Avertir le modérateur

16/06/2006

Elmore Leonard vous parle !

Donald Westlake a dit de lui : « Il est l’écrivain qui a fait le plus de mal aux jeunes écrivains américains de polars, parce que quand ils le lisent, ils se disent c’est facile d’écrire des polars, alors que chez Leonard c’est un art ». Elmore Leonard, 81 ans, légende du roman noir américain, était l'invité d'honneur le week-end dernier en France, du Festival de polar de Frontignan. Pendant trois jours, l'auteur de Punch Creole (devenu Jackie Brown selon Tarantino), de Get Shorty (adapté par Barry Sonnenfeld avec Travolta), de Loin des yeux (Hors d'atteinte selon Steven Soderbergh avec George Clooney et Jennifer Lopez), est venu présenter son dernier roman paru chez Rivages, Mr Paradise, et a répondu aux interviews, dont celle de Polar blog. En selle.


Mr Paradise signe votre retour à Detroit, la ville de votre enfance et de vos premiers polars…
Il était temps pour moi que je revienne à Detroit dans un roman. Je ne l’avais plus fait depuis la fin des années 1970. Mais tout a changé sur place, il a fallu que je reprenne tout à zéro. La police avait changé, les policiers aussi avec de nouvelles recrues, de nouveaux chefs. Greg Sutter, mon « researcher », est allé sur place pour rencontrer la section Homicides de Detroit. Il a suivi des scènes de crime, des examens médicaux… mais je ne me suis pas servi de tout.

Comment se passe votre collaboration avec Greg Sutter ?
Greg travaille avec moi depuis Be cool. Il vivait dans le Michigan et il est venu chez moi à Los Angeles pour me proposer ses services. Il fait des recherches pour moi, sur des choses que je lui demande, des marques de battes de base-ball, des lieux, des personnes… Mais il me propose aussi beaucoup d’idées, il est en avance sur moi, il sait à la longue ce qui va m’intéresser. Par exemple, je lui avais demandé une fois de faire des recherches sur le monde de la boxe. Il est revenu avec tout un tas d’histoires, notamment sur les soigneurs qui s’occupent des boxeurs pendant les pauses. Dans le milieu, on dit souvent qu’un boxeur qui a fait une mauvaise carrière, le doit à son soigneur qui n’était pas bon. C’est le genre de petites histoires qui me plaisent, qui peuvent me donner envie d’écrire un livre.

Mr Paradise, comme tous vos livres, laisse une grande part aux dialogues…

J’adore les dialogues, c’est pour moi le meilleur moyen de décrire les personnages. Par leur façon de parler, on comprend leur personnalité, leur caractère, leurs origines sociales… Dans mes romans, le langage n’est pas le mien mais celui des personnages. Les personnages sont plus important que l’histoire. Mes romans font entre 300 et 350 pages. Dans les cent premières, je présente les personnages, ils se croisent. C’est comme s’ils passaient une audition pour savoir lesquels je vais retenir pour la suite du livre. Dans les cent pages suivantes, je développe l’intrigue. Dans les cent dernières, je cherche une fin qui me plaise, mais je ne la connais jamais avant de commencer un roman.

Est-ce cet art du dialogue qui vous a ouvert les portes d’Hollywood, avec pratiquement la moitié de vos romans, westerns ou polars, adaptés à l’écran ?
Oui, Hollywood aime bien mes romans à cause des dialogues. J’ai une écriture cinématographique, je vois les scènes, les personnages, les répliques, les séquences… En 1953, j’ai écrit 3h10 à Yuma, un western payé 2 cents le mot. Il faisait 4500 mots, j’ai touché 90 $. Puis il a été adapté au cinéma avec Glenn Ford et j’ai vendu les droits contre 2000 $. Aujourd’hui, des producteurs veulent faire un remake avec Tom Cruise, mais je ne vais rien toucher.

Pourquoi avoir commencé par écrire des westerns ?
Tout simplement parce que dans les années 1950, c’est ce qui marchait le mieux et qui était le plus adapté par Hollywood. Puis le cinéma s’est lassé des westerns, et le policier est devenu à la mode. Alors j’ai écrit des policiers et j’y suis toujours.

Comment écrivez-vous ?
Je n’écris ni à l’ordinateur ni à la machine. J’écris au stylo. Depuis plusieurs années, j’aime bien un type de stylo Pilot à encre bleue. J’avais contacté le fabricant et on avait calculé qu’il me fallait sept stylos pour écrire un livre. Il m’avait alors envoyé sept stylos, pas un de plus… Maintenant, ça va, il m’envoit des boîtes. Sinon, j’écris tous les jours, de 10 à 18 heures. Je prends un bon petit déjeuner et je saute le déjeuner. Généralement, la journée passe vite. Je regarde l’horloge et il est 15 heures. Alors je me dis c’est cool, il me reste trois heures de travail, c’est mon job ça…

A 81 ans, qu’est-ce qui vous pousse encore à écrire ?

J’ai commencé à écrire à l’âge de 10 ans. Quand je bossais dans la pub, dans les années 1950, j’écrivais entre 5 h et 7h, avant d’aller travailler, et dans la journée, je continuais parfois, en cachant mes histoires dans les tiroirs. Je n’ai jamais imaginé faire autre chose qu’écrire. Aujourd’hui, je fais ce que j’ai toujours voulu faire et je gagne bien ma vie avec… Je ne connais rien de plus épanouissant. En 1985, un de mes romans est entré pour la première fois dans la liste du New York Times, et ça a vraiment démarré, alors que ça faisait trente ans que j’écrivais.

