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27/03/2008

Pelecanos ou Zola à Washington

2e6d8892f4c65d0254b257ba0d6638b0.jpg Encore une légende du noir. Los Angeles a Ellroy et Connelly, Edimburg a Rankin, New York a Lieberman, Galway a Bruen… Et Washington a Pelecanos. Pas de débat possible. George Pelecanos est né à Washington il y a 51 ans, George Pelecanos a grandi à Washington, dans un quartier ouvrier au milieu d'une population noire où son père, immigré grec, avait monté un snack. Et George Pelecanos écrit sur Washington. Treize romans noirs traduits à ce jour en France. Tous se déroulent à "Drama City" - titre de l'un des derniers. Attention, pas le Washington du Capitole et de la Maison Blanche. Ce Washington là, Pelecanos s'en fout. Lui s'intéresse au Washington caché, celui des ghettos, des guerres des gangs, de la dope, de la misère, du racisme, de la police… Au Washington du peuple en somme, contre celui de l'élite.

 

Costard bleu marine rayé et petite barbe grisonnante bien taillée, George Pelecanos est comme beaucoup de romanciers américains en goguette en France : très cordial. Il aime expliquer son travail, ses méthodes, ses goûts, comme le prouve l'interview qui suit. Invité vedette du festival de polar Quais du polar à Lyon, il salive déjà, rapport aux "good foods and wines".

 

Pelecanos est un pro : ses romans sont toujours parfaitement documentés, écrits sans chantilly, sans un détail qui manque à l'appel. C'est propre, net et précis. En bientôt vingt ans de carrière, le romancier est passé d'une première série de livres - celle des Nick Stefanos, privé d'origine grec qui ressemblait violemment au jeune Pelecanos - au "Quartet de Washington" et à la série d'enquête du duo policier bicolore, l'ex-flic noir Derek Strange et le privé blanc Terry Quinn. Avec ses romans écrits à la troisième personne, Pelecanos a vu large, il retrace une sorte de saga de Washington des années 1940 à nos jours. Avec à la clé, les évolutions sociales, politiques, économiques et raciales de la capitale américaine et de l'Amérique tout court.

 

Son dernier opus traduit chez nous s'intitule Les jardins de la mort. S'inspirant d'une authentique affaire, il couvre les années 1985-2005. A vingt ans de distance, des enfants noirs sont assassinés dans les jardins de Washington. Trois policiers qui ont couvert l'enquête en 1985, vont reprendre du service vingt ans plus tard. Trois flics, trois visions de la police, trois destins. Pelecanos ne sait pas encore si ces personnages augurent d'une nouvelle série de romans. Au-delà, on retrouve dans ce livre la patte Pelecanos, avec au premier chef, la présence constante de la musique. Pelecanos est l'écrivain américain de la pop culture. Bloqué aux années 1970, chacun de ses romans est un véritable disquaire de poche des meilleurs sons funk et soul. Ecriture et musique sont tellement liés chez Pelecanos, qu'aux Etats-Unis son roman Hard Revolution avait été carrément publié avec un CD, bande-son du livre.

 

Enfin, on ne serait pas un minimum complet sur le gars si on ne signalait pas qu'il avait aussi à son actif, une bonne partie des scénarios de la série policière produite par HBO, "The Wire". Chef d'œuvre télévisuel, cette série retrace la vie d'un service de police de Baltimore, avec comme particularité que chaque saison suit l'intégralité d'une seule enquête sur plusieurs épisodes. Comme les romans de Pelecanos, pas de tape à l'œil, que du vrai, du concret, de l'ultra-réalisme. Une merveille.

 

Les jardins de la mort, George Pelecanos, Seuil Policiers. Traduit de l'américain par Etienne Menanteau. 

 

De passage à Paris, George Pelecanos a reçu Polar Blog

pour parler de ses livres, de sa ville, des jambes des femmes, et même de Sarkozy.

