas encore trouvé sa voix, restant trop dans les codes et les traces des auteurs anglo-saxons. La Forêt des ombres est un patchwork de Shining (un écrivain et sa petite famille dans un grande maison angoissante en pleine Forêt noire allemande), de Misery (un écrivain harcelé par une fan folle), du Silence des agneaux encore (un tueur en série particulièrement brutasse et un psychiatre manipulateur particulièrement pervers, Hannibal Lecter es-tu là?), de Dragon rouge (un tueur qui s'en prend à des familles), et même de Harry Poter (un héros avec une histoire de cicatrice, drame de son enfance). Plus une pincée de Projet Blair Witch (pour les traques dans la forêt) et un brin de Sleepy Hollow (rapport à un arbre maléfique).

 

Si vous n'avez jamais vu ces films, ni lu Stephen King ou Thomas Harris, vous apprécierez certainement le roman de Franck Thilliez. On est typiquement dans le genre "page turner" avec à la fin de chaque chapitre, un rebondissement invitant le lecteur à tourner frénétiquement la page pour savoir ce qui se cache derrière le rideau. C'est facile à lire, le style est direct, les personnages déroutent peu (le jeune écrivain tape à la machine à écrire forcément ancestrale en s'envoyant forcément des bourbons ennivrants, le psy manipulateur domine le monde depuis son fauteuil roulant, les bonnes femmes frisent l'hystérie…). En revanche, si vous avez déjà goûté au polar, vous vous lasserez vite. Et préfèrerez relire King. Comme moi.

 

La Forêt des ombres, Franck Thilliez, Le Passage, 395 p., 19,50 €.

 
PS : La Chambre des morts, La Forêt des ombres… le prochain, c'est La Route des fantômes, La Cave des ténébres ou Le Château des horreurs? 

07/09/2006

Qu'elle était noire ma vallée…

medium_9782743615666.jpg Dominique Manotti est un œil. Un œil pour tout voir, une oreille pour tout entendre, une main pour tout écrire. Publiée depuis plus de dix ans, cette ancienne historienne spécialiste de l’économie du 19e siècle et ex-militante CFDT, s’est taillée une place sur mesure dans le roman noir social, engagé et qui dérange.

A chaque roman, un milieu fouillé, analysé, autopsié. Le tout après une documentation et une connaissance personnelle du sujet quasiment policières. Dans son premier livre, Sombre Sentier, sorti en 1995, Manotti pénètre les ateliers du quartier de la confection à Paris. Des milliers d’ouvriers clandestins font grève pour la première fois, réclamant leur régularisation. Magouilles politico-économiques, pressions, manipulations, le tout sur fond de trafic d’héroïne en provenance d’Iran.

Avec A nos chevaux, son deuxième opus, elle plonge dans le milieu hippique, avec ses règlements de comptes, ses tricheries et son dopage. On retrouve presque le même univers dans Kop, thriller dans le monde du foot et ses matchs truqués, joueurs shootés, plus un président de club qui rêve d’une carrière politique (toute ressemblance avec la réalité n’est que pure coïncidence…). Viendra ensuite son chef d’œuvre (à mon goût) : Nos fantastiques années fric. « Le » polar français sur la Mitterrandie et le dévoiement de la gauche au pouvoir au nom de la corruption politico-financière. Une merveille.

Son avant-dernier roman, Le corps noir, même s’il reste dans le noir, change de registre en changeant d’époque. Fini le contemporain, nous voilà en 1944, dans le Paris occupé et le Paris collabo. Le débarquement en Normandie est pour bientôt, avec la Libération dans son sillon, et dans la capitale, l’ordre nazi se décompose avec la SS allemande, surnommée « le Corps noir », et son auxiliaire nationale, la Gestapo française.

Avec son dernier roman, paru en cette rentrée, Dominique Manotti revient au social. Lorraine Connection est inspiré de la vente avortée de Thomson à Daewoo à la fin des années 1990, suivie d’un scandale affairiste et d’une mise sur le carreau de milliers d’ouvriers. Avec Manotti, tout est mensonge donc tout est vérité. Une usine Daewoo flambe en Lorraine. Incendie accidentel ? Criminel ? L’usine est au cœur d’une bataille stratégique entre Paris, Bruxelles et l’Asie. En jeu, le rachat de Thomson. Entre concurrents, tous les coups sont de sortie. Les officines privées viennent pourrir le dossier, et les ouvriers sont les pions impuissants d’une partie d’échec au sommet. Meurtres, chantage, manipulation, Lorraine Connection est un beau roman noir, dans la lignée des Manchette et des Vautrin des années 1970. Manotti écrit à l’économie, style sec et froid mais toujours juste. Pas de pathos, ni de héros. Des hommes et des femmes tous troubles, qui luttent avec naïveté ou cynisme pour leur survie.

Lorraine Connection, Dominique Manotti, Rivages Thriller, 195 p., 18 €. (Sombre sentier et Le corps noir sont tous deux parus au Seuil-Policier, les autres romans chez Rivages).

 

 DOMINIQUE MANOTTI VOUS PARLE !

 

medium_manotti.jpg Comment vous est venue l’idée de ce livre ?