D’où vient votre surnom Dutch ?
A l’école, quand on s’appelle Elmore Leonard, il faut vite trouver un surnom. Dans les années 1940, il y avait un joueur de base-ball qui s’appelait Elmore « Dutch » Leonard. Alors on m’a surnommé Dutch. Il était célèbre pour lancer des balles rapides, mais en vieillissant, ces balles sont devenues des « balles de merde ». J’espère que ça n’est pas le cas pour moi et mes romans.

Vous avez établi une liste de choses à éviter quand on écrit un polar. Quelle est-elle ?

Il ne faut jamais commencer un roman policier par le temps qu’il fait, ou par un prologue, c’est inutile. Il ne faut jamais utiliser le mot soudain, ni des verbes qui indiquent un dialogue comme demander, répondre… Il faut oublier d’écrire ce que le lecteur va sauter de toute façon, et pas plus de trois points d’exclamation par livre. Si vous respectez ces règles, vous pouvez écrire un bon polar.

Bastien Bonnefous
Photo : Christophe Renner

14:20 Publié dans Interview | Lien permanent | Commentaires (5)

16/05/2006

Maître Connelly à la barre

A quoi ressemble une légende? A un type plutôt grand, qui boit du cola light, porte petit bouc roux et lunettes rondes. Sourire timide, voix grave et débit rapide, le type s'appelle Michael Connelly, et a planté en quinze ans quelques-uns de plus beaux polars écrits sur ce caillou. Au choix : L'envol des anges, Le Poète, Les égoûts de Los Angeles, Deuil interdit
Très souvent, il suit un flic Harry Bosch, un "empath", un à l'ancienne qui se met dans la tête et la peau de…. Un solitaire qui se plante avec sa fille, qui pleure après sa mère, qui saute à pieds joints dans la boue américaine. Et presque toujours, il y a Los Angeles, L.A., la ville de Chandler, de Hammett, d'Ellroy, et désormais de Connelly. Il y a d'abord travaillé comme reporter (prix Pulitzer pour sa couverture des émeutes raciales après l'affaire Rodney King dans les années 1990), puis comme romancier, embedded dans les voitures des flics, les salles des commissariats, les bordels, les arrière-bars…
Connelly écrit vite, un à deux livres par an. Tous ne sont pas des tueries, mais tous sont vertueux, respectueux du lecteur. Le dernier, La Défense Lincoln, n'y échappe pas. Connelly a laissé Bosch se reposer sur sa terrasse, pour suivre Mickey Haller, avocat du barreau mais sans bureau, qui court le client au volant de sa Lincoln. Avec lui, Connelly entre dans les prétoires, se glisse sous la table pendant les marchandages entre la défense et l'accusation, pointe la dimension politique de la justice californienne. Haller est pas loin de l'avocat minable. Bon dans son domaine, mais son domaine n'est pas bon. Alors, quand il tombe sur un client riche et apparemment innocent, il pense avoir décroché le jack-pot. Problème, l'innocence, c'est relatif, et derrière l'agneau, se cache souvent le loup.
Tout le premier tiers du livre est lent, plutôt procédurier, on entre dans la technique judiciaire américaine. Et pourtant, ça marche, en tout cas avec moi. On tourne les pages, sentant bien qu'à un moment, la Lincoln va sortir de la route. Le procès est un modèle du genre, on est aux premières loges, on voit le Votre Honneur frapper son marteau de colère. Et un final comme on les aime, tout en surprise.
Connelly sait y faire, en vieux routier. Ses personnages sont épais comme lui. Il les voit, il les sent. Et nous avec.

La Défense Lincoln, Michael Connelly, Seuil Policiers. Traduit de l'américain par Robert Pépin.

Bastien Bonnefous


MICHAEL CONNELLY VOUS PARLE !

Après le monde des flics, celui des avocats ?
Ça fait partie de mon tableau général, et j’ai eu une occasion qui s’est présentée. L'idée m'est venue il y a quatre ans en rencontrant un avocat qui travaille dans sa Lincoln parce que L.A. est énorme et pour aller d’un tribunal à un autre, un bureau roulant c’est l’idéal. J’ai fait beaucoup de recherches et j’y ai travaillé par moment. Bosch et Haller sont les deux aspects du même monde judiciaire. Mais c’est l’envers de la médaille. Après avoir décrit les flics qui mettent les criminel en taule, là j’ai décris les avocats qui font tout pour qu’ils n’aillent pas en prison.

En passant du flic à l'avocat, votre notion de vérité a-t-elle évolué ?
Comme journaliste, je connaissais le système judiciaire. J’avais déjà une vision de ce monde, et elle n’a pas vraiment changé. Ce qui est devenu plus précis, c’est la façon dont ce monde fonctionne véritablement. Je suis descendu dans la tranchée, les manipulations, les coups au tribunal.

Haller, c'est un empath ou un morfo ?
Ça dépend des passages dans le livre. Au début, il est cynique, revenu de tout, pas vraiment sympathique. Mais peu à peu, l’évolution de la situation le pousse à revenir à de véritables notions de justice, en particulier faire quelque chose qui sera une sorte de rédemption. Au début, il est au fond de la tranchée, à la fin, il est au dessus et regarde dans le trou. Il a une vision plus large du système et de la société.