 

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Les Jardins de la Mort se déroulent à Washington de 1985 à 2005, des années Reagan aux années Bush. Au-delà de l’intrigue policière, quel sens avez-vous voulu donner à ce livre ?
J’ai voulu montrer les changements énormes intervenus en vingt ans à Washington. Comme toutes les villes de l’est américain, Washington a connu de grands changements urbains, avec des effets sur les modes de vie. Les classes moyennes et les classes supérieures, de toutes les couleurs, sont arrivées dans le centre-ville, et ont repoussé les classes défavorisées vers la périphérie. Résultat, le crime a baissé downtown, mais ce n’est qu’une impression, il n’a fait que se déplacer. J’ai voulu montrer ce changement de surface très superficiel.

Ce roman, c’est trois policiers et trois visions de la police : un bon flic, un mauvais flic, et un flic brisé par son métier…
C’est vrai, mais c’est plus compliqué. On se rend compte à la fin que le bon flic pour boucler son enquête, n’hésite pas à franchir la ligne, et que celui qui semblait mauvais a été viré de la police pour avoir aidé des prostituées. Est-ce si mal que ça ? Ce que j’ai voulu montrer, c’est que pour faire un bon flic, il en faut plusieurs différents. Seul, aucun des trois policiers du livre n’aurait réussi, c’est ensemble qu’ils s’en sortent. Le personnage du vieil inspecteur T.C. Cook m’a été inspiré par un inspecteur qui a couvert l’histoire qui a inspiré le roman. Cette vieille affaire jamais résolue l’a vraiment cassé, et j’ai voulu raconter comment une affaire peut briser un policier. En plus, la vraie histoire avait une dimension raciale, toutes les victimes étaient noires et la population avait le sentiment que la police ne faisait rien pour trouver le meurtrier. Or, l’inspecteur lui-même était noir et avait souffert du racisme dans la police. Il en était devenu très amer.

On retrouve dans ce roman deux éléments centraux du style Pelecanos : la musique et le basket-ball.
Je ne peux pas m’en empêcher. C’est fondamental chez moi de parler musique et sport. De toute façon, de quoi parlent les gars qui boivent dans les bars : de politique, des femmes ? Non, ils parlent de sport et de musique.

Votre style est aussi très journalistique, avec un grand sens du détail.
Je n’ai jamais fait de journalisme, mais je pense que j’aurais pu être un bon journaliste. Je me documente beaucoup, j’ai une bonne mémoire, donc je me souviens de plein de petits détails. Et ce sont ces détails qui font un personnage : sa manière de s’habiller, de marcher, ce qu’il boit, ce qu’il mange, la musique qu’il écoute, sa manière de parler… Et puis la marque de sa voiture. Les bagnoles, j’adore ça !

Vous enquêtez avant d’écrire ?
Oui souvent. Pour ce roman, j’ai pu suivre la police criminelle de Washington. C’est un milieu très fermé, mais ils ont accepté parce qu’ils avaient aimé mon travail de scénariste sur la série policière The Wire. Quand je les ai suivi, il y a eu un meurtre grave à Washington, et j’ai eu la chance d’être là du début à la fin de l’affaire, depuis le meurtre jusqu’à l’arrestation du meurtrier. A côté, j’ai aussi rencontré pas mal de gamins qui dealent et ils m’ont raconté plein de trucs, sans problème. Les gens me parlent facilement, je ne sais pas pourquoi, mais ça m’arrange.

Tous vos romans se déroulent à Washington, mais il n’y a jamais une ligne sur le Washington de la Maison Blanche ou du Congrès…
Les gens dont je parle dans mes livres, se foutent de la Maison Blanche. La capitale fédérale est invisible pour eux. C’est délibéré de ma part de ne jamais en parler, c’est en quelque sorte un geste politique, une manière de dire que la politique nationale américaine ne concerne pas la vie quotidienne des gens.

Au cours de votre œuvre,vous êtes passé du « je » dans vos premiers romans et la série des Nick Stefanos, au « il » de vos romans plus récents. Pourquoi ?

C’était plus facile de dire « je » dans mes premiers romans parce que j’apprenais à écrire. Quand je suis passé au « il », c’était un vrai défi, ça a ouvert mes livres sur le monde. Je trouve qu’ils sont mieux écrits, plus riches, plus vastes, parce que je peux suivre plusieurs personnages. Mais si demain, c’est mieux pour l’intrigue que je revienne au « je », je le ferai.