Je sais précisément d’où vient Lorraine Connection, ce qui n’est pas le cas pour tous mes romans. Il vient directement de la réalité. En 1996, Thomson-CSF est privatisé. En octobre, Alain Juppé, alors Premier ministre, attribue Thomson Multimédia « pour le fameux franc symbolique » à Daewoo. Cela fait hurler beaucoup de monde à l’époque. En décembre, il annule sa décision sans motif. Je me dis, tiens, étrange, faudra peut-être aller voir derrière tout ça un jour. C’est dans un coin de ma tête. Deux ans et demi plus tard, en1999, Daewoo est en faillitte, et son patron est en fuite avec 2 milliards de dollars dans les poches. Bizarrement, personne dans la presse ne fait le lien entre les deux périodes, à ce moment-là. Pour moi, il y a un tilt immédiat, mais je n’écris toujours pas. En 2003, la dernière usine Daewoo flambe en Lorraine. Les incendies d’usines ne sont pas rares et sont toujours suspects. Un ouvrier de Daewoo est accusé. Je vais à son procès. J’ai alors halluciné. Ce qui s’est passé ensuite à Outreau est en fait le fonctionnement normal de la justice, ce n’est pas une exception. L’ouvrier est honteusement condamné, alors qu’il est visiblement innocent. Je me dis alors, il faut écrire. En fait, cette histoire me suit depuis dix ans.

Lorraine Connection, c’est aussi une rencontre avec une région, alors que jusqu’à présent tous vos romans se déroulaient à Paris ou en région parisienne…

Cela a énormément compté, c’est vrai. Je suis parisienne, j’ai toujours écrit sur Paris. Mais du temps de mes études, j’avais connu Longwy et la vallée de la Chiers au temps de la splendeur de la sidérurgie. Quand je retourne à Longwy à l’issue du procès, pour mener mon enquête, j’en ai le souffle coupé. Il ne reste plus rien et c’est quelle était verte ma vallée, une vallée d’herbes et d’arbres. Longwy est devenue une toute petite ville de province endormie, où les hôtels ferment à 8 heures et demi du soir, alors qu’avant elle vivait 24h sur 24, avec un monde fou, des cafés partout. Elle dégageait une impression de puissance extraordinaire. Pour moi, le lieu était trouvé, un lieu complètement tragique.

Plusieurs années de documentation, des enquêtes sur le terrain, des rencontres, comment finissez-vous par plonger dans l’écriture ?

Le déclic se fait ou pas. Moi, j’accumule toujours pour mes romans. A aucun moment, je ne veux faire des romans historiques ou des romans à clé. J’invente tous les personnages et ce sont eux qui anticipent l’histoire. Dans ce dernier, j'ai repris la grève, l’incendie, les ouvriers… mais je réinvente tout et j’attends le déclic. Ce que je cherche à saisir dans le polar, ce sont tous les filtres sociaux, politiques, économiques, les lieux où ne remonte l’information et où ça bloque.

D’où vient ce besoin du réel pour écrire ?

C’est une question de tempérament. Je recherche le réel. J’ai une formation d’historienne, j’ai longtemps été une militante syndicale. J’ai écrit très tard. Ce qui m’a passionné dans le syndicalisme, c’est la confrontation avec le réel, les bagarres sur les conditions de travail. J’ai connu un syndicalisme qui n’est plus, un instrument de changement de la vie au quotidien, pas un simple instrument de négociation au sommet comme aujourd’hui. C’est pourquoi j’en suis partie. J’écris finalement le roman de ce que j’ai renoncé à changer dans la société. Ma part de fiction est une forme de désenchantement. Tout m’échappe, alors au moins je voudrais raconter cela.

Tous vos romans traitent, d’une manière ou d’une autre, de la corruption et de l’injustice sociale…

La racine du roman noir, à mon avis, c’est la distorsion incroyable entre les discours et la réalité. Tous ces hommes politiques qui nous parlent de valeurs, sans préciser lesquelles d’ailleurs, ces fameuses valeurs communes… Le roman noir est là pour dire tout cela est faux, et il n’y a plus que lui désormais. Qui se scandalise vraiment de certaines déclarations de nos responsables concernant les valeurs ou les droits de l’Homme ? Les romans ne sont pas des tracts, ils ne peuvent pas se substituer à l’action collective, mais ils peuvent nourrir les débats collectifs. Hugo en France a joué ce rôle, ou Dickens en Angleterre.

L’écriture n’est pas non plus qu’un engagement. Il y a aussi une part de plaisir ?

Je n’écris pas facilement. Surtout, je n’ai aucune capacité de jugement sur mon travail. Chez moi, le plaisir tient aussi longtemps que l’histoire n’est pas finie. A partir de l’écriture des deux tiers du roman, ça devient une corvée parce qu’il faut finir. Je me dis alors que c’est nul, que ça n’intéressera personne. La sortie du livre est aussi un moment très difficile, parce que c’est l’irrévocable. Finalement, pour moi, le seul moment vraiment jouissif est la documentation. C’est là qu’on rencontre, qu’on apprend, qu’on s’enrichit. Les moments où les personnages de fiction se mettent à vous causer, c’est magnifique.

Finalement, pourquoi écrivez-vous ?