Haller comme Bosch ont des failles familiales et filiales. C'est une constante chez vous ?
C’est un truc littéraire qui permet de montrer combien le héros est vulnérable et de le faire avancer. Ce n’est pas un reflet de mon histoire personnelle. Certains critiques américains m’ont reproché d’être dans le fantasme car Haller a d’excellentes relations avec ses deux ex. L’une travaille avec lui, l’autre travaille pour lui !

Le héros doit toujours être vulnérable?
Le héros infaillible n’est pas intéressant, quelqu’un de parfait est ennuyeux en littérature. J’écris d’abord pour moi, et pour que je m’y mette tous les jours, il faut que ça me motive, je n’ai pas envie de m’endormir.

Autre personnage récurrent, Los Angeles…
L.A. continue de me fasciner. Pour moi, c’est un personnage principal de mes romans, je n’imagine pas Harry Bosch ailleurs qu’à L.A. Bosch comme Haller sont à l’image de cette ville, ils sont capables de tout un tas de choses mais dans la réalité, ils n’y arrivent pas vraiment. C’est exactement pareil pour L.A. C’est ma façon de montrer la ville à travers mes personnages.

Pourquoi cette fascination pour Los Angeles alors que vous vivez aujourd'hui en Floride ?
L.A. reste la ville du possible. C’est une ville où l’on va parce qu’ailleurs, on avait des rêves qu’on ne pouvait réaliser. On n’y arrive pas toujours à L.A., mais la ville continue toujours d’attirer les gens. C’est mon cas. J’ai commencé à écrire dans d’autres villes et ça ne marchait pas. Je suis venu à L.A. dans le but d’écrire sur cette ville et ça a marché. Je fais partie des individus à qui L.A. a permis de réaliser leurs rêves.

Comment écrivez-vous ?
Quand je commence un livre, j’écris tous les jours. Mais je n’ai pas de plan, simplement une situation de départ et une situation d’arrivée. Tout ce qui est entre les deux, je l’improvise au fur et à mesure. J’essaie d’écrire de façon à ce que ça coule naturellement. Suivre un plan précis, ce serait comme travailler sous les ordres d’un patron.

Ça fait quoi d'être une légende ?
Je ne sais pas trop si c’est vrai. Sérieusement, c’est incroyable d’écrire sur un type qui vit à L.A. et de venir à Paris, et que des gens me posent des questions sur lui. Ça m’émeut et ça m’étonne toujours. Pour moi, ça montre bien que l’art de la narration a quelque chose de supérieur qui dépasse les frontières.

Le système judiciaire américain est-il bon ?
Sur le papier, il est censé être le meilleur. C’est un système où la défense et l’accusation sont égales, avec les mêmes pouvoirs, mais dans la réalité, ça ne marche pas toujours. Beaucoup d’innocents sont en prison en Amérique. Surtout, c’est un système où la balance judiciaire peut être déréglée par l’argent, la race, la classe sociale. Tous les avocats que j’ai rencontrés, m’ont raconté que beaucoup de leurs clients, innocents, plaidaient quand même coupable pour avoir une peine moins lourde.

Haller va-t-il revenir ?
Quand j’ai commencé à écrire ce roman, je ne pensais qu'il allait revenir. Pour moi, je devais me concentrer sur le milieu policier que je connais mieux, pas sur celui des avocats. Mais au fur et à mesure que j’écrivais, je me suis rendu compte que je le trouvais de plus en plus intéressant. J’ai alors compris qu’il allait revenir et j’ai posé des petites graines dans le livre pour permettre son retour.

Peut-on imaginer une rencontre entre Bosch et Haller ?
Oui, la rencontre sera possible. Elle est même prévue. En fait, ils sont demi-frères mais Haller ne le sait pas. Un jour ou l’autre, ils se rencontreront. Mais quand, je ne sais pas.

Vous préparez un roman actuellement?
Je travaille aux dernières retouches d’un Harry Bosch. Harry est chargé de recevoir les aveux d’un tueur qui est prêt à reconnaître tous ses crimes. Mais dans le lot, il y a un crime sur lequel Bosch a enquêté il y a longtemps. Peu à peu, Bosch ne comprend pas pourquoi ce tueur veut avouer et sent qu’il y a anguille sous roche.

Vous avez placé en exergue de votre dernier livre, cette phrase : "Il n'y a pas de client plus effrayant qu'un innocent"…
Cette parole a été réellement prononcée par un avocat que j’ai rencontré. Je la trouve extraordinaire parce qu’elle va à l’encontre de toutes mes idées sur les avocats au départ. On peut imaginer que défendre un innocent, c’est ce qu'il y a de mieux pour un avocat. Mais en réalité ce n’est pas le cas, d’abord parce que le travail est plus important, mais surtout parce que les enjeux sont immenses. Si on rate son coup avec un innocent, c’est irréparable. C’est soit la mort, soit la prison.

