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17/01/2008

Peace, abjection soleil levant

45739ffa2235f6c4b4ef9773b4a4c94b.gif Il nous avait laissé, quasi inconscients, sur le bord de la page, à la fin de son quartet halluciné et hallucinant du Yorkshire. 1974, 1977, 1980, 1983… quatre romans à l'estomac qui l'avaient imposé comme un des virtuoses du polar anglo-saxon de ce début de siècle. Quatre romans inspirés par son enfance dans la région de Leeds, où avait sévi un tueur en série, "L'éventreur du Yorkshire", sacrifiant treize femmes entre 1977 et 1981. Quatre livres de violence, de sang, de larmes, et de sperme, fouillant la pourriture politique, policière, médiatique et sociale d'une Angleterre passée sous le joug thatchérien.

 

Bien sûr, pas un papier sur David Peace sans rappeler l'anecdote familiale morbide : gamin, le petit David a longtemps cru que l'Eventreur était son père et a craint pour sa mère. Bien sûr, pas un article sans qu'on souligne sa parenté littéraire avec Ellroy : même angoisse enfantine (l'Eventreur pour l'un, la mère assassinée pour l'autre), même goût de la ville et du cycle (le Quartet du Yorkshire vs le Quatuor de Los Angeles), même style répétitif et speedé. Même quête surtout de la rédemption.

 

Mais David Peace a rapidement gagné son indépendance, et chacun de ses romans est désormais attendu avec une petite boule dans le ventre et la gorge. Une appréhension justifiée à la lecture du dernier, Tokyo année zéro, paru début janvier. Après le pays des fish and ships, l'Anglais s'attaque à celui des sushis, avec un cycle consacré au Japon après la Seconde guerre mondiale. Un Japon vaincu, atomisé, humilié, passé sous l'autorité américaine. Peace, qui vit au Japon avec femme et enfants depuis plus de dix ans, a choisi de raconter l'Histoire et le crime du côté des perdants. Comme à son habitude. Alors que le pays nippon subit jour après jour l'après-guerre, des jeunes femmes sont assassinées dans Tokyo. Tout le monde s'en fout, sauf l'inspecteur Minami, ancien soldat du Pacifique, qui va se perdre dans la quête de l'autre.

 

Un polar étouffant et poisseux. Un polar angoissé et nauséeux. Un polar peacien.

Tokyo année zéro, David Peace, Rivages Thriller. Traduit de l'anglais par Daniel Lemoine. 

 

Polar blog a rencontré David Peace au début du mois, en visite à Paris. Interview.

 

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Tous vos romans reposent sur des faits-divers authentiques. Pourquoi ce besoin de réel ?
Certains crimes permettent d’examiner le contexte social et politique dans lequel ils se sont produits. J’ai commencé à écrire sur l’endroit où j’ai grandi, la région de Leeds. Et là-bas dans les années 1970, a sévi « l’Eventreur du Yorkshire ». Sauf que je n’ai pas écrit sur Peter Sutcliffe, mais sur l’effet que ses crimes ont eus sur les gens à l’époque. Les crimes parlent de l’histoire cachée. L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Moi, je m’occupe des perdants.

Idem pour Tokyo année zéro ?
Tokyo année zéro, c’est le moyen pour moi de parler de cette ville en 1946. C’est un roman écrit comme un polar, mais en réalité, c’est un livre sur la guerre et sur la défaite.

Tout livre est donc politique ?
Bien sûr, et même si c’est inconscient pour un auteur, cette inconscience elle-même est politique.

Les victimes vous intéressent-elles plus que les criminels ?
Le polar traditionnel se concentre en général sur le tueur ou sur le détective. La plupart du temps, les victimes sont oubliées, elles sont tuées au début de l’histoire, pour lancer l’intrigue, comme une distraction. Je ne peux pas faire cela. J’estime que j’ai une responsabilité vis-à-vis des victimes, je veux leur redonner une voix.

Le monde de l’après-guerre appartient-il à l’histoire ancienne ?

Non, tout notre monde actuel découle des années 1945-1946. Un exemple : au Japon, après la défaite, les occupants américains ont rédigé la Constitution japonaise. Actuellement, il y a un débat au Japon pour la transformer. C’est une Constitution que les Japonais ont dû accepter et qui affecte toute leur vie politique depuis. Dans ce sens, la pêche de la baleine n’est pas seulement une question environnementale, mais une question d’indépendance et de souveraineté.