Vous avez commencé à écrire assez tard, après 30 ans. C’est mieux ?
Je n’en sais rien, en tout cas, pour moi, ça a marché. J’avais beaucoup vécu avant d’écrire, donc j’avais des choses à raconter. Souvent, je vois des jeunes gars se mettre à écrire, alors qu’ils n’ont pas grand-chose à dire. Pour écrire, il faut être sorti de l’école, avoir vu le monde, sa saleté, sa beauté, il faut avoir vécu tout simplement.

Votre roman de guerre, écrit à l’âge de 10 ans, « Les deux guerres du lieutenant Jeremy », n’était pas à la hauteur ?
Ah ça non, il ne tenait pas la route. Mais ça prouve qu’à 10 ans, j’avais assez de persévérance pour aller au bout d’un livre. Puis bizarrement, je n’ai plus écrit une ligne pendant vingt ans, même pas une nouvelle. J’ai travaillé, je me suis amusé, j’ai gagné ma vie.

Pourquoi êtes-vous devenu scénariste sur la série The Wire, sur HBO ? Pour l’argent ?
Ce n’était pas pour faire du fric. J’ai refusé beaucoup de films ou de séries qui m’auraient rapporté un bon paquet de fric, mais ça ne m’amusait pas. Si j’ai accepté de travailler sur The Wire, c’est parce que David Simon, le créateur de la série, faisait à la télé ce que je faisais dans mes romans : raconter les problèmes sociaux en arrière-plan de la réalité policière. Je suis aussi fier de cette série que de mes livres. Et entre nous, HBO ne paie pas très cher !

Dans vos romans, il n’y a ni héros ni salaud suprême, simplement des pauvres types qui tournent plus ou moins bien…

La vie est comme ça, on peut facilement passer d’un côté ou de l’autre. J’ai souvent été proche du mauvais côté, mais l’amour et le travail m’ont remis dans le bon chemin. Maintenant, quand je me lève le matin, je suis beaucoup plus concentré qu’avant. J’ai fait beaucoup de petits boulots, j’ai travaillé dans des bars, en cuisine… Mais c’est quand j’ai commencé à écrie que j’ai su que j’avais trouvé ma voie. La plupart des best-sellers américains parlent de héros purs et durs qui réussissent tout. Pas mes romans, j’ai toujours aimé les gens différents, les loosers.

Un de vos romans s’intitule Drama City. C’est une bonne définition de Washington ?

C’est en tout cas comme ça que ses habitants appellent Washington. Un autre surnom, c’est « la ville du chocolat », en référence à la communauté noire. J’aime beaucoup Drama City, parce que ça fait référence aux masques grecs avec deux visages : la tragédie et la comédie.

Vous avez travaillé dans une boutique de chaussures pour femmes. C’était bien ?
C’était la boutique la plus tendance de Washington, donc les clientes étaient les plus belles femmes de la ville, mais toutes classes sociales confondues, des femmes d’affaires aux prostituées. Quand on est jeune, c’est fantastique, on passe la journée à toucher leurs jambes et leurs pieds. C’est vraiment le boulot le plus chouette que j’ai pu faire.

2008 est une année électorale importante aux Etats-Unis. Vous la suivez particulièrement ?
Oh oui, c’est la campagne électorale la plus importante de toute ma vie, et ma mère qui a 85 ans le pense aussi. C’est quand même la première fois qu’un Noir ou qu’une femme ont une chance d’être président des Etats-Unis ! Je suis un supporter officiel de Barack Obama, et je suis certain que John McCain sera la victime des années Bush. Les Américains n’aiment plus Bush, et McCain va le payer.

Vous connaissez Nicolas Sarkozy ?
Oui, à Washington, on le connaît, mais on connaît surtout sa nouvelle femme. La presse américaine aime bien Sarkozy, parce que c’est un gars sexuel. Il excite plus que Bush ou Gordon Brown en Angleterre. Mais ça ne va pas plus loin que ça.

Vous n’avez pas de chance avec les adaptations au cinéma de vos romans. Où en-est on de celle de King Suckerman par Miramax, et de celle de Blanc comme neige par le réalisateur Curtis Hanson ?

Miramax, ça ne se fera pas, et Blanc comme neige, je n’en sais rien, ça fait quatre ans que c’est dans les tuyaux. C’est vrai, je n’ai pas de chance, certaines personnes m’expliquent que Hollywood est frileux avec mes livres, parce qu’il y a beaucoup de personnages noirs et qu’ils estiment que des films avec beaucoup de Noirs ne se vendent pas à l’étranger. En plus, mes histoires ne sont pas gaies, on y parle de la pauvreté, des ghettos, du racisme… Le genre de choses que les gens font semblant d’aimer, mais qu’ils n’ont pas envie d’aller voir au cinéma toutes les semaines. Je trouve cela très hypocrite, mais bon, je m’en moque, ça ne fera pas changer ce que j’écris.

Interview : Bastien Bonnefous

Portrait : Sébastien Ortola. 

 

 

 

Commentaires

Merci pour cet interview, Pelecanos est un des très très grands actuels.

Écrit par : Jean-Marc Laherrère | 28/03/2008

Oui merci, j'adore Pelecanos découvert grace à Claude Mesplède

Écrit par : alain | 29/03/2008

Oui merci, j'adore Pelecanos découvert grâce à Claude Mesplède

Écrit par : alain | 29/03/2008

Merci pour cette interview, vraiment ! Je n'ai jamais éprouvé autant de plaisir à suivre un même auteur oeuvre après oeuvre...je serais curieuse de voir les adaptations cinématographiques !!!

Écrit par : Marie | 07/07/2008

Merci pour cette petite analyse de ce roman de monsieur Pelecanos et vous savez que c'est bien evident que ces romans ont un tel succes dans le monde litteraire.

Écrit par : Sophie - Mp3 | 16/12/2008

J’aime bien les réponses laconiques et un peu dédaigneuses de George Pelecanos ce que constitue certainement une partie de son style bien évident. Dons, vas-y parce que tu est en digne hehe. De plus son sincérité se jette aussi aux yeux.
Merci de m'avoir fait découvrir George Pelecanos ! Votre interview est tres sympa!

Écrit par : Eloise - Arbeitsrecht Rechtsanwalt Stuttgart | 14/03/2009

salut, commentaire tardif, mais vraiment bravo faut continuer...je suis fan de polar et ca a commencé un jour avec "blanc conne neige" du monsieur du dessus...Rappeur, slameur, (et correspondant de presse fut un long temps)
ce type m'a troué...vraiment précision, vitesse de la description, profondeur de l'intrigue...oui c'est un pro efficace...je les ai presque tous...pour vous dire ma femme m'a achete the river where the dead mens go en anglais parce que je l'ia longtemps cherché en francais mais je désespère pas de le trouver au hasard d'une brocante (comme j'ai trouvé Tucker Coe...)...je suis en train de le lire...en attendant...bref continuez au plaisir de revenir sur votre blog

Écrit par : grifter | 26/06/2010

Salut, Votre article est réellement convaincant et développe assez le sujet proposé. J'aime principalement la clareté des explications au sujet pour les sujets traités. Je m'imaginais pas découvrir une explication autant explicite, par ailleur l’ensemble des remarques faites sur ce blog ont solution à l'ensemble de mes problèmes à ce point. assez facilement qu’il pourrait être important d'informer davantage la mentalité des gens sur ce sujet et je suis totalement de l'enthousiasme que cela génère. J'attends avec hâte votre intervention suivante, qui j'espère, sera immanquablement tout autant fascinant. En attendant de pouvoir vous lire à nouveau rapidement. Cordialement.

Écrit par : Myriam | 23/05/2011

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Écrit par : cheap air jordan shoes | 25/06/2011

Et bien c'est un excellent post!
Ce n'est pas tout à fait la seule fois que je parcours ce site là: mais aujourd'hui, je me sens obligée de laisser un mot.
Tu as d'autres trucs à préconiser à ce sujet (peut-être d'autres billets sur un site) ?

En tout cas encore bravo !
A très bientôt !

Écrit par : Notrefamille.com : cuisine, recettes de cuisine, recettes recettes de cuisine de notrefamille.com | 15/04/2013

Les commentaires sont fermés.

 
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