Recueillis par Bastien Bonnefous
Photo : Vincent Baillais (Lieu-Dit)

12/05/2006

Vargas, la belle au bois saignant

Il y a des cerfs égorgés et aux cœurs arrachés. Une ombre tueuse qui plane, laissant des marques bleues de cirage. Un reliquaire qui s'éternise. Des os là où on ne le soupçonne même pas. De la terre sous les ongles de deux cadavres qui n'ont rien de stupéfiants. Un chat qui va se transformer en chien policier. Des Normands au comptoir qui affirment à l'interrogatif. Danglard l'alcoolique savant, Violette l'armoire-flic maîtresse de son énergie. Et un nouveau, Veyrenc, inspecteur aux cheveux de feu, mi roux mi bruns, mi chèvre mi choux, qui vient de la vallée voisine d'Adamsberg, et parle en vers de Racine. Et bien sûr, Adamsberg, toujours aussi "pelleteux de nuages", qui endort son fils plus au doigt qu'à l'œil, et déjoue les crimes à l'intuition.
Prenez chacun, remuez le tout, et vous avez le dernier roman de Fred Vargas, la reine française du "rompol", roman policier. Dans les bois éternels ressemble bien à un Vargas, c'est foutraque, diablement inventif, drôle, unique. Moins maîtrisé que les deux précédents (le génial Pars vite et reviens tard et l'excellent Sous les vents de Neptune), ce dixième roman part dans tous les sens, casse les rythmes, et empile les niveaux d'intrigue comme des strates archéologiques. Normal, vu que Vargas, dans le civil, est chercheuse spécialiste des ossements d'animaux à l'époque médiévale (et tire son pseudo du personnage d'Ava Gardner dans La comtesse aux pieds nus de Mankiewicz). Les fidèles devraient adorer (d'ailleurs, le livre est déjà en tête des ventes), les autres vont découvrir. Sûr de sûr.

Dans les bois éternels, Fred Vargas, Viviane Hamy.

Bastien Bonnefous


GARE, FRED VARGAS VOUS PARLE !

Votre commissaire fétiche, Jean-Baptiste Adamsberg, démarre toujours ses enquêtes sur un détail. Et vous, d’où est parti votre dernier roman?
J’ai collé deux cadavres dès le départ, mais très vite, je m’en suis éloignée, je ne maîtrise pas ces deux morts, je n’arrive pas à intéresser avec eux. Le détail qui m’a fait démarrer, c’est cette histoire d’ombre qui tue. Au départ, il y a à chaque fois l’envie d’écrire et de se dire la phrase enfantine « Et si on se racontait une bonne histoire ? ». Je fais toujours comme ça. Je n’ai pas de super histoire construite sur plan, j’avance à tâtons avec des petits détails que j’ai envie de placer dans le livre. Dans le dernier, ce sont l’ombre, les ossements, une histoire de reliquaire… ça faisait longtemps que j’avais envie de parler de ces petites choses là. Je voulais aussi coller des Normands, un nouveau personnage, Veyrenc, qui au départ devait s’entendre avec Adamsberg, mais ça a raté. Je fonctionne toujours par accidents. Imagine, tu pars d’une plage sur un petit bateau, tu sais où tu dois aller globalement, mais très vite, tu te paumes, et tu dérives, et tu découvres d’autres routes.

Ecrivez-vous des histoires réalistes ?
Pas du tout. Si tu écris une histoire qui peut arriver dans la réalité, elle n’intéresse personne car les meurtres sont souvent totalement communs. Mais pour que la fiction fonctionne, il faut aussi qu’elle soit crédible, c’est toute la nuance à trouver. L’art, la littérature, la peinture ont pour fonction d’injecter dans la réalité, une réalité parallèle inventée. C’est pour cela que les «rompols» marchent aussi bien. Ils ne sont pas seulement une distraction, il purge les angoisses, et s’attaquent aux dangers de la vie qu’ils résolvent. Symboliquement, c’est très fort pour le lecteur. Dans un rompol, on est proche de la réalité, mais il y a toujours une solution au problème, ce qui n’est pas le cas dans la réalité.

Dans tous vos livres, la campagne tient une place importante. Pourquoi?
C’est vrai, j’aime avoir dans mes livres, une voix rurale comme un chœur antique qui dirait la vérité rustique, lourde, juste. J’ai été élevée par une dame paysanne qui avait cette vérité. J’ai donc un attachement affectif aux sonorités rurales, à la langue de la campagne, à cet état d’esprit. Je vis à Paris, je suis parisienne, je ne pourrais jamais me passer de Paris, mais parfois j’ai besoin de me barrer, de retrouver la terre, les bottes, la boue, la ficelle pour tenir le pantalon. Il me faut les deux : Paris et la campagne.

Il y a aussi beaucoup de dialogues, surtout dans le dernier…
Pourquoi, ça vous plaît pas? Moi j’adore ça. C’est le plus dur à écrire, les dialogues qui sonnent vrai. Ecrire de faux vers de Racine, c’est pas si compliqué à côté. Surtout, les dialogues, plus ils sont inutiles, plus je les aime. J’écris très vite, comme en transe. Je jette tout en trois semaines comme une folle. Après je reprends tout, je change le son, pas le sens, j’enlève, j’élague, je remplace… J’ai une musique dans la tête, et je m’en approche au plus près possible. Mais ça m’échappe, alors je me raconte une histoire, rien qu’à moi.

Comment évolue votre ami Adamsberg ?
Il commençait à m’énerver, c’est pourquoi je l’ai mis en danger dans Sous les vents de Neptune, pour lui montrer qu’il avait besoin des autres. Dans Dans les bois éternels, il est encore fragilisé, on sent qu’il fait plus gaffe aux autres, non ?

