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05/03/2008

Reykjavik et reviens tard

b493b59c19de7cc6502af57af4573cb5.gif Imaginez un auteur français lu par la moitié des habitants de notre belle contrée. Pas vraiment crédible. C'est le cas, toutes proportions gardées, d'Arlandur Indridason, la tête de proue du polar islandais. Un véritable phénomène dans cette île peuplée de quelque 300 000 âmes, l'équivalent de la ville de Nantes à titre de comparaison.

 

Fils de romancier, ancien journaliste, Indridason a créé à lui tout seul le polar islandais. De quoi en imposer. Avant lui, l'autochtone lisait les voisins nordiques - un peu - ou les best-sellers anglosaxons - beaucoup. Il y a quelques années, Arnaldur (un prénom de conquérant romantique) a osé islandiser le genre, avec son personnage de flic mélancolique et inadapté social, le commissaire Erlendur. Sauf qu'en Islande, il y a au pire deux crimes par an, zéro fusillade, pas plus de course poursuite… Pas de complot à déjouer, pas de bombe à désamorcer, pas de maffia à infiltrer. Au pire, le crime est familial, causé par l'alcool et/ou la jalousie, et le meurtrier part rarement en cavale.

 

Résultat, les polars d'Indridason sont à l'image d'Epinal de l'Islande : lents, rugueux et minéraux. Faute de spectacle, il y a l'ambiance, et faute de violence, il y a les non-dits. Le commissaire Erlendur est de cette race-là : celle des taiseux butés et contemplatifs. Lui se passionne, jusqu'à l'obsession, par les disparitions, sport national en Islande, souvent nourri par les conditions météo hostiles.  Dès sa parution en France, aux éditions Métailié, la critique a dégainé son simenonien Maigret pour étiqueter l'Erlendur d'Arnaldur. Sauf que l'Islandais avoue avoir peu lu le Belge (lire l'interview ci-après).

 

Quatrième roman traduit en gaulois, L'homme du lac, sorti récemment, est du pur Arnaldur. Un squelette coulé au fond d'un lac, attaché à un appareil de l'ère soviétique, plus un disparu depuis les années 1960 laissant pour seul indice une Ford avec une jante en moins. C'est suffisant pour exciter la curiosité du commissaire Erlendur, qui va devoir remonter les heures sombres de la Guerre froide en Islande. Pour rester entre Nordiques, c'est moins spectaculaire qu'un Mankell ou un Nesbo, et beaucoup moins technoïde qu'un Larsson. Mais comme eux, Indridason autopsie la société nordique et livre au lecteur le contre-point du miracle socio-économique scandinave.

L'homme du lac, Arnaldur Indridason, Métailié. Traduit de l'Islandais par Eric Boury.


Arnarldur Indridason était il y a quelques semaines en promotion à Paris. Polar Blog l'a rencontré.

 

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Dans L’homme du lac, comme dans tous vos romans, il est question de disparitions. Pourquoi une telle constante ?
En tant que romancier, je trouve intéressant d’examiner ceux qui restent et la manière dont ils continuent à vivre. Par définition, on ne connaît pas le destin des disparus, en revanche, on connaît celui des proches qui restent et qui sont souvent plongés dans le malheur à cause de cette perte.

Les histoires de disparitions ont aussi une grande importance culturelle en Islande ?
C’est exact. Autrefois, il était très dangereux de voyager dans le pays à cause des conditions météo. Quand le temps se déchaînait, il n’était pas rare que les voyageurs se perdent et meurent de froid. Ce genre d’événements a donné lieu à de grandes histoires populaires de fantômes dans la littérature islandaise. Souvent, on ne retrouvait pas les corps, dont on brodait ces histoires de fantômes, une manière pour l’esprit humain de trouver une explication à ces disparitions. Dans mes romans, l’histoire du commissaire Erlendur et de son frère disparu en montagne quand ils étaient enfants, peut aussi se résumer à une histoire de fantômes. Dans sa vie professionnelle comme dans sa vie privée, il est constamment en train de se débattre avec dans fantômes du passé.

Autre constante de vos romans : révéler un passé caché de l’Islande. Dans L’homme du lac, il s’agit des liens entre les communistes islandais et l’Allemagne de l’Est durant la Guerre froide. Pourquoi avoir voulu traiter de ce thème ?
Je suis né en 1961. J’ai grandi pendant la Guerre froide, dans la peur permanente du conflit atomique. J’ai aussi été élevé dans les histoires d’espionnage entre les deux blocs ennemis, l’Ouest contre l’Est. J’avis envie de parler de cette période et d’écrire un roman islandais qui mettrait en scène de prétendus espions communistes dans ce pays. Je ne sais pas si de tels espions ont réellement existé, en revanche, un lieu a bien existé : ce lac de Kleifarvatn, près de la rive nord de Reykjavik, au fond duquel on a bien retrouvé en 1973 des appareils d’écoute et de transmission soviétiques. A partir de cette anecdote, j’ai imaginé la présence d’espions communistes en Islande. Pourquoi étaient-ils là ? Que faisaient-ils ? C’est comme ça qu’est née cette histoire.

Troisième constante : la famille qui joue un rôle central dans vos romans. C’est même le sujet principal de vos livres à mon avis.