Je crois que je veux écrire l’histoire culturelle, sociale et politique de ma génération. C’est pour cela que j’ai écrit Le Corps noir. J’ai un parcours atypique dans le roman noir français. J’ai été syndicaliste, j’ai été très engagée politiquement, cela me donne une place à part. Il n’y a plus beaucoup d’auteurs qui peuvent vraiment parler d’une grève ouvrière… Je suis née en 1942, je suis venue à la politique au moment de la guerre d’Algérie. Adolescente, je ne lisais pas de romans noirs. Ma famille vivait dans les valeurs de l’honneur, de la probité, de la grandeur de la France. On y croyait, et moi, jeune, j’ai marché. J’ai même pleuré à Dien Bien Phû ! Et puis, avec l’Algérie, j’ai découvert les massacres, les tortures, les déplacements de populations… et j’ai surtout découvert à l’adolescence que tout le monde savait. Ça a été un choc. Pour moi, Mitterrand n’a jamais été l’homme de gauche. Pour moi, il était le ministre de la Justice qui a couvert des exécutions pendant la guerre d’Algérie.  Après, j’ai découvert, comme beaucoup de Français, Mitterrand sous l’Occupation, son amitié avec Bousquet… Je me suis interrogée sur cette génération, celle de mes parents. Et je me suis alors rendue compte que dans ma famille, on parlait de tout mais pas de la guerre. Le Corps noir n’est pas un roman historique, mais une volonté de chercher les racines d’un traumatisme de ma génération. Ma génération s’est construite sur le silence des années de guerre. 

Avec votre style sec et direct, on vous compare toujours à Ellroy. Ça ne vous agace pas un peu, parce qu’on sent bien d’autres influences dans votre écriture ?

C’est vrai qu’être comparée à Ellroy, c’est flatteur mais un peu réducteur. Surtout, c’est écrasant… pour lui ! (rires) Je n’ai pas de modèles d’écriture, mais des influences, conscientes ou pas bien, évidemment. Le roman français du 19e siècle est ma culture de base, qui a bâti mon imaginaire à l’adolescence. Ado, je n’avais pas lu un seul Américain. Mais une des grandes influences, pour moi, a été La Guerre des Gaules de Jules César. Ça peut vous sembler bizarre, mais pour moi c’est un des livres les mieux écrits qui existent. Une entreprise fabuleuse, un vrai livre politique. César est génial, il a tout inventé. Comme général des armées, il se trouve hors de Rome pendant cinq ans, mais il ne doit ne pas se faire oublier s’il veut prendre le pouvoir à son retour. Et il n’y a pas de médias. Alors, il invente le journalisme de guerre, en relatant par petits morceaux la guerre des Gaules. Bien sûr, le rapport à la réalité est discutable, mais César fait à l’économie de moyens, parce qu’il veut avoir un impact puissant sur le lectorat populaire, celui qui va ensuite lui donner le pouvoir. J’ai toujours aimé l’économie de moyens, je ne suis pas vraiment une romantique. Chez les Américains, j’ai retrouvé cette force d’évocation d’un monde chez Dos Passos. Ensuite, il y a une influence énorme du cinéma noir. Chez les Américains actuels, les deux maîtres d’écriture sont à mon avis Ellroy et McBain. Mc Bain a ce génie unique : il fait du dialogue une action à part entière. C’est lui qui est allé le plus loin dans son domaine.

En cette rentrée littéraire, est-ce que vos livres marchent bien en librairie généralement ?

Mes romans marchent moins bien que ceux de ma copine Fred Vargas, mais ça va, je ne me plains pas. J’ai typiquement un succès d’estime, avec des lecteurs fidèles. Je suis traduite en Angleterre, où paraît-il on m’aime bien. Mais je ne suis pas obsédée par les chiffres de vente. Je suis retraitée de l’Education nationale, donc je n’ai pas besoin d’écrire pour gagner ma vie. Du coup, mes rapports avec les éditeurs sont simples et strictement littéraires. Si un éditeur me demande de changer une ligne pour vendre plus, je change d’éditeur. Aujourd’hui, je suis bien chez Rivages car François Guérif – le patron de Rivages, ndlr - est le meilleur dans son genre. Il a une définition du noir très large, et il fait confiance à ses auteurs.

Etrangement, aucun de vos romans n’a encore été adapté au cinéma ?

Des scénaristes travaillent actuellement à l’adaptation de Nos fantastiques années fric, mais c’est difficile semble-t-il. Quand j’écris, je pense en images, mais ça ne veut pas dire pour autant que mes romans sont faciles à transposer sur grand écran. A mon avis, ils sont trop trop complexes pour le cinéma. Au cinéma, les personnages troubles ou ambigus, passent mal. Or, il n’y a que ça, dans mes romans.

Recueilli par Bastien Bonnefous

Portrait : Stéphane Viard  

18/07/2006

Le plaisir du haricot vert

medium_2353060013.jpg "La Série noire a fait le choix du hard cover, moi je préfère le haricot vert." Jean-Bernard Pouy, sous-pape du polar français, a le sens de la formule et le goût du risque. Le créateur des séries feu Le Poulpe et Pierre de Gondol, a déniché deux nouveaux "types à ruiner", Alain Guesnier et Jean-Luc Orabona, qui travaillent chacun dans la production ciné, pour lancer une nouvelle collection de romans policiers. Suite noire se veut un hommage aux temps glorieux de la Série noire, un retour aux origines de la collection  fondée par Marcel Duhamel après-guerre et sise rue Sébastien-Bottin, dans les caves, non pas du Vatican, mais de Gallimard. 