Tous vos livres semblent marquer par une quête, mais laquelle ?
C’est vrai, je suis en quête, mais comme tout le monde je crois. Le problème, c’est que la fin de Tokyo année zéro est une forme de réponse à cette interrogation. J’écris que la mort est un homme, un point où on s’arrête. Ça peut sembler évident, mais cette idée d’arrêt total me cause une grande anxiété. Je me demande « Que vais-je pouvoir écrire maintenant ? ».

Une phrase revient souvent dans le roman : « personne n’est qui il paraît être ».
Ce n’est pas vrai ? Moi-même peut-être ne suis-je pas la personne que je parais être, ni celle que je voudrais être. Mais c’est surtout une manière d’exprimer que chacun change avec le temps, comme le personnage principal du roman.

Votre style très particulier, très répétitif, rend difficile la lecture de vos romans.
Je n’essaie pas d’écrire des livres difficiles. Je n’essaie pas non plus d’écrire quelque chose de différent, d’expérimenter ou d’être avant-gardiste. J’essaie seulement d’exprimer la vision de l’histoire telle que je l’ai dans ma tête.

Mais vous ne craignez pas de vous priver d’une partie de lecteurs qui n’iront pas au bout de vos romans ?
Quand j’écris, je ne pense pas aux lecteurs. J’ai la chance d’être publié dans beaucoup de pays. Mes différents éditeurs ont tous un point de vue sur mon travail. Je les écoute, mais sans vraiment les entendre. J’essaie de rester très fort dans ma tête pour continuer à faire ce que je veux, pour conserver ma vision.

Pas de compromission donc ?
Pour David Lynch, la pire chose qu’il puisse arriver à un artiste, c’est de se compromettre, car il trahit alors à la fois le public et lui-même. Il se déteste et le public finit par le détester. C’est vraiment un très mauvais calcul à terme.

Comme de vouloir être le James Ellroy anglais, comme on vous présente souvent ?
Vous savez, c’est une perte de temps de répondre à ce type de questions, de savoir ce que les autres pensent de vous, quelle étiquette ils vous collent… Que je sois ou pas le Ellroy anglais, ça ne change strictement rien au bout du compte.

Vos livres sont-ils lus différemment d’un pays à un autre ?

Oui, en France, les journalistes que je rencontre m’interrogent beaucoup sur la psychologie des personnages. Ils ont une lecture très intense, très profonde de mes livres. En Angleterre, ils ne les lisent pas. Les seules questions qu’ils me posent c’est « est-ce que vous mangez des sushis tous les jours ? », des trucs de ce genre… En septembre, je suis allé pour la première fois aux Etats-Unis présenter mes romans, à New York et sur la côte ouest. C’était très intéressant, parce que les Américains ont une lecture de Tokyo année zéro très influencée par la guerre et l’occupation militaire américaine en Irak.

Comment écrivez-vous ?
J’écris presque tout le temps, le matin, l’après-midi, le soir… J’écris d’abord à la main, puis je retravaille le texte à l’ordinateur. Les premières versions sont en général plus longues que le texte publié. Le travail de réécriture consiste donc en grande partie à couper ce qui ne me semble pas nécessaire. Mais ce n’est pas toujours le cas. Par exemple, le manuscrit original de 1977 est celui qui a été publié à l’arrivée.

Vous écrivez des livres réellement extraordinaires, tant sur le fond que sur la forme, et pourtant vous semblez quelqu’un d’assez ordinaire…

Flaubert disait « être ordinaire dans sa vie, extraordinaire dans ses livres ». J’ai une vie assez banale, mais tout ce que j’en fais réellement, c’est écrire. J’essaie par exemple de passer des dimanches avec mes enfants, mais j’ai toujours un carnet sur moi et je prends des notes, et mon fils finit toujours par me dire que je ne l’écoute pas.

Comme Becket, vous n’êtes « bon qu’à ça » ?
Une autre citation de Beckett me plaît beaucoup, et me correspond peut-être davantage : « échouer à nouveau, mais échouer mieux ».

Croyez-vous en Dieu ?

(Long silence). Je ne sais pas. J’aimerais croire en Dieu, mais je ne sais pas… 

 

Textes : Bastien Bonnefous 

Portrait : Serge Pouzet 

 
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