La famille est l’institution la plus  importante de nos sociétés. Ce n’est pas une conception conservatrice, mais nous sommes tous le fruit d’une famille qui nous influence qu’on le veuille ou non. Ce qui m’intéresse, c’est d’explorer les liens à l’intérieur d’une même famille : les liens parents-enfants, maris-femmes, frères-sœurs… Surtout les liens de destruction. Dans les familles, les innocents sont toujours les enfants, ce sont eux qui font les frais d’une famille qui se disloque, et généralement ils n’y sont pour rien. Enfin, c’est aussi parce que l’Islande est un pays très peu peuplé, et la famille est peut-être plus qu’ailleurs le noyau social le plus important.

Parlons d’Erlendur, votre commissaire. Qui est-il ? Comment est-il né dans votre esprit ?
Son obsession est de résoudre des enquêtes. C’est un vrai spécialiste des disparitions, à cause de celle de son frère. Cette douleur  jamais éteinte contamine mes livres, et c’est peut-être encore plus fort dans L’homme du lac, car ce livre est avant tout un roman d’amour sur des gens qui n’ont pas réussi à vivre leurs histoires d’amour. Mais Erlendur est un personnage encore en formation, je n’ai pas mis un point final à son histoire. Un jour, j’ai compris que je tenais avec lui le premier personnage de policier islandais. A l’époque, il n’y avait pas de tradition d’un polar typiquement islandais dans la littérature nationale. Erlendur est né vierge, et je lui donne des éléments de la société dans laquelle je vis. Il est dépressif peut-être à cause du climat, et mélancolique à cause d’une nature impitoyable, et de mauvaise humeur à cause des changements dans la société islandaise. C’est un homme qui refuse de prendre des responsabilités dans l’existence, surtout dans la sienne. Erlendur en islandais veut dire étranger. Il est étranger, car non intégré dans son environnement, et c’est aussi un étranger dans la littérature islandaise.

Pourquoi vous êtes-vous tourné vers le polar ?

A mes débuts, je ne réfléchissais au genre de mes romans. Je voulais simplement écrire des romans captivants avec des personnages attachants, et un fil narratif qui raconte quelque chose du présent. Il est apparu que j’étais dans une tradition anglo-saxonne du roman noir. Ça me convient parfaitement, j’aime les mystères, la structure des romans noirs, la construction d’une tension, leur manière de parler de la société sans tomber dans le donneur de leçon.

Est-ce aussi un moyen de montrer l’envers du décor du miracle social et économique nordique ?
Je n’y réfléchis pas trop en fait. Quand j’écris, je n’ai pas envie de sauver le monde, tout simplement parce que je ne sais pas comment faire. Je veux simplement pointer du doigt les travers de notre société pour essayer de rendre nos vies meilleures. Le roman noir est un excellent outil pour cela, car on y est confronté avec toute une varité de sentiments humains.

Comment expliquez-vous le succès impressionnant du polar nordique ?
Je pense que ce succès tient surtout à ce que j’appelle le réalisme social. Pour les Européens, la Scandinavie a un petit côté exotique, mais en même temps, ce polar raconte des histoires de gens comme vous et moi, des gens de chair et de sang, auxquels les lecteurs peuvent s’identifier. On ne parle pas de complots mondiaux auxquels personne ne croit, comme Da Vinci Code et compagnie.

Ce sont aussi des romans à la violence peu spectaculaire.

Oui, c’est une violence plus psychologique, mais aussi plus réaliste. Dans mes romans comme dans la plupart des romans nordiques, il n’y pas d’explosions spectaculaires, comme dans les romans américains, tout simplement parce que personne n’y croirait. Par exemple, la police de Reykjavik n’est pas armée, donc Erlendur ne peut pas porter une arme et tirer à tout bout de champ, ce ne serait pas crédible.

Quelles sont vos influences ? En France, on compare souvent vos romans à ceux de Simenon, et Erlendur à Maigret…
Je ne connais pas bien Simenon, j’ai peu lu ses livres, j’ai vu davantage de films et de téléfilms sur Maigret, mais je suis très content d’être comparé à lui. Mes auteurs préférés sont les Suédois Maj Sjöwall et Per Wahlöö. Ils ont créé dans les années 1960 le personnage de l’inspecteur Beck*. Ils sont en quelque sorte les fondateurs de la Ligue des auteurs nordiques.

Vous êtes un auteur incontournable en Islande, et vos romans connaissent un grand succès en Europe. Comment le vivez-vous ?
Je suis très étonné du succès de mes livres en dehors de mon pays. Au départ, j’écris pour mes compatriotes, pour une population de 300 000 personnes. Pour un auteur d’un si petit pays, c’est très satisfaisant de pouvoir passer les frontières et être lu à l’étranger. L’accueil de mes romans en France est exceptionnel. Mais j’essaie que ce succès ne change pas mon écriture et l’auteur que je suis. Voyager et être lu à l’étranger, c’est très bien, mais ce qui me plait le plus, c’est de rester chez moi, tranquille à écrire.

* A ce sujet, Rivages s'apprête à rééditer les romans de l'inspecteur Beck (ndr).

Propos recueillis par Bastien Bonnefous

Portrait : Serge Pouzet 
  

Commentaires

J'ai l'impression qu'il ne faut pas confondre la littérature islandaise avec le grand principe Suisse : doucement le matin, pas trop vite le soir... Et inversement.

Écrit par : LVE | 06/03/2008

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