Faut dire que depuis un an, la vieille dame du polar a opéré une véritable révolution. Finie l'historique couverture jaune et noir, fini le petit format et le prix moyen, place désormais à des Séries noires king size, plus chères, et réaxées depuis la prise des manettes par Aurélien Masson vers le noir anglo-saxon. Du coup, plusieurs auteurs français de la Série noire, riches de la génération exaltée des années 1980 (Pouy, Daeninckx, Prudon…) et ne se reconnaissant pas vraiment dans cette mue, ont putsché dans leur coin. Suite noire reprend donc les codes baptismaux de la SN, avec couvertures cartonnées bicolores - noir et n'importe quelle autre couleur que le jaune, condition d'entente cordiale imposée par Gallimard - novellas de 100 pages, 10 € à la caisse, et des titres qui jouent de ceux de quelques chefs d'œuvre de la mythique collection.

Les trois premiers opus de la collection ont été signés par des pointures du genre au pays des 1000 fromages. Quand la ville mord de Marc Villard autopsie (comme souvent) les rues de Barbès, avec ses bordels clandestins de putes sans-papiers et crackées; Le débarcadère des anges de Patrick Raynal - ancien taulier de la Série noire - nous présente la première enquête en 1982 du privé niçois Corbucci, le nez dans les magouilles des cliniques privées de la côte. Enfin, On achève bien les disc-jockeys de Didier Daeninckx, nous cause banlieue, prison et réinsertion imaginaire. 

Des textes ciselés, rapides à l'œil, qui se coltinent avec les règles du genre et sentent le plaisir sans calcul. A venir à la rentrée, Le petit bluff de l'alcootest du patron Pouy, et Le linceul n'est pas qu'aux moches (fallait oser…) de Jean-Paul Demure.

Suite noire, éditions La Branche.

Bastien Bonnefous 

09/07/2006

Itinéraire d'un salaud ordinaire

medium_2070779882.01.MZZZZZZZ.2.jpgDidier Daeninckx n'a pas fini de s'occuper de l'Occupation. Après quelques uns de se romans phares comme Meurtres pour mémoire, La mort n'oublie personne, Ethique en toc… le polareux d'Aubervilliers retrace aujourd'hui l'Itinéraire d'un salaud ordinaire. Ou l'histoire de Clément Duprest, brillant étudiant en droit de 25 ans, qui intègre la police parisienne en mai 1942, quelques jours avant la rafle du Vel d'Hiv. Duprest affirme ne pas faire de politique, simplement appliquer la loi, même honteuse. Un flic de l'ombre, mauvais père et mari, pas vraiment une ordure, juste un salaud ordinaire qui va traquer les résistants, communistes comme gaullistes, les juifs. Des hommes, des femmes, des enfants, qu'il va envoyer à Drancy, direction les camps de la mort. Sans remord, sans véritable haine non plus, simplement avec l'obsession administrative du travail bien fait.

Daeninckx aime à décrire cette humanité dévoyée, sorte de fourmi ouvrière de l'horreur, qui agit sans jamais se poser de question pendant près de quarante ans. Car Duprest, qui a miraculeusement retourné sa veste à la Libération, va participer à tous les coups tordus des IVe et Ve Républiques. Guerres de colonisation, infiltration du mouvement de 68, affaires politico-mafieuses des années 1970, jusqu'à la candidature avortée de Coluche à la présidentielle en 1981. Une carrière on ne peut plus propre dans ce qu'il y a de plus sale.

Roman de l'histoire immédiate, Didier Daenickx plonge le lecteur dans les basses fosses de la République, rythmant le récit par les faits les plus sombres des cinquante dernières années françaises (rafle du Vel d'Hiv, épuration, massacre de la manifestation Charonne en 1961, manipulations politiques en 1968, jusqu'au collabo René Bousquet, salaud extraordinaire lui, reçu en grand pompe par son ami François Mitterrand àla première garden-party de l'Elysée nouvellement socialiste en 1981). Avec à chaque fois luxe de détails sur la vie quotidienne de chaque époque.

Sans être véritablement un polar, Itinéraire d'un salaud ordinaire est un fort roman noir, qui laisse un goût amer au lecteur, contraint de voir dans ce mal banal, une part de lui-même.

Bastien Bonnefous

Itinéraire d'un salaud ordinaire, Didier Daeninckx, Gallimard, 313 p., 17,50 €.

 

DIDIER DAENINCKX VOUS PARLE !

 

medium_DAENINCKX4.jpgPourquoi aborder la période de l’Occupation par la figure du collaborateur plutôt que par celle du résistant ?
Pour voir la vérité au ras du bitume. Le collabo permet de voir l’abjection ordinaire de l’Occupation, celle des hommes qui ont continué à faire leurs petites ou grandes affaires alors que la situation était totalement inhumaine. La figure du collabo me permet aussi de parler d’évènements que les résistants n’ont pu vivre, comme la rafle des machines à coudre dont personne ou presque ne se souvient. Tout le monde connaît la rafle du Vel d’Hiv, le 17 juillet 1942, et beaucoup d’ouvriers juifs raflés travaillaient dans le textile et la couture sur la place parisienne. Dans les jours qui ont suivi, la chambre parisienne du textile a organisé la rafle des machines à coudre pour que le commerce continue. Le regard du résistant valorise ce qu’il y a eu d’exceptionnellement humain dans une période abjecte et d’abaissement. Les résistants apparaissent dans le livre parce que mon personnage ne cesse de les traquer. Il traque les juifs, les déviants, les communistes, les gaullistes. On voit à travers son regard, toute cette humanité digne.

