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18/03/2008

Et la Série Noire se déChainas

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C'est le phénomène polar français du moment. Un pavé de 500 pages de violence et de rage. Certains adorent, d'autres détestent, la plupart ont un méchant goût dans la bouche longtemps après l'avoir lu. C'est toujours bon signe. Titre : Versus. Auteur : Antoine Chainas. Editeur : Série Noire. Comme souvent, devant une nouveauté qui déboussole, on sort la machine à comparaisons. Alors, c'est Dantec pour les uns, Céline - carrément - pour d'autres. Du brutal, du définitif, du qui laisse pas vraiment place au débat.

 

219f33a8e4f5cfa93abe30761d761850.gif Commençons par le commencement. Pour les amateurs du genre, Antoine Chainas n'est pas un inconnu total. Début 2007, il signait son premier roman chez la vieille dame du polar. Aime-moi, Casanova. L'histoire déjantée d'un flic obsédé sexuel, complètement addict au cul, qui passait son temps à se faire exploser la tronche par plus fort que lui. Au hasard malheureux de ses rencontres, il croisait une stagiaire experte en enfilage de perles dans le fion, une dresseuse aveugle de chiens sodomites, un boucher déchaîné, Elvis en patron de boîte SM… Ça commençait chez San-Antonio, ça finissait dans la tragédie grecque. Un roman forcément plus qu'original même si un peu répétitif, qui avait allumé en rouge brillant dans un coin de notre tête : "auteur à surveiller, attendons le prochain livre".

 

Et quel livre! Versus donc. On reste dans la maison Poulaga. Mais fini le flic obsédé sexuel. Place au major Nazutti. Une boule de haine, un des personnages les plus forts du noir français de ces dernières années. Nazutti est une ordure, une vraie : il hait les hommes, les femmes, les enfants, les vieux, les Noirs, les Arabes, les Juifs, les homos, les hétéros, les flics, les politiques, les touristes, les médecins, les avocats, les juges, les profs, les fonctionnaires… Bref, il hait l'humanité. Mais surtout, les pervers, les satyres, les pédophiles. Nazutti ne dort pas, ne rêve pas, ne mange pas, ne boit pas, ne pleure pas, ne rit pas : il chasse. Il chasse la lie de la Terre. Nuit et jour. Obsédé par la souffrance, la vengeance, la mort, la haine. Il ne parle pas, il frappe, il torture, il magouille, il transgresse. Comme Philippe Nahon dans le film de Gaspard Noé, Nazutti est "seul contre tous". Il va pourtant devoir faire équipe avec Andreotti, jeune inspecteur idéaliste brisé par une ancienne enquête qui a mal tourné pour lui.

 

Si le tandem méchant flic-meilleur flic n'est pas nouveau, le rythme, l'énergie et l'effet de souffle du roman, laissent pantois. Certains passages choquent, dégouttent, écœurent. A quoi bon diront certains? Peut-être, mais aucune scène ne semble gratuite, ce qui fait la force du livre, et le rend au final supportable pour ceux qui iront à son terme. 

 

Alors, Chainas nouveau Céline? N'exagérons pas. Si comme le reclus de Meudon, il semble pour écrire mettre sa peau sur la table, il n'a pas la même inventivité verbale et linguistique que l'auteur du Voyage. En revanche, on retrouve en effet le Dantec de la Sirène rouge. Même écriture au cordeau, même goût de la balistique, du monde scientifique et médical, de la neurologie… parfois trop, mais pas (encore?) le délire mystico-réac du néo-Canadien. Pour ceux que ça intéresse, on apprend beaucoup dans Versus sur les différentes techniques de tortures et de suicides, ainsi que sur les multiples déviances sexuelles et physiques. Une attirance pour cette humanité des freaks anonymes qui rappelle surtout Seven de Fincher, ou les romans de Chuck Palahniuk.

 

D'Antoine Chainas, on ne sait grand chose. Sur la 4e de couverture d'Aime-moi, Casanova, il indiquait avec beaucoup d'humour que "décédé en 1999, il travaille depuis dans une grande administration française". D'après nos informations, il s'agit de celle avec laquelle on peut bouger si on en a envie. Et toujours d'après nos informations, Antoine Chainas semble à l'opposé des personnages de ces livres : un homme normal qui vit dans le sud - ces deux romans ne sont précisément localisés, mais la ville rappelle diablement Nice ou Cannes - avec sa petite famille. Il sera à la fin du mois de mars à Lyon pour le festival Quais du polar. M'est avis que les curieux risquent d'être nombreux devant son stand. 

 

Versus démarre comme un coup de poing dans le plexus, finit comme une explosion à la grenade. Chainas est-il la nouvelle star du noir hexagonal ? Réponse dans quelques romans. Ce qui est sûr, c'est que dans le paysage global de la production française, il est d'ores et déjà à part. Et ça, c'est bien.

 

Versus, Antoine Chainas, Série Noire.  

 

NB : comme signalé en commentaire (merci Jean-Marc Laherrère), vous pouvez retrouver une interview d'Antoine Chainas sur bibliosurf. Le romancier y livre quelques clés sur son travail. Et en plus, il y a une photo. Comme David Peace, Chainas a une tête normale, je ne sais pas si c'est rassurant ou plus inquiétant encore.

Commentaires

Entièrement d'accord avec ce billet. J'ajouterais seulement que Casanova manquait un peu d'un squelette pour tenir le délire (l'intrigue étant assez lâche), alors que dans Versus ça tient parfaitement.

Un lien : sur bibliosurf une rencontre virtuelle entre Antoine Chainas et quelques lecteurs.

http://www.bibliosurf.com/Posez-vos-questions-a-Antoine

Écrit par : Jean-Marc Laherrère | 18/03/2008

pour avoir la même coupe de cheveux que lui, ça fait flipper sa race...

Écrit par : david carzon | 18/03/2008

Merci Bastien pour cette chronique pleine de bruit et de fureur, comme on dit par chez nous. Vos informations sont exactes : je serai à Lyon d'ici une quinzaine de jours. En attendant, pour ceux que ça intéresse, une nouvelle paraît dans le Technikart Hors Série Littérature de ce mois-ci... Un truc légèrement destroy sur le commissaire Moulin revu et corrigé façon Francis Bacon du pauvre. Il devrait aussi y avoir un portait dans l'Express de la semaine prochaine ou le suivant, je ne sais plus. Voilà.
Et je répondrai pour la forme à David que je partage complètement son analyse sémiologique sur les champs lexicaux déployés dans Versus : en effet, je "flippe ma race" tous les jours. Et si lui aussi veut "flipper sa race" je peux d'ailleurs lui filer l'adresse de mon coiffeur (Non ? Bon, d'accord...). Allez, salut et merci encore.
Antoine Chainas.

Écrit par : antoine | 18/03/2008

Bastien is back ! J'avais lâché l'affaire, moi, à force de voir Sarko en une de ton blog. Heureux de voir que tu as rouvert les vannes de tes critiques toujours aussi bien léchées. Sinon, Versus est un polar incroyable. Ce qui est aussi intéressant, pour moi qui adore le cinoche, c'est qu'il partage plein de points communs avec MR 73 : un flic rongé (par le désespoir pour MR73, par la haine pour Versus), un serial killer, une victime qui peine à faire le deuil d'un drame, des flics qui s'embrouillent, une hiérarchie qui ne soutient pas la base, une ville du Sud filmée/décrite en dehors des poncifs, une ambiance sombre, glauque... Je vous conseille d'aller voir l'un tout en lisant l'autre. Ce sont deux très grands polars.

Écrit par : Anderton | 21/03/2008

et moi qui pensait qu'il ne se faisait plus rien de bien en série noire (à part Bruen bien entendu) et qui était désespéré de retrouver ce genre de choses, il va falloir que je sorte le portefeuille...

Écrit par : ThomZ | 22/03/2008

Ben ça, rien de bien à la série noire ? A part Bruen, Jo Nesbo, Charlie Williams, Jonathan Trigell, Nick Stone, Colin Bateman, Peter Temple, Alessandro Perissinotto, Shannon Burke, DOA, Norman Green ... Et j'en oublie, et le caryl férey à venir très prochainement. Ca en fait du monde, et du beau monde.

Écrit par : Jean-Marc Laherrère | 26/03/2008

Ouaip, il n'aime pas les satyres, les pédophiles, les pervers... comme ma crèmière, quoi... Où est l'originalité du bonhomme? le bon chic pétainiste se vend toujours aussi bien... C'est lassant, ces recettes qui marchent à tous les coups, parce que les gauchos ont peur de faire trop moral en critiquant un personnage de roman somme toute assez conventionnel, mais qui ose (uh, uh) dire des choses, ah là là, des choses...

Écrit par : Rob | 11/09/2008

Comme il est dit à un moment dans le livre, Versus "n' est pas une enquête qu' on mène, mais un putain de chemin de croix!".
Entamer sa lecture, c' est plonger dans une vision de notre société d' une noirceur effrayante et vertigineuse, et pourtant si réaliste. Pas de surenchère ni de complaisance ici, mais une description de la nature humaine et de son côte sombre et glauque sans phare ni pincettes.

Écrit par : Elliot - No Documents Payday Loans | 17/02/2009

Les commentaires sont fermés.

 
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