Le succès a changé votre rapport à l’écriture ?
Non, le succès me changerait ou me ferait du mal si j’y croyais. Mais ça reste complètement en dehors de moi, ça ne change rien, ça ne rentre pas dans ma tête. A chaque roman, j’ai peur de ne pas trouver une bonne histoire, et avoir deux lecteurs ou un million autour du feu à vous écouter, ça ne change pas l’envie de raconter une bonne histoire. Tout ça est un grand jeu. Définitivement, je me suis résolue à ne pas être adulte.

Donc la postérité, j’imagine que ça vous passe au dessus ?
Je ne me pose même pas la question. J’ai commencé à écrire pour m’amuser à côté de mon métier d’origine, archéologue, qui est assez austère en réalité. Ça peut choquer mes lecteurs, mais je ne trouve pas mes livres bons, et c’est pour ça que je continue d’écrire, en me disant le prochain sera meilleur. Bien sûr, tout ça c’est du sérieux, y’a des lecteurs, de l’argent, du travail derrière tout ça, mais l’idée que je me fais de moi n’est pas sérieuse.

Recueillis par Bastien Bonnefous
Photo : Stéphane Viard (Lieu-Dit)

02/05/2006

Carlotto décroche le gros lot


Tutto va bene per giallo. Le noir italien se porte très bien. Après le splendide Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo (à lire sur Polar blog), nouvel exemple de la bonne santé transalpine avec Massimo Carlotto, romancier du réel forcément tragique.
Après une première série de romans dit « de l’Alligator » – du nom du personnage principal - décryptant la Mafia et ses pratiques, il débarque en 2006 avec deux romans qui prennent à la gorge la société italienne, Rien, plus rien au monde et L’immense obscurité de la mort, tous deux parus aux excellentes éditions Métailié.
Situation dans les banlieues (le problème n’est pas que français), précarité galopante, faillite de l’Etat providence, mort de la famille et de la culture, Rien, plus rien au monde, monologue d’une mère infanticide, parle plus que de longs traités sociologiques. Dans L’immense…, Carlotto s’attaque aux systèmes judiciaire et pénitentiaire italien, deux mondes qu’il connaît de très près.

Rien, plus rien au monde; L'immense obscurité de la mort, Massimo Carlotto, Métailié. Traduits de l'italien par Laurent Lombard.


Interview de l'auteur à Lyon lors du festival Quais du polar début avril.

Votre histoire personnelle est à elle seule, un sacré polar…
En 1976, j'ai été le témoin indirect d'un assassinat et j'ai été accusé du meurtre et condamné à 18 ans de prison. J’avais 19 ans. J’ai fait 7 ans de prison et 6 ans de cavale. En 1993, j'ai finalement obtenu la grâce présidentielle. Je suis le citoyen italien le plus jugé de toute l'histoire du pays avec onze procès, mon cas est étudié dans les universités de droit.
Mais votre histoire vous a poussé à écrire…
Mon premier roman, En fuite, est autobiographique et raconte ma cavale. Ensuite, j'ai continué à écrire, et comme je voulais parler de l'Italie actuelle, j'ai utilisé le polar. C'est le dernier genre littéraire à plonger dans le réel. En Italie, le journalisme d'investigation n'existe plus, et le roman policier a pris sa place.
Vous vous inspirez souvent de faits divers pour vos livres.
C'est exact. Rien, plus rien au monde est tiré d'une histoire qui s'est passée à Turin il y a quelques années, où une mère a tué sa fille parce qu'elle refusait de passer à la télé. Cette histoire décrit la nouvelle pauvreté italienne. Aujourd'hui, les familles prolétaires vivent dans une précarité immense, sans garantie de retraite, de santé, d'éducation… L'Etat social italien n'existe plus et la télévision est devenue le seul moyen pour ces gens de croire en l'avenir et de rêver.
L'immense obscurité de la mort évoque lui la prison et la justice italiennes…
Dans le droit italien, pour qu'un détenu soit libéré avant la fin de sa peine, il faut que sa victime lui accorde son pardon. Un principe très critiquable à mon avis. Dans mon livre, un voyou qui a tué une femme et son enfant, attend le pardon du mari pour être libéré alors qu'il a un cancer. J'ai rencontré beaucoup de victimes ou leurs proches pour décrire leurs rêves de vengeance. J’ai aussi voulu montrer qu’en Italie, la prison ne sert pas à réinsérer le condamné, mais à le casser. Il doit payer, coûte que coûte.
Diriez-vous que vous êtes un écrivain engagé ?
Mon écriture est une écriture d’opposition, mais je suis avant tout un romancier, pas un écrivain engagé ou militant. Je travaille autant la forme que le fond de mes romans. Mais j’utilise le polar dans un sens politique comme les écrivains des années 1970. J’admire beaucoup Manchette parce qu’il est un des premiers à avoir fait entrer la politique et le pouvoir dans le polar et à s'en être emparé comme sujet littéraire. Je fais de la politique au sens où je veux décrire la mort de l’Etat en Italie depuis plusieurs années, je veux décrire les liens de la Mafia avec les mondes de la finance et de la politique, je veux décrire la corruption économique très forte dans mon pays.
En Italie, plusieurs auteurs – Cataldo, Lucarelli, Fois… - renouvellent, comme vous, le polar en s’emparant de l’Histoire sombre du pays, et notamment des années de plomb…
Les années 1970, on y réfléchit maintenant parce que ce temps est passé et que les douleurs ont diminué. On peut en parler en littérature de manière plus apaisée et nuancée. Je le fais, moi, par petits morceaux dans mes romans. C’est un devoir d’en parler dans les livres, car dans la réalité, la droite comme la gauche refusent de faire le bilan de ces années. La droite veut réécrire en faux les années de plomb. Le pays a pourtant besoin d’une histoire claire, mais l’Italie est divisée sur ce point en deux camps qui ne veulent pas se parler.
Comment en sortir ?
A mon avis, une réconciliation nationale avec amnistie de tous les délits commis pendant ces années, est la seule façon de s’en tirer. Mais malheureusement, l’Italie n’est pas prête et l’Etat italien ne veut pas faire son autocritique.
Quel regard portez-vous sur l’affaire Battisti ?
En Italie, il est impossible de parler du cas de Cesare Battisti calmement. J’ai signé l’appel en sa faveur, et j’ai été accusé d’être un allié du terrorisme. Je le soutiens parce que je considère qu’il n’a pas eu un procès correct et la possibilité de se défendre des crimes dont on l’accuse. Il a été condamné par contumace, et en Italie, le droit ne permet pas de refaire le procès d’un accusé absent. Tant que la justice refusera de se réformer, l’affaire ne se calmera pas et on ne saura jamais la vérité.

Recueilli par Bastien Bonnefous
Photo : Laurent Cerino

07/04/2006

Donald Westlake nous parle

Cet homme est une légende. A 73 ans, il a écrit plus de quarante romans noirs, certains drôles aux larmes, d'autres secs à trembler. Mais tous d'une imagination époustouflante et d'un style unique. Yeux bleus, cheveux blancs et rire franc, Westlake était ce week-end l'invité d'honneur du festival Quais du polar à Lyon. Interview dans Polar blog.

Pourquoi écrivez-vous?

J’ai toujours aimé écrire des histoires depuis tout enfant, pour m’évader à l’époque d’un quotidien ennuyeux. Aujourd’hui, ce qui me m’intéresse en tant que romancier, c’est de créer des personnages et de trouver les motivations qui les poussent à agir de telle ou telle manière.

Vous donnez dans des genres très différents, drôles ou au contraire extrêmement noirs. Mais vos histoires quoi qu’il arrive tournent toujours mal…

L’élève qui fait bien ses devoirs n’a pas de problèmes et donc pas d’histoires. Celui qui sèche les cours et ne travaille pas, finit toujours pas avoir des problèmes. Il est tout de suite plus intéressant car on veut savoir s’il va s’en tirer ou s’il va davantage encore s’enfoncer. Un ami qui organise des rencontres entre des écrivains et des étudiants d’une université du sud-est américain, m’a raconté un jour qu’il y a 20 ans un écrivain célèbre s’était pointé complètement ivre, et qu’aujourd’hui encore, les étudiants, qui ne l’ont pas connu, en parlent toujours. On ne retient toujours que ce qui ne marche pas.

Vous avez un don extraordinaire pour la fiction. Où trouvez-vous toutes vos idées?

Je n’en sais rien. Personne ne le sait, sauf Stephen King qui dit que je raconte des « petites histoires qui se passent à New-York ». Plus j’écris, plus les idées me viennent. L’écriture et l’imagination sont comme un muscle, plus on le travaille, moins on a de courbatures. Mon problème, ce n’est pas d’avoir des idées, mais de choisir entre toutes mes idées.

Vous ne faites pas de plan?

Jamais. Si je sais par avance comment va finir l’histoire, ça ne m’amuse pas. J’ai toujours un point de départ, et je me laisse porter par l’histoire. Pour mon prochain roman par exemple, l’idée de départ est qu’un type entre dans un bar et veut absolument parler à mon personnage Dortmunder. Je n’en sais pas plus pour l’instant, ni qui est ce type, ni ce qu’il veut dire à Dortmunder. On verra bien.

Comment écrivez-vous ?

J’écris tous les jours, pour entretenir la machine. Jusqu’à l’âge de 45 ans, ça venait facilement, depuis je ralentis, je ne sais pas pourquoi. Du coup, la question que je me pose toujours, c’est « qu’est-ce qui va se passer ? est-ce que je vais surmonter cela ?». La réponse vient plus ou moins vite, mais elle vient toujours, Dieu merci.

Dans les années 1960, vous avez acheté sept machines à écrire d’une même marque qui allait arrêter la production. Vous écrivez toujours sur ces machines ?

Oui, et heureusement pour moi, si ce type de machine n’existe plus, les rubans qui vont avec sont toujours produits. Donc je peux continuer à écrire.

Vous n’avez pas d’ordinateur ?

J’en ai un, mais uniquement pour les mails et les critiques que j’écris pour des journaux américains. Pour mes romans, je suis obligé de rendre à l’éditeur un manuscrit tapé à l’ordinateur. Donc je tape d’abord mon roman à la machine à écrire, puis je le recopie sur l’ordinateur.

Pourquoi ne pas écrire directement à l’ordinateur ?

Parce que je ne maîtrise pas assez cette technologie. Si j’écrivais à l’ordinateur, je ne penserais qu’à l’ordinateur. Quand j’écris à la machine, je ne pense qu’à l’histoire de mon roman.

Avez-vous l’ambition de laisser une trace dans la littérature ?

Je n’écris pas pour la postérité, j’écris uniquement par plaisir. Il y a plusieurs années, un acteur très célèbre d’Hollywood voulait adapter un de mes romans au cinéma, mais finalement ça ne s’est pas fait. Son agent m’a expliqué à l’époque, que l’acteur voulait faire un film pour la postérité et qu’il a pensé que ça ne collerait pas finalement avec mon roman. Je trouve cela totalement absurde.

Vous avez commencé très tôt à écrire, dès l’âge de 20 ans, vous avez travaillé dans l’édition. De votre vie, vous n’avez fait finalement qu’écrire. Si vous n’aviez pas été romancier, quel métier auriez-vous exercé ?

Peut-être manager de supermarché, parce que mon père était comptable et connaissait bien ce milieu. Mais alors je serais mort il y a neuf ans parce qu’à cette époque, j’avais fait un check-up médical comme chaque année, et mon médecin avait décelé un problème cardiaque important. Un spécialiste m’a opéré et sauvé la vie. Après coup, mon médecin m’a dit qu’il avait pris soin de moi parce que j’étais écrivain et que c’était important pour lui. Si j’avais été manager de supermarché, il ne se serait peut-être pas intéressé à moi… Etre écrivain m’a sauvé.

Dans les Sentiers du désastre, votre dernier roman, aucune histoire n’aboutit et pourtant vous tenez le lecteur en haleine…

Un vieil adage dit que ce qui compte dans un voyage, c’est le voyage lui-même, pas la destination.

Recueillis par Bastien Bonnefous
Photo : Laurent Cerino

11:20 Publié dans Interview | Lien permanent | Commentaires (17)

22/03/2006

Il était une fois en Romérique

Il y avait le Libanais, le chef, méditerranéen, visionnaire mais solitaire. Le Froid, son bras droit, fidèle et glacial. Dandy, le séducteur sans morale. Le Noir, fasciste bien sûr. Le Buffle, la grosse brute. Le Sec, une ordure d’usurier… Tous, un beau jour de 1977, ont décidé de prendre la Ville éternelle, de force s’il le fallait. Ils voulaient le pouvoir, ils voulaient l’argent, ils voulaient les Rolex, les grosses motos, les plus beaux culs et décolletés romains. Ainsi est née « la bande de la Magliana », du nom d’un quartier périphérique de la capitale italienne où vivaient la plupart de ces jeunes voyous.

En 600 pages serrées, Giancarlo De Cataldo, juge d’assises à Rome, raconte avec splendeur dans Romanzo criminale, l’épopée sanglante de ce groupe aujourd’hui encore légendaire. De sa lutte enragée pour contrôler seul contre tous, les marchés de la drogue, des filles et des machines à sous. De ses ambiguïtés avec la Maffia et l’Etat italien pourri par la tête (barbouzes terroristes, politiciens corrompus, policiers ripoux, juges aveugles…). Jusqu’à sa chute peu après celle du mur de Berlin, à coups de repentis, trahisons et vengeances.

D’une ambition époustouflante, ce « roman criminel » va plus loin qu’un simple polar. Dans la lignée de l’American tabloïd d’Ellroy ou de la Moisson rouge d’Hammett, il investit ici les arrières-cuisines puantes de l’Italie et autopsie sans aucune complaisance l'Histoire des années de plomb (assassinat d'Aldo Moro par les Brigades rouges, attentat jamais résolu de la gare de Bologne attribué à l’extrême droite, corruption organisée…). Un chef d’œuvre.

Romanzo criminale, de Giancarlo De Cataldo, éditions Métailié, 585 p., 23 €. Traduit de l'Italien par Catherine Siné et Serge Quadruppani.

Bastien Bonnefous

A noter : Aujourd'hui, sort au cinéma l’adaptation éponyme du roman, par le réalisateur italien Michele Placido, qui a fait un carton de l’autre côté des Alpes.

Nous avons rencontré samedi Giancarlo De Cataldo, à l’occasion du salon du livre de Paris. Interview.

Romanzo criminale est-il un polar ?
C’est avant tout une histoire d’émotion, de passion et de crime. Je ne crois pas dans un genre, noir, policier ou autre. Moi, et d’autres écrivains italiens de ma génération, nous voulons raconter l’histoire récente de l’Italie, qui est surtout une histoire criminelle. Comme magistrat, j’ai jugé certains voyous de la bande de la Magliana, les survivants, parce que la majorité est morte, tuée dans la rue par d’autres voyous. Comme romancier, j’ai voulu raconter à la fois la vie personnelle de ces hommes et la grande histoire du crime italien pendant les années de plomb. C’est un regard particulier, épique, romancé.
Vous aviez des modèles littéraires ?
Au début, je voulais appeler mon roman Italian Tabloïd, en hommage à l’American Tabloïd de James Ellroy, mais c’était impossible. Ellroy est bien sûr un de mes modèles, mais je suis surtout influencé par le grand roman français du 19e siècle, particulièrement Balzac. J’ai visité sa maison à Passy, et j’ai été frappé par toutes les notes qu’il prenait sur chaque personnage, inventant leurs histoires personnelles, avant d’écrire. Je remercie Bill Gates, parce que moi, l’ordinateur me simplifie ce travail de préparation. Je me suis beaucoup documenté sur cette époque, et j’ai travaillé sur les détails de tous les personnages, leurs vêtements, leurs goûts…
Romanzo criminale est avant tout un livre sur l’échec, non ?
Oui, c’est un livre sur la perte de l’innocence italienne, sur les illusions perdues d’une génération de ce pays. C’est surtout le livre d’un jeune homme qui avait 20 ans dans les années 1970, qui a gardé la mémoire de cette période dans un pays qui a perdu sa mémoire. Pendant les années de plomb, je travaillais dans une radio libre à Rome, j’étudiais le droit à l’université, j’aimais les femmes, et je voulais conquérir Rome comme les voyous de la Magliana, mais sans violence ni arme.
Il n’y a aucun héros dans votre roman, ni chez les gangsters, ni chez les flics, ni chez les juges…
Personne ne gagne. La dernière phrase du livre parle d’une «indicible sensation de défaite», c’est mon impression personnelle sur cette époque.
C’est aussi un roman d’une implacable vérité. Vous regardez cette époque sans nostalgie, comme si vous vouliez l’autopsier ?
Je n’ai jamais pensé à mon livre comme une autopsie littéraire, mais j’aime cette expression. Je ne juge pas mes personnages, je les respecte, même les criminels, car ce sont des hommes.
Avez-vous un personnage préféré ?
Quand j’ai commencé à écrire, je pensais que le personnage qui m’était le plus proche, était le Froid. Mais, après réflexion, je suis un peu le Libanais qui a un projet, je suis le Froid qui a un code moral, et je suis aussi le Dandy qui est typiquement italien, très opportuniste mais aussi généreux.
Vous n’êtes donc ni le policier, ni le juge du livre ?
Juge, je le suis dans la vie. J’ai envie de rêver quand j’écris.
L’Italie actuelle est-elle très différente de l’Italie des années 1970 ?
C’est un monde très différent, sans portable ni ordinateur. Mais sur le fond, c’est pire. Je ne parle pas de l’Italie de Berlusconi, un pays vit indépendamment de son chef. C’est un pays dépressif mais j’ai l’espoir qu’il va changer.
Avez-vous eu des problèmes pour écrire ce livre ? Certains protagonistes sont toujours vivants…
Je n’ai eu aucun problème avec les services secrets de l’Etat, car c’est dans les gênes des barbouzes de ne pas parler. Du côté des gangsters, l’avocat d’un d’entre eux m’a fait savoir que son client avait trouvé qu’il y avait du respect dans mon livre pour leur histoire.
Que sont devenus ces gangsters ?
Beaucoup sont morts, les autres ont été arrêtés et purgent leurs peines de prison. Un est repenti et quelquefois, il a des flashs de mémoire, et se souvient de choses qu’il n’avait jamais dites. On fait alors des enquêtes sur ses révélations, mais on n’arrive à rien. Trop de temps à passer.
Romanzo criminale se termine peu après la chute du Mur de Berlin, en 1989. Comptez-vous écrire l’histoire italienne des années suivantes, Mani pulite, l’assassinat du juge Falcone… ?
Peut-être, mais je suis du sud de l’Italie et on est très superstitieux là-bas. On ne parle jamais du prochain livre avant qu’il soit fini. Mais j’ai naturellement l’ambition de décrire l’Italie de ces années-là. Ce n’est pas fini.
Aujourd’hui, Rome n’est plus tenue par une bande ?
Rome a été tenue pendant 5 ou 6 ans par la Magliana, mais personne ne peut la tenir en réalité. Rome a 2500 ans d’histoire, c’est une des plus vieilles villes du monde, elle a vu passer des papes, des cardinaux, des empereurs, des politiciens, des champions de foot. Rome a, pour chacun, une place dans son cœur, mais personne ne peut la contrôler. C’est une ville trop vieille et trop sage.
Comment la bande de la Magliana a-t-elle réussi à contrôler Rome?
Pendant les années 1970 et 1980, toutes les forces de l’ordre italiennes étaient engagées dans la lutte contre le terrorisme, particulièrement le terrorisme d’extrême-gauche. Le gang de la Magliana a été sous-évalué par la police, il a occupé un espace laissé libre. Mais peu à peu, il s’est associé avec les services secrets, avec la Maffia, avec les terroristes d’extrême-droite… Quand le communisme s’est effondré, cette bande n’étais plus utile à ces gens-là, et elle est tombée.
Une bande criminelle tombe-t-elle toujours ?
Oui, parce que le destin d’un criminel, c’est de devenir un grand criminel, mais plus il le devient, plus il s’éloigne de la rue, et un jour, la rue crée un nouvelle bande encore plus farouche qui l’élimine. C’est la loi de la rue.
Une bande meurt toujours, mais la Maffia jamais ?
La Maffia ne tue pas depuis 13 ans en Italie, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est plus là. La Maffia silencieuse est encore plus dangereuse, parce que c’est une Maffia d’affaires, de réseaux.
L’Italie a-t-elle réglé ses comptes avec les années de plomb ?
Non, le règlement ne peut venir, d’après moi, que d’une commission de réconciliation comme après l’apartheid en Afrique du Sud. Sans jugement, parce que c’est l’unique façon de faire toute la vérité. Quand la France a tourné la page de la guerre d’Algérie, elle a amnistié les terroristes de l’OAS. Mais il faut une volonté politique très forte qui n’existe pas pour l’instant en Italie.

Bastien Bonnefous

Photo : Stéphane Viard (Lieu-dit)

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu