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17/01/2008

Peace, abjection soleil levant

45739ffa2235f6c4b4ef9773b4a4c94b.gif Il nous avait laissé, quasi inconscients, sur le bord de la page, à la fin de son quartet halluciné et hallucinant du Yorkshire. 1974, 1977, 1980, 1983… quatre romans à l'estomac qui l'avaient imposé comme un des virtuoses du polar anglo-saxon de ce début de siècle. Quatre romans inspirés par son enfance dans la région de Leeds, où avait sévi un tueur en série, "L'éventreur du Yorkshire", sacrifiant treize femmes entre 1977 et 1981. Quatre livres de violence, de sang, de larmes, et de sperme, fouillant la pourriture politique, policière, médiatique et sociale d'une Angleterre passée sous le joug thatchérien.

 

Bien sûr, pas un papier sur David Peace sans rappeler l'anecdote familiale morbide : gamin, le petit David a longtemps cru que l'Eventreur était son père et a craint pour sa mère. Bien sûr, pas un article sans qu'on souligne sa parenté littéraire avec Ellroy : même angoisse enfantine (l'Eventreur pour l'un, la mère assassinée pour l'autre), même goût de la ville et du cycle (le Quartet du Yorkshire vs le Quatuor de Los Angeles), même style répétitif et speedé. Même quête surtout de la rédemption.

 

Mais David Peace a rapidement gagné son indépendance, et chacun de ses romans est désormais attendu avec une petite boule dans le ventre et la gorge. Une appréhension justifiée à la lecture du dernier, Tokyo année zéro, paru début janvier. Après le pays des fish and ships, l'Anglais s'attaque à celui des sushis, avec un cycle consacré au Japon après la Seconde guerre mondiale. Un Japon vaincu, atomisé, humilié, passé sous l'autorité américaine. Peace, qui vit au Japon avec femme et enfants depuis plus de dix ans, a choisi de raconter l'Histoire et le crime du côté des perdants. Comme à son habitude. Alors que le pays nippon subit jour après jour l'après-guerre, des jeunes femmes sont assassinées dans Tokyo. Tout le monde s'en fout, sauf l'inspecteur Minami, ancien soldat du Pacifique, qui va se perdre dans la quête de l'autre.

 

Un polar étouffant et poisseux. Un polar angoissé et nauséeux. Un polar peacien.

Tokyo année zéro, David Peace, Rivages Thriller. Traduit de l'anglais par Daniel Lemoine. 

 

Polar blog a rencontré David Peace au début du mois, en visite à Paris. Interview.

 

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Tous vos romans reposent sur des faits-divers authentiques. Pourquoi ce besoin de réel ?
Certains crimes permettent d’examiner le contexte social et politique dans lequel ils se sont produits. J’ai commencé à écrire sur l’endroit où j’ai grandi, la région de Leeds. Et là-bas dans les années 1970, a sévi « l’Eventreur du Yorkshire ». Sauf que je n’ai pas écrit sur Peter Sutcliffe, mais sur l’effet que ses crimes ont eus sur les gens à l’époque. Les crimes parlent de l’histoire cachée. L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Moi, je m’occupe des perdants.

Idem pour Tokyo année zéro ?
Tokyo année zéro, c’est le moyen pour moi de parler de cette ville en 1946. C’est un roman écrit comme un polar, mais en réalité, c’est un livre sur la guerre et sur la défaite.

Tout livre est donc politique ?
Bien sûr, et même si c’est inconscient pour un auteur, cette inconscience elle-même est politique.

Les victimes vous intéressent-elles plus que les criminels ?
Le polar traditionnel se concentre en général sur le tueur ou sur le détective. La plupart du temps, les victimes sont oubliées, elles sont tuées au début de l’histoire, pour lancer l’intrigue, comme une distraction. Je ne peux pas faire cela. J’estime que j’ai une responsabilité vis-à-vis des victimes, je veux leur redonner une voix.

Le monde de l’après-guerre appartient-il à l’histoire ancienne ?

Non, tout notre monde actuel découle des années 1945-1946. Un exemple : au Japon, après la défaite, les occupants américains ont rédigé la Constitution japonaise. Actuellement, il y a un débat au Japon pour la transformer. C’est une Constitution que les Japonais ont dû accepter et qui affecte toute leur vie politique depuis. Dans ce sens, la pêche de la baleine n’est pas seulement une question environnementale, mais une question d’indépendance et de souveraineté.

Tous vos livres semblent marquer par une quête, mais laquelle ?
C’est vrai, je suis en quête, mais comme tout le monde je crois. Le problème, c’est que la fin de Tokyo année zéro est une forme de réponse à cette interrogation. J’écris que la mort est un homme, un point où on s’arrête. Ça peut sembler évident, mais cette idée d’arrêt total me cause une grande anxiété. Je me demande « Que vais-je pouvoir écrire maintenant ? ».

Une phrase revient souvent dans le roman : « personne n’est qui il paraît être ».
Ce n’est pas vrai ? Moi-même peut-être ne suis-je pas la personne que je parais être, ni celle que je voudrais être. Mais c’est surtout une manière d’exprimer que chacun change avec le temps, comme le personnage principal du roman.

Votre style très particulier, très répétitif, rend difficile la lecture de vos romans.
Je n’essaie pas d’écrire des livres difficiles. Je n’essaie pas non plus d’écrire quelque chose de différent, d’expérimenter ou d’être avant-gardiste. J’essaie seulement d’exprimer la vision de l’histoire telle que je l’ai dans ma tête.

Mais vous ne craignez pas de vous priver d’une partie de lecteurs qui n’iront pas au bout de vos romans ?
Quand j’écris, je ne pense pas aux lecteurs. J’ai la chance d’être publié dans beaucoup de pays. Mes différents éditeurs ont tous un point de vue sur mon travail. Je les écoute, mais sans vraiment les entendre. J’essaie de rester très fort dans ma tête pour continuer à faire ce que je veux, pour conserver ma vision.

Pas de compromission donc ?
Pour David Lynch, la pire chose qu’il puisse arriver à un artiste, c’est de se compromettre, car il trahit alors à la fois le public et lui-même. Il se déteste et le public finit par le détester. C’est vraiment un très mauvais calcul à terme.

Comme de vouloir être le James Ellroy anglais, comme on vous présente souvent ?
Vous savez, c’est une perte de temps de répondre à ce type de questions, de savoir ce que les autres pensent de vous, quelle étiquette ils vous collent… Que je sois ou pas le Ellroy anglais, ça ne change strictement rien au bout du compte.

Vos livres sont-ils lus différemment d’un pays à un autre ?

Oui, en France, les journalistes que je rencontre m’interrogent beaucoup sur la psychologie des personnages. Ils ont une lecture très intense, très profonde de mes livres. En Angleterre, ils ne les lisent pas. Les seules questions qu’ils me posent c’est « est-ce que vous mangez des sushis tous les jours ? », des trucs de ce genre… En septembre, je suis allé pour la première fois aux Etats-Unis présenter mes romans, à New York et sur la côte ouest. C’était très intéressant, parce que les Américains ont une lecture de Tokyo année zéro très influencée par la guerre et l’occupation militaire américaine en Irak.

Comment écrivez-vous ?
J’écris presque tout le temps, le matin, l’après-midi, le soir… J’écris d’abord à la main, puis je retravaille le texte à l’ordinateur. Les premières versions sont en général plus longues que le texte publié. Le travail de réécriture consiste donc en grande partie à couper ce qui ne me semble pas nécessaire. Mais ce n’est pas toujours le cas. Par exemple, le manuscrit original de 1977 est celui qui a été publié à l’arrivée.

Vous écrivez des livres réellement extraordinaires, tant sur le fond que sur la forme, et pourtant vous semblez quelqu’un d’assez ordinaire…

Flaubert disait « être ordinaire dans sa vie, extraordinaire dans ses livres ». J’ai une vie assez banale, mais tout ce que j’en fais réellement, c’est écrire. J’essaie par exemple de passer des dimanches avec mes enfants, mais j’ai toujours un carnet sur moi et je prends des notes, et mon fils finit toujours par me dire que je ne l’écoute pas.

Comme Becket, vous n’êtes « bon qu’à ça » ?
Une autre citation de Beckett me plaît beaucoup, et me correspond peut-être davantage : « échouer à nouveau, mais échouer mieux ».

Croyez-vous en Dieu ?

(Long silence). Je ne sais pas. J’aimerais croire en Dieu, mais je ne sais pas… 

 

Textes : Bastien Bonnefous 

Portrait : Serge Pouzet 

01/12/2006

Un bel os à ronger

medium_couv_harvey.gif Bon, alors, on sort de sous sa couette, on met un pantalon, un petit pull, ses baskets, une écharpe parce qu'il fait frisquet, et on va dans sa librairie la plus proche acheter De cendre et d'os, le dernier polar de John Harvey. 

 

Plus qu'un roman noir, c'est un roman blême, d'une justesse et d'une simplicité absolue, comme les grandes œuvres évidentes, de Simenon à Thompson.

 

Pour beaucoup, John Harvey, c'est le créateur de la série des Charlie Resnick, son flic de Birmingham. Un ensemble de romans tellement bons que l'Anglais Harvey est devenu pour Birminghman ce qu'Ellroy est à Los Angeles ou Pelecanos à Washington : une référence. Il y a quelques années, Harvey a laissé tomber Resnick, pour un autre policier, Frank Elder, héros de ses deux derniers livres, De chair et de sang et De cendre et d'os. Aux dernières infos, Elder rempilerait pour une troisième et dernière enquête, et après basta.

 

Inspecteur principal, Frank Elder ne va pas bien. Dans De chair et de sang, sa fille était passée tout près du jugement dernier, par sa faute, estime-t-il. Fatigué et dépressif, il a quitté la police pour une retraite grise dans les Cornouailles. Sa fille n'arrive pas à se remettre, et ne veut plus voir son père. 

 

Parallèlement, le sergent Maddy Birch, de la police de Londres, est retrouvée assassinée près d'une voie de chemin de fer. Quelques semaines avant sa mort, elle avait participé à une arrestation violente au cours de laquelle un de ses collègues a été tué. 

 

Elder a bien connu Maddy Birch seize ans plus tôt. Au nom de ce souvenir amoureux, il accepte de donner un coup de main à l'enquête sur son assassinat, menée par une jeune policière noire, symbole et victime de la nouvelle discrimination positive anglo-saxonne. 

 

En styliste élégant, John Harvey ne se regarde jamais écrire, mais n’en oublie pas pour autant son intrigue policière. Tout sonne juste chez ce romancier de l'intime. Chaque personnage transpire des pages, y compris les seconds rôles. L'histoire avance, l'air de rien, sans faux suspense ni coup de théâtre artificiel. Mais, plus fort encore, derrière l'intrigue, Harvey parvient à dresser le portrait de l'Angleterre blairiste, stressée et sans rêve. Magistralement construit, De cendre et d’os parvient à mêler psychologie humaine et analyse sociale. Une perfection. 

 

De cendre et d'os, John Harvey, Rivages Thriller. Traduit de l'anglais par Jean-Paul Gratias. 

07/11/2006

Qui es-tu Boston Teran ?

medium_couv_teran_trois_femmes.jpg C'est ce que l'on appelle un auteur "culte", comme il est des buteurs "nés". Boston Teran. Quatre romans. Et déjà une petite légende. On ne connait pas son visage, on ne sait si c'est son vrai nom (sans doute pas), on n'est même pas certain de son sexe (je parie pour le masculin). Mais on est sûr d'une chose : son talent.

Il y a quelques années, Teran avait déboulé avec une merveille de sang et de poésie mêlés, Satan dans le désert. Un livre qu'on chuchote sous le manteau, qui fidélise direct, qui tranche l'humanité entre ceux qui l'ont lu et les autres.

Deux autres romans au compteur, et maintenant le petit dernier. Trois femmes. Beau, grand, noir, violent. Publié en France - aux éditions du Masque - alors qu'il n'a même pas trouvé preneur aux Etats-Unis.

Trois femmes, c'est l'histoire de… trois femmes. Une mère, sa fille, et une amie, dans le Bronx des années 50 aux années 70. La mère, Clarissa, Italienne catholique, bigote et inculte, se laisse frapper par son mari, Romain, sale petit macho trafiquant de drogue. La fille, Eve, sourde, muette, rejetée par son père, adorée par sa mère. Clarissa a eu une première fille, Marie, morte trop jeune. Elles n'ont jamais pu communiquer ensemble. Clarissa essaiera de toutes ses forces de se rattraper avec Eve. Pour l'y aider, une amie, Fran. Allemande, athée, cultivée, qui a fui le nazisme qui lui a pris son homme, sourd de naissance, et leur enfant, encore dans son ventre. A la place et à jamais, une cicatrice. Un soir où les coups seront trop forts, Clarissa sera tuée par son mari. Eve partira vivre chez Fran et découvrira dans la photo un moyen de se relier au monde des entendants.

 

Ces trois femmes - la femme battue, la femme handicapée et la femme charcutée - tenteront de survivre au milieu de la violence des hommes. Dans ce roman, Teran s'est attaqué au combat du Bien contre le Mal. Très vite, on comprend que tout finira dans le drame. Mais qui paiera? Les faibles ou les bourreaux?

 

Au-delà du destin de ces trois femmes, le livre est aussi (et surtout?) la chronique du Bronx sur deux décennies. D'Eisenhower à Nixon, on y voit monter les racismes et le communautarisme, et percer la drogue. Le tout sur fond de guerre du Vietnam. 

 

Des rares infos presque sûres que l'on possède sur Boston Teran, on sait qu'il aurait grandi parmi la communauté italienne du Bronx. Dans des courriers qu'il aurait envoyés à ses proches durant l'écriture du livre - et que Marie-Caroline Aubert, directrice de collection au Masque, a dénichés - il explique que le Bronx, entre les années 50 et les années 70, est « tout simplement la quintessence de l’Amérique ». « Variété des ethnies, gravité des conflits politiques, contraste entre pauvreté et richesse, sentiment religieux et racisme exacerbés ».

 

Grâce à ces lettres, on comprend également qu'Eve a bel et bien existé. Elle s'appelait « la petite Costa », était sourde et pauvre, et vivait dans un appartement au sous-sol avec son père, un homme violent. Teran se souvient qu'elle avait toujours un Instamatic autour du cou, cadeau d’une voisine. « Elle prenait une photo qui pouvait la relier au monde. Il y a un livre à l’intérieur de cette image, c’est sûr », écrit-il.

 

Dennis  Lehane voit en Teran, un héritier de Jim Thompson. Il a raison. Même désespoir, même noirceur, même (con)damnation des personnages. Pour Trois femmes, Teran dit s’être inspiré de la mythologie grecque. Lors d'un voyage en Grèce, il découvre le mythe de Déméter et de la trinité féminine : la créatrice, la préservatrice, la destructrice. « J’ai eu une illumination : je concevais une trilogie de femmes – celle qui crée, celle qui préserve, celle qui détruit – et les situerais dans le Bronx, au fil de deux décennies de trafic de drogue et de violence ». Qui dit mieux?

 
Trois femmes
, Boston Teran, Le Masque, 480 p., 21,50 €. Traduit de l'américain par Frank Reichert. 

03/11/2006

Mon Dahlia Noir

medium_ellroy_couv.gif Mercredi, sort sur les écrans Le Dahlia noir, le film de Brian de Palma adapté du chef d’œuvre de James Ellroy. Je ne vous parlerai pas du film, je ne l’ai pas encore vu. Mais plutôt du livre que je l’ai lu il y a très longtemps, durant des vacances d’été espagnoles et ennuyeuses (mes parents, en maillot, ne dansaient pas sur Luis Mariano, mais presque).

Par ce roman publié en 1987, tome premier du Quatuor de Los Angeles, Ellroy a bouleversé le roman noir contemporain. Tous les amateurs de polars connaissent l’histoire :  Betty Short, gamine de 22 ans, découverte morte dans un terrain vague de Los Angeles le 15 janvier 1947. Nue, mutilée, sectionnée en deux au niveau de la taille, un reporter la surnommera « Le Dahlia Noir » en raison de son goût pour les vêtements sombres. Un faits divers jamais élucidé qui reste une des énigmes criminelles les plus célèbres des Etats-Unis.

Et tous les amateurs d’Ellroy connaissent l’histoire dans l’histoire. Le Dahlia Noir n’est pas qu’un sujet macabre et fascinant de plus pour le romancier. Il le renvoie directement à sa propre histoire. Le 22 juin 1958, soit onze ans après la mort de Betty Short, Geneva Hilliker, la mère de James Ellroy, est violée et assassinée par un inconnu à Los Angeles. Là non plus, on ne retrouvera jamais le meurtrier. Ellroy a 10 ans, ses parents étaient divorcés, il haïssait sa mère qu’il considérait comme une traînée. Sa mort a nourri ses phantasmes incestueux. Et peu à peu, les deux histoires, celles de Betty Short et de Geneva Hilliker, se sont mélangées dans l’esprit du gamin puis de l’homme Ellroy. Ce passé, le romancier l’a raconté en 1996 dans son récit autobiographique Ma part d’ombre, passant aussi sur les années de vols, cambriolages, drogues, expiées au dernier moment par l’écriture.

A l’occasion de la sortie du film, Rivages réédite en poches Le Dahlia Noir, avec un postface inédite de James Ellroy. « Le roman qui est ma carte de visite est devenu aujourd’hui un film d’exception », écrit le romancier. Le Dahlia Noir a révolutionné le polar des années 1980. Sens de l’écriture et de l’intrigue, ambiguïté des personnages, renaissance littéraire de Los Angeles, Ellroy s’est aussitôt imposé en maître incontesté du noir mondial, dépassant largement les frontières du genre, pour entrer dans la littérature du Mal chez l’homme en quête de rédemption.

Surtout, Ellroy a réhabilité la femme dans le roman noir. Finies les pin-ups sexys, les garces splendides, les femmes fatales, place à la femme pure, forte, en soif d’amour permanent. La femme comme le Bien. A des années lumière de l’image publique qu’Ellroy se plaît à entretenir, celle du macho con, réac de droite, raciste et autocentré sur son braquemart souvent présenté comme plus gros que celui de King Kong.

Dans sa postface, Ellroy écrit : « J’ai eu de merveilleux professeurs. Betty, Jean (surnom de sa mère – nda), ces deux autres femmes. (…) Betty et Jean continuent et m’accompagnent. Je veux qu’elles demeurent hors de tout dialogue public. Elles s’épanouiront dans le silence. C’est une paix qu’elles ont gagnée ».

« Cherchez la femme », se répète Bucky dans Le Dahlia Noir, ce flic obsédé par la mort de Betty Short, sorte de double d’Ellroy. La femme, Ellroy l’a trouvée, et nous avec. A jamais.


19/10/2006

"Si je n'écrivais pas des livres, je tuerais des gens"

Avouez que c'est le genre de petite phrase qui donne envie de lire la suite. L'homme qui l'a prononcée devant moi, tout sourire, était installé dans le bureau historique de Gaston Gallimard, rue Sébastien-Bottin, dans un fauteuil en velours, devant une bibliothèque grillagée, avec vue sur des jardins verdoyants. L'œil bleu, le cheveu blanc et le gilet souple, il ressemblait plus à un bon grand-père qu'à un dangereux tueur en série. Ne vous y fiez pas. Sous ses airs calmes, Ken Bruen - car c'est de lui dont il s'agit - est une grenade dégoupillée. Perle rare du noir irlandais, Bruen est le créateur du privé Jack Taylor, un des plus belles figures du genre ces dernières années. Alcoolo, toxico, déprimo, parano, Taylor a pris l'habitude, sous ses airs de Droopy défoncé à la Guiness, de fouiller la sale conscience collective irlandaise à chacune de ses enquêtes.

 

medium_couv_ken_bruen.gif Dans sa dernière traduite en français, Le martyre des Magdalènes, Taylor plonge dans le passé de ces filles-mères reniées par leurs familles, exploitées dans les couvents catholiques où elles lavaient leurs pêchés comme blanchisseuses. Des descendantes de Marie-Madeleine qui ont été la honte de l'Irlande bigote jusque dans les années 1980. Un moyen pour Bruen de régler sans le dire ses comptes avec les curetons qui lui ont pourri son enfance. Gamin solitaire et silencieux, Kenny avait été placé par ses parents chez les Franciscains qui n'ont jamais cru en lui, c'est peu de le dire (lire ci-dessous). La littérature l'a sorti de cette sale vie, l'entraînant dans un tour du monde professoral (Bruen a enseigné en Asie et en Amérique du Sud), avec un arrêt à la case prison pendant quelques mois pour une histoire dopée. On retrouve ce mélange de rage sociale et d'humour vengeur dans les livres de l'Irlandais, hommages répétés aux pulps et au rock. Bruen écrit vite, simple et beau.

 

A côté des Taylor, Bruen est également l'auteur de la série des R&B, les inspecteurs Roberts & Brant, deux flics londoniens, violents, machistes, pourris, mais surtout poilants. Une sorte de 87e district à la McBain totalement déjanté et cuité à la bière. Un délice.

 

Le martyre des Magdalènes, Ken Bruen, Série noire. Traduit par Pierre Bondil. 332 pages, 18,90 €.

 

KEN BRUEN NOUS PARLE !

 

medium_bruen.jpg Votre personnage Jack Taylor est-il une forme d’hommage au genre assez classique dans le polar du privé solitaire et acharné ?

Oui, c’est un hommage au privé dans la littérature américaine, et surtout dans la littérature de « pulps ». Quand j’avais 14 ans, j’ai découvert dans la bibliothèque de ma ville, toute une boîte de pulps et je les ai tous dévorés. C’est comme ça que j’ai découvert le polar et la littérature en général. Ces livres m’ont laissé une trace indélébile. Comme Irlandais, j’ai fait très longtemps l’impasse sur les auteurs traditionnels de mon pays, comme Joyce, Beckett, Yeats… Je leur ai longtemps préféré Goodis ou Thompson. Je crois que certains en Irlande ne me l’ont toujours pas pardonné.

En même temps, Taylor est un privé un peu spécial : il est alcoolique, mais aussi toxicomane, dépressif et dans sa dernière enquête publiée en France, suicidaire…

Quand j’écris des Jack Taylor, je cherche avant tout à comprendre combien de douleur et d’angoisse un homme peut endurer. Jack Taylor est une sorte de miroir de moi-même. J’ai fait de la prison en Amérique du Sud quand j’étais plus jeune, mon frère est mort de l’alcoolisme, ma femme a eu un cancer, et j’ai une fille handicapée. Souvent, on me demande comment je peux supporter tous ces sales coups, et si parfois je n’ai pas eu envie de me suicider. Je réponds que je préfère écrire des livres, c’est ma thérapie personnelle. Il y a deux ans, mon meilleur ami s’est suicidé, et je ne l’avais pas vu venir. Aujourd’hui encore, je me sens coupable de n’avoir rien fait pour l’aider. On retrouve cette culpabilité dans mes livres, puisque Jack Taylor a aussi son meilleur ami qui est mort sans qu’il ait pu faire quelque chose. Je tue dans mes livres, c’est ma thérapie. Ma femme plaisante souvent en disant que si je n’écrivais pas, je tuerais des gens. 

Mais vos romans sont à la fois un mélange de colère et d’humour.

Oui, l’humour est indispensable pour toucher les lecteurs. Vu que je prends comme matériaux d’écriture des choses très sérieuses et très graves, comme la mort, le suicide, la violence… si je ne les traite pas avec un peu d’humour, les lecteurs rejetteraient cette douleur, ils ne la supporteraient pas.

Jack Taylor vit à Galway, en Irlande du Sud, comme vous qui y avez passé une bonne partie de votre enfance…

J’ai grandi à Galway, qui quand j’étais gamin, n’était qu’un petit village. Puis une fois adulte, j’ai beaucoup voyagé à travers le monde comme professeur d’anglais. Il y a huit ans, je suis revenu à Galway et tout avait changé. C’était devenue une grande ville, avec le boom économique irlandais des années 1990. C’est aujourd’hui une ville riche et cosmopolite, avec tous les problèmes que cela comporte : immigration, racisme, trafics en tout genre… C’est du coup devenue une ville matrice pour des romans noirs. C’est pourquoi j’ai choisi d’y installer les enquêtes de Jack Taylor, pour montrer aussi comment une ville peut changer. John Connolly, qui est un autre auteur irlandais de polars, m’a dit un jour qu’il situait ses romans aux Etats-Unis parce qu’en Irlande, il n’y avait pas de criminalité, de rues sombres, de trucs de ce genre. Mais tout ça est arrivé avec le miracle économique du Tigre celtique ! Et Galway, comme l’Irlande, est maintenant une ville noire au même titre que New York, Los Angeles, Londres, Paris…Une ville magnifique pour le polar, pas forcément pour y vivre en vrai.

Enfant, vous avez été placé dans une pension tenue par des frères franciscains qui avaient dit à vos parents que vous ne feriez rien de mieux dans la vie que laveur de vaisselle. Comment passe-t-on d’un destin de laveur de vaisselle à celui de romancier à succès ?

Je n’ai pas été heureux dans cette pension. J’étais un enfant qui ne parlait pas, très solitaire et mutique. Pour les Franciscains, j’étais un handicapé et je ne vaudrais jamais mieux que laveur de vaisselle. J’ai voulu leur montrer qu’ils n’avaient rien compris, et je suis devenu d’abord docteur en métaphysique puis romancier. C’était une façon de leur faire un sacré bras d’honneur ! Le problème c’est que mes parents ont toujours cru ces curés. Et pour eux, je serai toujours un laveur de vaisselle. Cette image m’est restée collée même après avoir réussi mes études et publié mes premiers livres.

Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ?

Je le suis devenu par colère, par rage. Pour prouver aux autres, aux curés, à ma famille, que je valais quelque chose. Mon histoire montre que si vous croyez très fort en vous malgré l’avis des autres, ça marche.

Et écrire a-t-il été facile ?

Oui, parce que j’avais une volonté immense. J’ai commencé par de la poésie et c’est la première fois de ma vie où je me suis dit « non tu n’es pas un crétin ». Je n’avais pas le choix de toute façon, c’était écrire ou mourir. Réussir ou devenir fou. D’une certaine manière, le fait que j’étais le seul à croire en moi m’a aidé, parce que je n’avais aucune autre pression que celle que je mettais moi-même.

Quels sont vos auteurs bénis ?

D’abord, des auteurs du noir comme Pelecanos, Sallis, Goodis, Thompson… mais aussi avec le temps, les classiques irlandais comme Beckett. Samuel Beckett m’a appris l’économie des mots et le silence dans l’écriture. Le silence, c’est finalement ce qui me rappelle le plus mon enfance.

Comment écrivez-vous ? Avez-vous des habitudes, des manies ?

J’écris tous les jours. Je me lève à 4h30, et j’écris de 5h à 8h, quoi qu’il arrive. Même le jour où mon père est mort, j’ai écrit. Certains proches en ont été choqués, mais je sais que mon père m’aurait dit « tu n’espères quand même pas utiliser ma mort pour te reposer une journée ? ». Puis tous les soirs, je reprends ce que j’ai écrit le matin et je lis à haute voix en imitant moi-même les accents de personnages. Plus jeune, je voulais être acteur, du coup, c’est une manière pour moi de compenser cette carrière ratée, sans doute. Je m’enregistre sur un magnétophone et tout ce qui ne sonne pas juste, je le supprime. J’ai appris qu’un autre auteur de romans noirs, Walter Mosley, fait la même chose. Mais lui, il paraît qu’il fait ça tout nu. Moi, je reste habillé, c’est mon côté irlandais conservateur.

Quelles sont vos marques de bière et de whisky préférées ?

Je ne bois pas de whisky, ni de Guiness, mais de la bière blonde. Comme auteur de polars et comme Irlandais, je suis un traître à la patrie. On me propose souvent des Guiness ou du Jameson en pensant que ça va me faire plaisir, mais moi ce que j’aime c’est une bonne Bud bien fraîche. Je ne suis pas alcoolique, je ne me drogue pas, je ne suis pas violent, je ne suis pas couvert de tatouages. Au contraire, j’ai la vie plutôt banale d’un type normal. On fantasme beaucoup sur les auteurs de polars, en pensant qu’ils sont comme leurs personnages. Une fois, un ami libraire à Galway avait envoyé mes romans de la série R&B à des Hell’s Angels qu’il connaissait. Ils ont adoré et m’avaient envoyé une proposition de bandeau à mettre sur mes livres qui disait : « Lisez Ken Bruen ou mourrez, bande d’enculés ! ». Mais mes éditeurs anglais n’ont pas voulu l’utiliser… Dommage.

Vos livres ont de plus en plus de succès dans les pays anglo-saxons. Vous pensez à la postérité quand vous écrivez ?

Jamais ! On me dit souvent « Quand est-ce que tu vas écrire ton grand livre ? ». Mais moi je ne veux pas de ça, je veux continuer à faire des romans noirs si possible de mieux en mieux. Je ne suis pas un auteur important, on m’oubliera une fois que je serai mort. Je ne suis pas dans la grande tradition littéraire irlandaise, c’est d’ailleurs ce qui me permet d’avancer. Pour un auteur, c’est une bonne chose que d’être sur le côté. C’est même la meilleure posture qui soit, à mon avis. J’ai bien connu Edward Bunker. J’adorais ce mec. On avait tous les deux fait de la prison, lui pendant plusieurs années, moi quelques mois à peine. Mais il me disait toujours peu importe la durée, ce qui compte c’est ce qui te reste dans la tête. Souvent, dans une pièce, on s’asseyait tous les deux contre les murs, pour voir qui pouvait entrer, un vieux réflexe de taulard. Dans ses derniers jours, Eddie carburait sec au gin-tonic toute la journée et fumait beaucoup, des Lucky Strike que j’avais du mal à lui trouver en Irlande. Tarantino lui avait proposé 8 millions de dollars pour écrire un script, mais pour lui, ce qui comptait c’était que ses livres soient appréciés en France. Pour lui, c’était ça la postérité.

Il reste encore sept enquêtes de Jack Taylor à paraître en français, dont trois ont déjà été écrites. Savez-vous déjà comment tout cela finira ?

Je ne sais pas vraiment, mais ça finira très mal, forcément.  
 

Propos recueillis par Bastien Bonnefous

Photo : Stéphane Viard 

09/10/2006

Deux pépites de Sallis

Parlons aujourd'hui de James Sallis, pointure du roman noir américain. Auteur classieux, dans la lignée chandlerienne et hammettienne du genre, chéri par une poignée de fidèles, mais dont la notoriété n'a pas encore atteint le grand public. Car Sallis est souvent taxé d'écrire des polars intellos donc difficiles d'accès. Tout ça parce qu'il ne chausse pas toujours les gros sabots du romancier scolaire, qu'il aime la nuance, le non-dit et l'ellipse. Tous les romans de Sallis ont un faux rythme permanent, proche du vieux blues qu'on écoute à la radio en voiture sur une longue route de campagne. Si vous n'aimez ni le blues, ni la campagne, n'allez pas vous faire foutre, mais essayez quand même Sallis.

L'homme nous revient en cette rentrée avec deux petites merveilles, Bois mort (en Série noire) et Drive (chez Rivages Noir). Bois mort est le premier volet de sa nouvelle série policière. Jusqu'à présent, le héros récurrent de Sallis était le privé noir Lew Griffin. Une série d'enquêtes qui sonnaient tellement juste (Le faucheux, Papillon de nuit, Bluebottle…) que longtemps on a cru que Sallis, homme discret et peu médiatisé, était un auteur noir. Râté, il est blanc, plus très jeune, avec des lunettes et une légère barbe. C'est toujours bon à savoir.

 

medium_couv_sallis_bois_mort.2.gif Dans Bois mort, on découvre Turner, ancien flic qui est venu se planquer dans une petite ville du Tennessee pour oublier un sale passé. A son retour du Vietnam, Turner est entré dans la police de Memphis. Bon flic, jusqu'au soir où il abat son coéquipier rendu dingue par le départ de sa femme. Envoyé en taule, Turner y tue un escroc qui veut sa peau. Dix ans de plus. Etudes carcérales en psychologie. A sa sortie, devenu psychologue, Turner ne supporte pas longtemps les névroses de ses patients, et fuit la ville. Pas de bol, à peine arrivé dans le Tennessee, il est embauché par le shérif local sur une affaire de meurtre. Un jeune vagabond a été retrouvé mort, empalé, les mains liés au dessus de sa tête.

Sallis aime construire ses récits sur le principe du va-et-vient. Bois mort alterne les chapitres sur l'enquête sur la mort du jeune empalé, et ceux sur le passé de Turner. Celui d'un solitaire embarqué au cœur de la fureur humaine.

 

medium_couv_sallis_drive.2.jpg Drive, l'autre roman de Sallis sorti en septembre, est un hommage au genre. En exergue, Sallis le dédie à "Ed Mc Bain, Donald Westlake et Larry Block , trois grands écrivains américains". Un livre sec et nerveux, sans fioritures, proche des frasques sanglantes de Parker, le héros tueur à gages de Westlake. "Bien plus tard, assis par terre, adossé à une cloison dans un Motel 6 à la sortie de Phoenix, les yeux fixés sur la mare de sang qui se répandait vers lui, le Chauffeur se demanderait s'il n'avait pas commis une terrible erreur". Voilà comment commence le livre. Un roman simple qui raconte l'histoire d'un homme, le Chauffeur, qui "conduit le jour en tant que cascadeur pour le cinéma, et la nuit pour des truands". Lors d'un hold-up sanglant, Chauffeur est doublé par ses partenaires. Il décide alors de traquer ceux qui l'ont trahi et de les tuer. Sans fioritures, on vous disait. Ici aussi, l'intrigue alterne les allers-retours, et les décors et les hommes sont plantés en trois mots. Du très grand art.

 

Bois mort, James Sallis, Série noire. Traduit de l'américain par Stéphanie Estournet et Sean Seago.
Drive, James Sallis, Rivages Noir. Traduit de l'américain par Isabelle Maillet.

31/05/2006

Nesbo oui

Pas facile d’écrire un polar classique en renouvelant les règles du genre. C’est le pari gagné par Jo Nesbo*, plume montante du noir scandinave, avec son dernier roman, L’étoile du diable. On y retrouve la figure centrale de tout bon hard-boiled : le flic solitaire et taciturne, forcément dépressif et en rupture de ban avec sa hiérarchie. Chez Nesbo, cet anti-héros a pour nom Harry Hole (hommage au Harry Bosch de Connelly ?), est inspecteur à Oslo, boit comme un trou mais sent le crime comme personne.

Dans L’étoile du diable, Hole enquête sur une série de meurtres rituels où l’assassin coupe un doigt à chacune de ses victimes et signe son crime en laissant sur les cadavres un bijou en forme de pentagramme diamanté. Rien de plus classique, me direz-vous, même si le tueur en série n’est pas forcément celui qu’on croit.

Mais la réussite du livre tient surtout aux chemins de traverse que Nesbo, ancien journaliste économique et leader d’un groupe pop, fait prendre à son récit. Piétinant les idées reçues, l’intrigue ne se déroule pas sous la classique neige norvégienne, mais en plein été caniculaire. Et oui, il faut aussi chaud à Oslo… Hole, lui, est en guerre interne au commissariat avec un jeune flic, sorte de Janus policier, espoir chéri de ses supérieurs mais pourriture de violence sous le masque. Du coup, sous ses airs de dur à cuire, Hole est au bord de la casse, connaissant même la peur et les larmes les soirs de solitude. Un flic limite suicidaire, sacrilège suprême pour le genre.

La quarantaine beau gosse, Nesbo, comme ses aînés nordiques Mankell et Indridason, se plaît à gratter les plaies cachées de la société scandinave, son racisme latent ou ses heures sombres de la Seconde guerre mondiale. Sûr qu’il va rapidement devenir un poids lourd du polar mondial. A lire, les deux premières enquêtes de Harry Hole, publiées à l’époque chez Gaïa et sorties en poches chez Folio Policier, Les cafards (qui se déroule en Thaïlande où un tueur sentant le curry fauche à l’arme blanche) et L’homme chauve-souris (premier volet où Hole met son nez dans la mort d’une Norvégienne en Australie).

L’étoile du diable, Jo Nesbo, Série Noire. Traduit du norvégien par Alex Fouillet.

Bastien Bonnefous

* Désolé pour les puristes, mais je n'ai pas trouvé le o barré scandinave sur mon Word 11.0

16/05/2006

Maître Connelly à la barre

A quoi ressemble une légende? A un type plutôt grand, qui boit du cola light, porte petit bouc roux et lunettes rondes. Sourire timide, voix grave et débit rapide, le type s'appelle Michael Connelly, et a planté en quinze ans quelques-uns de plus beaux polars écrits sur ce caillou. Au choix : L'envol des anges, Le Poète, Les égoûts de Los Angeles, Deuil interdit
Très souvent, il suit un flic Harry Bosch, un "empath", un à l'ancienne qui se met dans la tête et la peau de…. Un solitaire qui se plante avec sa fille, qui pleure après sa mère, qui saute à pieds joints dans la boue américaine. Et presque toujours, il y a Los Angeles, L.A., la ville de Chandler, de Hammett, d'Ellroy, et désormais de Connelly. Il y a d'abord travaillé comme reporter (prix Pulitzer pour sa couverture des émeutes raciales après l'affaire Rodney King dans les années 1990), puis comme romancier, embedded dans les voitures des flics, les salles des commissariats, les bordels, les arrière-bars…
Connelly écrit vite, un à deux livres par an. Tous ne sont pas des tueries, mais tous sont vertueux, respectueux du lecteur. Le dernier, La Défense Lincoln, n'y échappe pas. Connelly a laissé Bosch se reposer sur sa terrasse, pour suivre Mickey Haller, avocat du barreau mais sans bureau, qui court le client au volant de sa Lincoln. Avec lui, Connelly entre dans les prétoires, se glisse sous la table pendant les marchandages entre la défense et l'accusation, pointe la dimension politique de la justice californienne. Haller est pas loin de l'avocat minable. Bon dans son domaine, mais son domaine n'est pas bon. Alors, quand il tombe sur un client riche et apparemment innocent, il pense avoir décroché le jack-pot. Problème, l'innocence, c'est relatif, et derrière l'agneau, se cache souvent le loup.
Tout le premier tiers du livre est lent, plutôt procédurier, on entre dans la technique judiciaire américaine. Et pourtant, ça marche, en tout cas avec moi. On tourne les pages, sentant bien qu'à un moment, la Lincoln va sortir de la route. Le procès est un modèle du genre, on est aux premières loges, on voit le Votre Honneur frapper son marteau de colère. Et un final comme on les aime, tout en surprise.
Connelly sait y faire, en vieux routier. Ses personnages sont épais comme lui. Il les voit, il les sent. Et nous avec.

La Défense Lincoln, Michael Connelly, Seuil Policiers. Traduit de l'américain par Robert Pépin.

Bastien Bonnefous


MICHAEL CONNELLY VOUS PARLE !

Après le monde des flics, celui des avocats ?
Ça fait partie de mon tableau général, et j’ai eu une occasion qui s’est présentée. L'idée m'est venue il y a quatre ans en rencontrant un avocat qui travaille dans sa Lincoln parce que L.A. est énorme et pour aller d’un tribunal à un autre, un bureau roulant c’est l’idéal. J’ai fait beaucoup de recherches et j’y ai travaillé par moment. Bosch et Haller sont les deux aspects du même monde judiciaire. Mais c’est l’envers de la médaille. Après avoir décrit les flics qui mettent les criminel en taule, là j’ai décris les avocats qui font tout pour qu’ils n’aillent pas en prison.

En passant du flic à l'avocat, votre notion de vérité a-t-elle évolué ?
Comme journaliste, je connaissais le système judiciaire. J’avais déjà une vision de ce monde, et elle n’a pas vraiment changé. Ce qui est devenu plus précis, c’est la façon dont ce monde fonctionne véritablement. Je suis descendu dans la tranchée, les manipulations, les coups au tribunal.

Haller, c'est un empath ou un morfo ?
Ça dépend des passages dans le livre. Au début, il est cynique, revenu de tout, pas vraiment sympathique. Mais peu à peu, l’évolution de la situation le pousse à revenir à de véritables notions de justice, en particulier faire quelque chose qui sera une sorte de rédemption. Au début, il est au fond de la tranchée, à la fin, il est au dessus et regarde dans le trou. Il a une vision plus large du système et de la société.

Haller comme Bosch ont des failles familiales et filiales. C'est une constante chez vous ?
C’est un truc littéraire qui permet de montrer combien le héros est vulnérable et de le faire avancer. Ce n’est pas un reflet de mon histoire personnelle. Certains critiques américains m’ont reproché d’être dans le fantasme car Haller a d’excellentes relations avec ses deux ex. L’une travaille avec lui, l’autre travaille pour lui !

Le héros doit toujours être vulnérable?
Le héros infaillible n’est pas intéressant, quelqu’un de parfait est ennuyeux en littérature. J’écris d’abord pour moi, et pour que je m’y mette tous les jours, il faut que ça me motive, je n’ai pas envie de m’endormir.

Autre personnage récurrent, Los Angeles…
L.A. continue de me fasciner. Pour moi, c’est un personnage principal de mes romans, je n’imagine pas Harry Bosch ailleurs qu’à L.A. Bosch comme Haller sont à l’image de cette ville, ils sont capables de tout un tas de choses mais dans la réalité, ils n’y arrivent pas vraiment. C’est exactement pareil pour L.A. C’est ma façon de montrer la ville à travers mes personnages.

Pourquoi cette fascination pour Los Angeles alors que vous vivez aujourd'hui en Floride ?
L.A. reste la ville du possible. C’est une ville où l’on va parce qu’ailleurs, on avait des rêves qu’on ne pouvait réaliser. On n’y arrive pas toujours à L.A., mais la ville continue toujours d’attirer les gens. C’est mon cas. J’ai commencé à écrire dans d’autres villes et ça ne marchait pas. Je suis venu à L.A. dans le but d’écrire sur cette ville et ça a marché. Je fais partie des individus à qui L.A. a permis de réaliser leurs rêves.

Comment écrivez-vous ?
Quand je commence un livre, j’écris tous les jours. Mais je n’ai pas de plan, simplement une situation de départ et une situation d’arrivée. Tout ce qui est entre les deux, je l’improvise au fur et à mesure. J’essaie d’écrire de façon à ce que ça coule naturellement. Suivre un plan précis, ce serait comme travailler sous les ordres d’un patron.

Ça fait quoi d'être une légende ?
Je ne sais pas trop si c’est vrai. Sérieusement, c’est incroyable d’écrire sur un type qui vit à L.A. et de venir à Paris, et que des gens me posent des questions sur lui. Ça m’émeut et ça m’étonne toujours. Pour moi, ça montre bien que l’art de la narration a quelque chose de supérieur qui dépasse les frontières.

Le système judiciaire américain est-il bon ?
Sur le papier, il est censé être le meilleur. C’est un système où la défense et l’accusation sont égales, avec les mêmes pouvoirs, mais dans la réalité, ça ne marche pas toujours. Beaucoup d’innocents sont en prison en Amérique. Surtout, c’est un système où la balance judiciaire peut être déréglée par l’argent, la race, la classe sociale. Tous les avocats que j’ai rencontrés, m’ont raconté que beaucoup de leurs clients, innocents, plaidaient quand même coupable pour avoir une peine moins lourde.

Haller va-t-il revenir ?
Quand j’ai commencé à écrire ce roman, je ne pensais qu'il allait revenir. Pour moi, je devais me concentrer sur le milieu policier que je connais mieux, pas sur celui des avocats. Mais au fur et à mesure que j’écrivais, je me suis rendu compte que je le trouvais de plus en plus intéressant. J’ai alors compris qu’il allait revenir et j’ai posé des petites graines dans le livre pour permettre son retour.

Peut-on imaginer une rencontre entre Bosch et Haller ?
Oui, la rencontre sera possible. Elle est même prévue. En fait, ils sont demi-frères mais Haller ne le sait pas. Un jour ou l’autre, ils se rencontreront. Mais quand, je ne sais pas.

Vous préparez un roman actuellement?
Je travaille aux dernières retouches d’un Harry Bosch. Harry est chargé de recevoir les aveux d’un tueur qui est prêt à reconnaître tous ses crimes. Mais dans le lot, il y a un crime sur lequel Bosch a enquêté il y a longtemps. Peu à peu, Bosch ne comprend pas pourquoi ce tueur veut avouer et sent qu’il y a anguille sous roche.

Vous avez placé en exergue de votre dernier livre, cette phrase : "Il n'y a pas de client plus effrayant qu'un innocent"…
Cette parole a été réellement prononcée par un avocat que j’ai rencontré. Je la trouve extraordinaire parce qu’elle va à l’encontre de toutes mes idées sur les avocats au départ. On peut imaginer que défendre un innocent, c’est ce qu'il y a de mieux pour un avocat. Mais en réalité ce n’est pas le cas, d’abord parce que le travail est plus important, mais surtout parce que les enjeux sont immenses. Si on rate son coup avec un innocent, c’est irréparable. C’est soit la mort, soit la prison.

Recueillis par Bastien Bonnefous
Photo : Vincent Baillais (Lieu-Dit)

02/05/2006

Carlotto décroche le gros lot


Tutto va bene per giallo. Le noir italien se porte très bien. Après le splendide Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo (à lire sur Polar blog), nouvel exemple de la bonne santé transalpine avec Massimo Carlotto, romancier du réel forcément tragique.
Après une première série de romans dit « de l’Alligator » – du nom du personnage principal - décryptant la Mafia et ses pratiques, il débarque en 2006 avec deux romans qui prennent à la gorge la société italienne, Rien, plus rien au monde et L’immense obscurité de la mort, tous deux parus aux excellentes éditions Métailié.
Situation dans les banlieues (le problème n’est pas que français), précarité galopante, faillite de l’Etat providence, mort de la famille et de la culture, Rien, plus rien au monde, monologue d’une mère infanticide, parle plus que de longs traités sociologiques. Dans L’immense…, Carlotto s’attaque aux systèmes judiciaire et pénitentiaire italien, deux mondes qu’il connaît de très près.

Rien, plus rien au monde; L'immense obscurité de la mort, Massimo Carlotto, Métailié. Traduits de l'italien par Laurent Lombard.


Interview de l'auteur à Lyon lors du festival Quais du polar début avril.

Votre histoire personnelle est à elle seule, un sacré polar…
En 1976, j'ai été le témoin indirect d'un assassinat et j'ai été accusé du meurtre et condamné à 18 ans de prison. J’avais 19 ans. J’ai fait 7 ans de prison et 6 ans de cavale. En 1993, j'ai finalement obtenu la grâce présidentielle. Je suis le citoyen italien le plus jugé de toute l'histoire du pays avec onze procès, mon cas est étudié dans les universités de droit.
Mais votre histoire vous a poussé à écrire…
Mon premier roman, En fuite, est autobiographique et raconte ma cavale. Ensuite, j'ai continué à écrire, et comme je voulais parler de l'Italie actuelle, j'ai utilisé le polar. C'est le dernier genre littéraire à plonger dans le réel. En Italie, le journalisme d'investigation n'existe plus, et le roman policier a pris sa place.
Vous vous inspirez souvent de faits divers pour vos livres.
C'est exact. Rien, plus rien au monde est tiré d'une histoire qui s'est passée à Turin il y a quelques années, où une mère a tué sa fille parce qu'elle refusait de passer à la télé. Cette histoire décrit la nouvelle pauvreté italienne. Aujourd'hui, les familles prolétaires vivent dans une précarité immense, sans garantie de retraite, de santé, d'éducation… L'Etat social italien n'existe plus et la télévision est devenue le seul moyen pour ces gens de croire en l'avenir et de rêver.
L'immense obscurité de la mort évoque lui la prison et la justice italiennes…
Dans le droit italien, pour qu'un détenu soit libéré avant la fin de sa peine, il faut que sa victime lui accorde son pardon. Un principe très critiquable à mon avis. Dans mon livre, un voyou qui a tué une femme et son enfant, attend le pardon du mari pour être libéré alors qu'il a un cancer. J'ai rencontré beaucoup de victimes ou leurs proches pour décrire leurs rêves de vengeance. J’ai aussi voulu montrer qu’en Italie, la prison ne sert pas à réinsérer le condamné, mais à le casser. Il doit payer, coûte que coûte.
Diriez-vous que vous êtes un écrivain engagé ?
Mon écriture est une écriture d’opposition, mais je suis avant tout un romancier, pas un écrivain engagé ou militant. Je travaille autant la forme que le fond de mes romans. Mais j’utilise le polar dans un sens politique comme les écrivains des années 1970. J’admire beaucoup Manchette parce qu’il est un des premiers à avoir fait entrer la politique et le pouvoir dans le polar et à s'en être emparé comme sujet littéraire. Je fais de la politique au sens où je veux décrire la mort de l’Etat en Italie depuis plusieurs années, je veux décrire les liens de la Mafia avec les mondes de la finance et de la politique, je veux décrire la corruption économique très forte dans mon pays.
En Italie, plusieurs auteurs – Cataldo, Lucarelli, Fois… - renouvellent, comme vous, le polar en s’emparant de l’Histoire sombre du pays, et notamment des années de plomb…
Les années 1970, on y réfléchit maintenant parce que ce temps est passé et que les douleurs ont diminué. On peut en parler en littérature de manière plus apaisée et nuancée. Je le fais, moi, par petits morceaux dans mes romans. C’est un devoir d’en parler dans les livres, car dans la réalité, la droite comme la gauche refusent de faire le bilan de ces années. La droite veut réécrire en faux les années de plomb. Le pays a pourtant besoin d’une histoire claire, mais l’Italie est divisée sur ce point en deux camps qui ne veulent pas se parler.
Comment en sortir ?
A mon avis, une réconciliation nationale avec amnistie de tous les délits commis pendant ces années, est la seule façon de s’en tirer. Mais malheureusement, l’Italie n’est pas prête et l’Etat italien ne veut pas faire son autocritique.
Quel regard portez-vous sur l’affaire Battisti ?
En Italie, il est impossible de parler du cas de Cesare Battisti calmement. J’ai signé l’appel en sa faveur, et j’ai été accusé d’être un allié du terrorisme. Je le soutiens parce que je considère qu’il n’a pas eu un procès correct et la possibilité de se défendre des crimes dont on l’accuse. Il a été condamné par contumace, et en Italie, le droit ne permet pas de refaire le procès d’un accusé absent. Tant que la justice refusera de se réformer, l’affaire ne se calmera pas et on ne saura jamais la vérité.

Recueilli par Bastien Bonnefous
Photo : Laurent Cerino

26/04/2006

Poètes, vos bastos !

CPE ou pas, les études ne sont pas toujours le meilleur moyen de s'en sortir. Harold Jenks, petit voyou black de Saint-Louis, va en faire l'amer constat. Quand celui-ci trouve dans la poche d'un jeune gars poignardé, une lettre d'admission pour un cursus de poésie dans une université paumée de l'Oklahoma, il pense avoir déniché son passeport pour une nouvelle vie. Pratique quand on vient comme lui, de voler un pur kilo de cocaïne au caïd local. Problème, une fois assis sur les bancs de la fac, il va se retrouver face à un prof, Jay Morgan, encore plus barré que lui. Alcoolique, toxico et totalement en mal d'inspiration, Morgan n'a qu'une obsession : se débarrasser du cadavre d'une étudiante overdosée dans son pieux. Très vite, les crimes vont remplacer les rimes et l'université se tranformer en guerre des tranchées.

Deuxième roman paru à la Série Noire de Victor Gischler, prof d'atelier d'écriture dans l'Oklahoma, Poésie à bout portant est une sale blague à l'humoir noir et décapant. On sent bien l'influence de Westlake dans la mécanique implacable de l'échec, et de Harry Crews dans la galerie de personnages plus tapés les uns que les autres (la prof garce mais pas trop, le privé pourri jusqu'à l'os, le mafieux sanguinaire…). Dommage simplement que le rythme ait un coup de mou, dans le ventre du livre.

Bastien Bonnefous

Poésie à bout portant, Victoir Gischler, Série Noire, 347 p., 19,50 €. Traduit de l'américain par Frank Reichert.

 
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