Meurtres pour mémoire, La mort n’oublie personne, Itinéraire d’un salaud ordinaire, et plusieurs livres sur le révisionnisme, l’Occupation revient constamment dans votre œuvre. Pourquoi ?
C’est une période qui n’a pas été purgée. Papon a été condamné définitivement en 1998 pour des faits commis en 1942, la société française a mis plus de 60 ans à s’attaquer à cette période. Il a fallu attendre le discours de Chirac en 1995 au Vel d’Hiv, pour que l’Etat français reconnaisse la complicité de la France dans la solution finale. Je travaille sur des choses qui bloquent le pays et l’empêchent de se projeter normalement dans le futur. On sait que dans une famille, quand il y a des secrets cachés, les petits-enfants deviennent malades sans raison, mais ils expriment sans le savoir un traumatisme. Pour un pays, c’est la même chose. Les institutions ont du mal à traiter ces problèmes en temps réel, le domaine artistique vient en franc-tireur, les romans, les films, les chansons… L’artistique se colle à cette nécessité sociale et oblige les institutions à réagir.

Par rapport à vos autres romans sur l’Occupation, comment situez-vous Itinéraire d’un salaud ordinaire ?
Il est à l’autre bout. Meurtres pour mémoire repose sur la personnalité de Papon et parle des criminels de bureaux qui tuaient avec une signature ou un coup de tampon, sans jamais voir leurs victimes en face qui ne sont pour eux que des listes de noms. Mais les Papon ou les Bousquet ne peuvent exister pendant l’Occupation, que si sur le terrain, ils ont une phalange d’hommes obéissants. J’ai voulu décrire ces milliers de terminaisons nerveuses, qui, eux, sont confrontés à la détresse de leurs victimes. Comment se construisent-ils une carapace pour ne pas en être affectés ? Les sociétés arrivent à fabriquer des hommes obéissants, imperméables aux sentiments.

Comment vous est venue l’idée du livre ?
De la lecture d’un article dans le Monde en 2000 à propos d’une enquête des RG sur 150 personnalités de gauche anti-fasciste, dont j’étais. J’ai voulu savoir comment les RG m’ont espionné, savoir qui sont ces gens. J’ai alors commencé à rassembler de la documentation sur ces services de renseignements pendant la guerre, puis durant la décolonisation, remontant sur près de 40 ans d’histoire. Je suis tombé sur des choses extraordinaires sur la manipulation de la presse, l’utilisation de la radio comme arme de propagande déguisée, l’affaire Coluche en 1980 au moment où il veut se présenter à la présidentielle…

Comment s’est construit votre personnage du policier Clément Duprest ?
Il est le croisement de cinq ou six types qui ont vraiment existé dans ces services durant les 40 dernières années, des archétypes d’inspecteurs ou de commissaires. Beaucoup d’anciens collabos qui en 1948, au moment de la guerre froide, ont repris du service. Des types que l’on retrouve dans toutes les manifs qui ont dégénéré en France ou dans les colonies dans les années 1950.

Pourquoi s’arrêter en 1981 ?
Il y a d'abord l’âge du personnage qui a 25 ans en 1942 et qui se retrouve à la retraite début 1980. Mais j'ai surtout voulu composer une sorte de cycle. Ça commence en mai 1942 avec la rafle du Vel d’Hiv, un des points les plus sinistres de l’histoire française, et ça finit en 1981, avec la traque d’un clown, Coluche, par les mêmes gens avec les mêmes méthodes. Commencer l’histoire dans le tragique et finir dans la farce. Et puis, Coluche, c’est les Restaurants du cœur, même s’ils n’existaient pas encore en 1981. Or, pendant l’Occupation, en mai 1942, Pétain avait créé les Restaurants des Intellectuels, sorte de soupes populaires améliorées où des artistes pouvaient venir manger. Pour moi, c’était un bon clin d’œil romanesque.

Vous finissez surtout en 1981 par l’arrivée à la première garden-party de Mitterrand à l’Elysée, de son ami, René Bousquet…
J’ai voulu montrer que les promesses de la gauche en 1981, comme par exemple la dissolution des RG, n’ont jamais été tenues. Au contraire, on retrouve les mêmes personnages qui entrent par la grande porte. Pour moi, Bousquet à l’Elysée, c’est un symbole terrible qui annonce la face noire du mitterrandisme, les écoutes, la manière de gérer le secret par les mêmes méthodes.

Les salauds ordinaires existent-ils toujours ?
Toute société, tout pouvoir a besoin de gens qui sont dans l’obéissance sans conscience. Je l’ai décrit sur 40 ans, mais aux lecteurs maintenant de se demander où ces hommes se situent aujourd’hui. Où est aujourd’hui la manipulation de la presse en pleine affaire Clearstream, au moment où des actionnaires et des politiques mettent la pression sur Serge July ou Alain Genestar à Paris Match ?

On retrouve également dans votre roman, la Seine-Saint-Denis, où vous êtes né et où vous vivez toujours, à Aubervilliers…
La Seine-Saint-Denis n’existait pas pendant l’Occupation, c’était le département de la Seine. Mais c’est un lieu extraordinaire, parce que pendant la guerre, on y retrouve à la fois le colonel Fabien, symbole de la résistance totale, Jacques Doriot, l’homme de gauche passé au nazisme, et Pierre Laval, sans qui les persécutions antisémites n’auraient sans doute pas existé à ce point. On est sur un territoire marqué par tous ces traumatismes.

Comment avez-vous travaillé le sens du détail de la vie ordinaire de l’époque ?
J’ai regardé des films, des photos d’époque, j’ai écouté les chansons, lu les journaux… Aujourd’hui, il existe en DVD toutes les actualités Pathé d’alors, des heures et des heures d’images de l’époque. Mon personnage va souvent au cinéma pour sonder le moral des spectateurs – les premiers sondages d’opinions ont été créés par les RG, la première boîte de sondages était liée à la préfecture de police. Du coup, j’ai vu les mêmes films que lui dans le livre. J’ai retenu des détails au hasard de lectures, comme certains tracts de résistance.

Avez-vous aussi utilisé des souvenirs personnels ?
Je suis né après la guerre, en 1949, mais j’ai connu un lecteur, à la retraite aujourd’hui, qui passait souvent me voir à Aubervilliers. Son père a été fusillé avant même sa naissance, pour avoir dirigé un réseau de résistance à Aubervilliers. Il a fait tout un travail pour reconstituer l’histoire de l’arrestation et de la mort de son père, en retrouvant notamment tous les interrogatoires par les Brigades spéciales. Comment le réseau est-il tombé ? L’explication est dans les interrogatoires. Personne n’a parlé, il n’y a pas eu de traître. Mais un des membres du réseau a essayé de s’échapper à vélo. Dans sa fuite, il a abandonné le vélo. Or, à l’époque, il y avait une plaque sur le guidon avec le nom et l’adresse du propriétaire, comme une carte grise aujourd’hui. Les Allemands ont récupéré le vélo, et le nom dessus était celui du père de ce monsieur, et c’est comme ça qu’ils ont remonté et démantelé le réseau. On ne le sait que depuis l’année dernière.

On ressent un malaise à la lecture du roman, parce que l’on peut se reconnaître…
Mon personnage de collabo est finalement banal. Il connaît des problèmes familiaux, il a des problèmes pour le rationnement. J’ai voulu montrer que le bourreau n’est pas en dehors du réel. Et aussi insister sur l’antisémitisme ordinaire, pas forcément meurtrier, qu’on entend un peu partout, comme aujourd’hui, les réflexes anti-arabes ou anti-chinois. Ces petites choses qu’on laisse s’installer sans vraiment en avoir conscience et qui peu à peu font système.

Faites-vous un parallèle avec les expulsions actuelles de sans-papiers par Nicolas Sarkozy?
Je ne tombe pas dans ce discours d’amalgame, je fais toujours la différence. Pendant l’Occupation, les politiques étaient meurtrières, leur finalité était les camps de la mort. Aujourd’hui, je m’élève contre les lois Sarkozy, mais la comparaison ne tient pas. Je suis prêt à accueillir des mômes chez moi, mais ma maison n’est pas celle d’Izieux. En revanche, si on laisse s’installer de tels réflexes, on peut toujours habituer un peuple à considérer que les violences de masse sont une bonne manière de gérer les problèmes du monde. 

Recueillis par Bastien Bonnefous

Photo : Stéphane Viard 

 

12/05/2006

Vargas, la belle au bois saignant

Il y a des cerfs égorgés et aux cœurs arrachés. Une ombre tueuse qui plane, laissant des marques bleues de cirage. Un reliquaire qui s'éternise. Des os là où on ne le soupçonne même pas. De la terre sous les ongles de deux cadavres qui n'ont rien de stupéfiants. Un chat qui va se transformer en chien policier. Des Normands au comptoir qui affirment à l'interrogatif. Danglard l'alcoolique savant, Violette l'armoire-flic maîtresse de son énergie. Et un nouveau, Veyrenc, inspecteur aux cheveux de feu, mi roux mi bruns, mi chèvre mi choux, qui vient de la vallée voisine d'Adamsberg, et parle en vers de Racine. Et bien sûr, Adamsberg, toujours aussi "pelleteux de nuages", qui endort son fils plus au doigt qu'à l'œil, et déjoue les crimes à l'intuition.
Prenez chacun, remuez le tout, et vous avez le dernier roman de Fred Vargas, la reine française du "rompol", roman policier. Dans les bois éternels ressemble bien à un Vargas, c'est foutraque, diablement inventif, drôle, unique. Moins maîtrisé que les deux précédents (le génial Pars vite et reviens tard et l'excellent Sous les vents de Neptune), ce dixième roman part dans tous les sens, casse les rythmes, et empile les niveaux d'intrigue comme des strates archéologiques. Normal, vu que Vargas, dans le civil, est chercheuse spécialiste des ossements d'animaux à l'époque médiévale (et tire son pseudo du personnage d'Ava Gardner dans La comtesse aux pieds nus de Mankiewicz). Les fidèles devraient adorer (d'ailleurs, le livre est déjà en tête des ventes), les autres vont découvrir. Sûr de sûr.

Dans les bois éternels, Fred Vargas, Viviane Hamy.

Bastien Bonnefous


GARE, FRED VARGAS VOUS PARLE !

Votre commissaire fétiche, Jean-Baptiste Adamsberg, démarre toujours ses enquêtes sur un détail. Et vous, d’où est parti votre dernier roman?
J’ai collé deux cadavres dès le départ, mais très vite, je m’en suis éloignée, je ne maîtrise pas ces deux morts, je n’arrive pas à intéresser avec eux. Le détail qui m’a fait démarrer, c’est cette histoire d’ombre qui tue. Au départ, il y a à chaque fois l’envie d’écrire et de se dire la phrase enfantine « Et si on se racontait une bonne histoire ? ». Je fais toujours comme ça. Je n’ai pas de super histoire construite sur plan, j’avance à tâtons avec des petits détails que j’ai envie de placer dans le livre. Dans le dernier, ce sont l’ombre, les ossements, une histoire de reliquaire… ça faisait longtemps que j’avais envie de parler de ces petites choses là. Je voulais aussi coller des Normands, un nouveau personnage, Veyrenc, qui au départ devait s’entendre avec Adamsberg, mais ça a raté. Je fonctionne toujours par accidents. Imagine, tu pars d’une plage sur un petit bateau, tu sais où tu dois aller globalement, mais très vite, tu te paumes, et tu dérives, et tu découvres d’autres routes.

Ecrivez-vous des histoires réalistes ?
Pas du tout. Si tu écris une histoire qui peut arriver dans la réalité, elle n’intéresse personne car les meurtres sont souvent totalement communs. Mais pour que la fiction fonctionne, il faut aussi qu’elle soit crédible, c’est toute la nuance à trouver. L’art, la littérature, la peinture ont pour fonction d’injecter dans la réalité, une réalité parallèle inventée. C’est pour cela que les «rompols» marchent aussi bien. Ils ne sont pas seulement une distraction, il purge les angoisses, et s’attaquent aux dangers de la vie qu’ils résolvent. Symboliquement, c’est très fort pour le lecteur. Dans un rompol, on est proche de la réalité, mais il y a toujours une solution au problème, ce qui n’est pas le cas dans la réalité.

Dans tous vos livres, la campagne tient une place importante. Pourquoi?
C’est vrai, j’aime avoir dans mes livres, une voix rurale comme un chœur antique qui dirait la vérité rustique, lourde, juste. J’ai été élevée par une dame paysanne qui avait cette vérité. J’ai donc un attachement affectif aux sonorités rurales, à la langue de la campagne, à cet état d’esprit. Je vis à Paris, je suis parisienne, je ne pourrais jamais me passer de Paris, mais parfois j’ai besoin de me barrer, de retrouver la terre, les bottes, la boue, la ficelle pour tenir le pantalon. Il me faut les deux : Paris et la campagne.

Il y a aussi beaucoup de dialogues, surtout dans le dernier…
Pourquoi, ça vous plaît pas? Moi j’adore ça. C’est le plus dur à écrire, les dialogues qui sonnent vrai. Ecrire de faux vers de Racine, c’est pas si compliqué à côté. Surtout, les dialogues, plus ils sont inutiles, plus je les aime. J’écris très vite, comme en transe. Je jette tout en trois semaines comme une folle. Après je reprends tout, je change le son, pas le sens, j’enlève, j’élague, je remplace… J’ai une musique dans la tête, et je m’en approche au plus près possible. Mais ça m’échappe, alors je me raconte une histoire, rien qu’à moi.

Comment évolue votre ami Adamsberg ?
Il commençait à m’énerver, c’est pourquoi je l’ai mis en danger dans Sous les vents de Neptune, pour lui montrer qu’il avait besoin des autres. Dans Dans les bois éternels, il est encore fragilisé, on sent qu’il fait plus gaffe aux autres, non ?

Le succès a changé votre rapport à l’écriture ?
Non, le succès me changerait ou me ferait du mal si j’y croyais. Mais ça reste complètement en dehors de moi, ça ne change rien, ça ne rentre pas dans ma tête. A chaque roman, j’ai peur de ne pas trouver une bonne histoire, et avoir deux lecteurs ou un million autour du feu à vous écouter, ça ne change pas l’envie de raconter une bonne histoire. Tout ça est un grand jeu. Définitivement, je me suis résolue à ne pas être adulte.

Donc la postérité, j’imagine que ça vous passe au dessus ?
Je ne me pose même pas la question. J’ai commencé à écrire pour m’amuser à côté de mon métier d’origine, archéologue, qui est assez austère en réalité. Ça peut choquer mes lecteurs, mais je ne trouve pas mes livres bons, et c’est pour ça que je continue d’écrire, en me disant le prochain sera meilleur. Bien sûr, tout ça c’est du sérieux, y’a des lecteurs, de l’argent, du travail derrière tout ça, mais l’idée que je me fais de moi n’est pas sérieuse.

Recueillis par Bastien Bonnefous
Photo : Stéphane Viard (Lieu-Dit)

18/04/2006

Retour sur French Tabloïds

Une fois n'est pas coutume, j'ai décidé de parler ici d'un thriller paru en février 2005 et malheureusement passé un peu inaperçu à l'époque : French Tabloïds de Jean-Hugues Oppel. Dommage car ce roman est, à mon avis, un des meilleurs polars français parus ces dernières années.

En hommage direct à Ellroy et à son Americain Tabloïd consacré aux dessous noirâtres de l'Amérique de Kennedy, Oppel a sonné une charge impitoyable contre la dernière élection présidentielle française de 2002. Avec un point de vue extrêmement troublant : si Le Pen est arrivé au second tour du scrutin, c'est tout sauf le fait du hasard.

La trame du livre est simple : le candidat sortant - dans la réalité, un certain Jacques C. - doit être réélu. Coûte que coûte. Alors tous les coups sont permis, y compris les pires. Un cabinet de sondages, professionnel de la désinformation et de la manipulation des médias, est chargé d'installer dans l'opinion un climat de peur permanent, et de faire de l'insécurité le thème central et quasi unique de la campagne.

Parmi les acteurs du drame, un commissaire des Renseignements généraux au CV faisandé, une barbouze spécialiste es coups tordus, et un pauvre type, misanthrope et paranoïaque, se rêvant un peu trop en justicier solitaire. Ce dernier sera manipulé par le deuxième pour le compte du premier, pour être l'auteur d'une tuerie aveugle censée faire basculer les Français dans la trouille générale. Toute ressemblance avec le flingage par Richard Durn d'une partie du conseil municipal de Nanterre en mars 2002, soit deux mois à peine avant la présidentielle, est bien entendu totalement fortuite…

Impossible, au sortir de ce roman, de regarder normalement les passants dans la rue, tant le sentiment de malaise est lourd. Mais au-delà de la dimension politique du livre, d'une originalité déconcertante, French Tabloïds est un superbe polar, au rythme sans accroc, à l'écriture sèche, dans l'exacte lignée du maître Ellroy. Un pari totalement réussi et pourtant ô combien casse-gueule.

Jean-Hugues Oppel s'étonne qu'on ait si peu parlé de son livre à sa parution. On ne peut imaginer que le thème dérangeait trop pour le passer sous silence. D'autant qu'Oppel n'est pas un débutant, mais est reconnu comme un des meilleurs auteurs du noir français. Il a souvent pris l'habitude de traiter dans ses romans des sujets au plus près du réel. Dans deux de ses livres précédents, Cartago et Chaton : trilogie, il s'attaquait déjà à la politique et à ses services très spéciaux. Dans Brocéliande-sur-Marne, les magouilles politico-immobilières étaient au centre de l'intrigue. Sans oublier Zaune, une de ses premières productions, qui décrivait en 1991 la banlieue parisienne, et anticipait par bien des égards, les émeutes urbaines d'octobre 2005.

Acharné, Oppel aurait l'intention de récidiver l'an prochain, à l'approche de la présidentielle, avec un roman où là encore tout ne serait que pure coïncidence. Mon petit doigt me dit qu'on devrait y retrouver entre les lignes, un petit homme aux cheveux plaqués prêt à kärcherisé tous ses adversaires…

Bastien Bonnefous

French Tabloïds, Jean-Hugues Oppel, Rivages Thriller, 350 p., 18, 50 €. (Brocéliande-sur-Marne, Cartago et Chaton : trilogie ont aussi paru chez Rivages, Zaune à la Série Noire).

27/03/2006

D'une Afrique l'autre

Tous les samedis, un macchabée noir est retrouvé, la peau du visage arrachée et le corps massacré, dans les rues de Johannesburg ou les faubourgs de Soweto. L'inspecteur Francis Zondi, un Noir qui n'oublie jamais, est chargé de l'enquête. Si le thème du serial killer sud-africain est intéressant, il est finalement secondaire dans ce beau premier roman d'un auteur mystérieux.

Car ce qui compte dans La mémoire courte, c'est le tableau de l'Afrique du Sud en 2004, dix ans après la fin de l'apartheid politique, l'accession au pouvoir de Nelson Mandela et la "réconciliation nationale" décrétée dans le pays entre Blancs et Noirs. Si le racisme a officiellement disparu de l'organisation sociale, politique et économique du pays, il reste encore vivace dans plusieurs esprits nostalgiques de l'Afrique blanche, et beaucoup de Sud-Africains, de toutes les couleurs, ont la mémoire bien courte sur les horreurs passées de leur pays.

L'auteur de ce roman a pris pour pseudonyme Louis-Ferdinand Despreez, certainement en hommage à Céline. Les renseignements le concernant sont plus que parcellaires. Né soi-disant en 1955 en Afrique du Sud, Despreez serait un Blanc anglophone dans sa vie quotidienne mais qui a choisi d'écrire en français, la langue de ces ancêtres huguenots établis dans ce coin du continent noir au XVIIe siècle. Ancien exploitant agricole, il aurait rejoint il y a plusieurs années la cause des leaders noirs de l'ANC, et depuis la fin de l'apartheid, travaillerait pour le gouvernement sud-africain.

A lire son roman, on imagine que Despreez, comme son héros le policier Zondi, aime son pays "de toute son âme et ses tripes, mais le déteste de toute sa tête". D'une écriture sèche et minutieuse, il gratte les plaies sud-africaines, rappelle les alliances politiques contre-nature, et empoigne les vestes retournées. L'atmosphère y est poisseuse et poussiéreuse tels les trottoirs des bidonvilles toujours bien présents, et, comme Céline, Despreez ne se fait guère d'illusion sur la nature humaine.

Bastien Bonnefous

La mémoire courte, Louis-Ferdinand Despreez, Phébus (excellente collection policière Rayon noir), 207 pages, 18,50 €.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu