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07/11/2006

Qui es-tu Boston Teran ?

medium_couv_teran_trois_femmes.jpg C'est ce que l'on appelle un auteur "culte", comme il est des buteurs "nés". Boston Teran. Quatre romans. Et déjà une petite légende. On ne connait pas son visage, on ne sait si c'est son vrai nom (sans doute pas), on n'est même pas certain de son sexe (je parie pour le masculin). Mais on est sûr d'une chose : son talent.

Il y a quelques années, Teran avait déboulé avec une merveille de sang et de poésie mêlés, Satan dans le désert. Un livre qu'on chuchote sous le manteau, qui fidélise direct, qui tranche l'humanité entre ceux qui l'ont lu et les autres.

Deux autres romans au compteur, et maintenant le petit dernier. Trois femmes. Beau, grand, noir, violent. Publié en France - aux éditions du Masque - alors qu'il n'a même pas trouvé preneur aux Etats-Unis.

Trois femmes, c'est l'histoire de… trois femmes. Une mère, sa fille, et une amie, dans le Bronx des années 50 aux années 70. La mère, Clarissa, Italienne catholique, bigote et inculte, se laisse frapper par son mari, Romain, sale petit macho trafiquant de drogue. La fille, Eve, sourde, muette, rejetée par son père, adorée par sa mère. Clarissa a eu une première fille, Marie, morte trop jeune. Elles n'ont jamais pu communiquer ensemble. Clarissa essaiera de toutes ses forces de se rattraper avec Eve. Pour l'y aider, une amie, Fran. Allemande, athée, cultivée, qui a fui le nazisme qui lui a pris son homme, sourd de naissance, et leur enfant, encore dans son ventre. A la place et à jamais, une cicatrice. Un soir où les coups seront trop forts, Clarissa sera tuée par son mari. Eve partira vivre chez Fran et découvrira dans la photo un moyen de se relier au monde des entendants.

 

Ces trois femmes - la femme battue, la femme handicapée et la femme charcutée - tenteront de survivre au milieu de la violence des hommes. Dans ce roman, Teran s'est attaqué au combat du Bien contre le Mal. Très vite, on comprend que tout finira dans le drame. Mais qui paiera? Les faibles ou les bourreaux?

 

Au-delà du destin de ces trois femmes, le livre est aussi (et surtout?) la chronique du Bronx sur deux décennies. D'Eisenhower à Nixon, on y voit monter les racismes et le communautarisme, et percer la drogue. Le tout sur fond de guerre du Vietnam. 

 

Des rares infos presque sûres que l'on possède sur Boston Teran, on sait qu'il aurait grandi parmi la communauté italienne du Bronx. Dans des courriers qu'il aurait envoyés à ses proches durant l'écriture du livre - et que Marie-Caroline Aubert, directrice de collection au Masque, a dénichés - il explique que le Bronx, entre les années 50 et les années 70, est « tout simplement la quintessence de l’Amérique ». « Variété des ethnies, gravité des conflits politiques, contraste entre pauvreté et richesse, sentiment religieux et racisme exacerbés ».

 

Grâce à ces lettres, on comprend également qu'Eve a bel et bien existé. Elle s'appelait « la petite Costa », était sourde et pauvre, et vivait dans un appartement au sous-sol avec son père, un homme violent. Teran se souvient qu'elle avait toujours un Instamatic autour du cou, cadeau d’une voisine. « Elle prenait une photo qui pouvait la relier au monde. Il y a un livre à l’intérieur de cette image, c’est sûr », écrit-il.

 

Dennis  Lehane voit en Teran, un héritier de Jim Thompson. Il a raison. Même désespoir, même noirceur, même (con)damnation des personnages. Pour Trois femmes, Teran dit s’être inspiré de la mythologie grecque. Lors d'un voyage en Grèce, il découvre le mythe de Déméter et de la trinité féminine : la créatrice, la préservatrice, la destructrice. « J’ai eu une illumination : je concevais une trilogie de femmes – celle qui crée, celle qui préserve, celle qui détruit – et les situerais dans le Bronx, au fil de deux décennies de trafic de drogue et de violence ». Qui dit mieux?

 
Trois femmes
, Boston Teran, Le Masque, 480 p., 21,50 €. Traduit de l'américain par Frank Reichert. 

03/11/2006

Mon Dahlia Noir

medium_ellroy_couv.gif Mercredi, sort sur les écrans Le Dahlia noir, le film de Brian de Palma adapté du chef d’œuvre de James Ellroy. Je ne vous parlerai pas du film, je ne l’ai pas encore vu. Mais plutôt du livre que je l’ai lu il y a très longtemps, durant des vacances d’été espagnoles et ennuyeuses (mes parents, en maillot, ne dansaient pas sur Luis Mariano, mais presque).

Par ce roman publié en 1987, tome premier du Quatuor de Los Angeles, Ellroy a bouleversé le roman noir contemporain. Tous les amateurs de polars connaissent l’histoire :  Betty Short, gamine de 22 ans, découverte morte dans un terrain vague de Los Angeles le 15 janvier 1947. Nue, mutilée, sectionnée en deux au niveau de la taille, un reporter la surnommera « Le Dahlia Noir » en raison de son goût pour les vêtements sombres. Un faits divers jamais élucidé qui reste une des énigmes criminelles les plus célèbres des Etats-Unis.

Et tous les amateurs d’Ellroy connaissent l’histoire dans l’histoire. Le Dahlia Noir n’est pas qu’un sujet macabre et fascinant de plus pour le romancier. Il le renvoie directement à sa propre histoire. Le 22 juin 1958, soit onze ans après la mort de Betty Short, Geneva Hilliker, la mère de James Ellroy, est violée et assassinée par un inconnu à Los Angeles. Là non plus, on ne retrouvera jamais le meurtrier. Ellroy a 10 ans, ses parents étaient divorcés, il haïssait sa mère qu’il considérait comme une traînée. Sa mort a nourri ses phantasmes incestueux. Et peu à peu, les deux histoires, celles de Betty Short et de Geneva Hilliker, se sont mélangées dans l’esprit du gamin puis de l’homme Ellroy. Ce passé, le romancier l’a raconté en 1996 dans son récit autobiographique Ma part d’ombre, passant aussi sur les années de vols, cambriolages, drogues, expiées au dernier moment par l’écriture.

A l’occasion de la sortie du film, Rivages réédite en poches Le Dahlia Noir, avec un postface inédite de James Ellroy. « Le roman qui est ma carte de visite est devenu aujourd’hui un film d’exception », écrit le romancier. Le Dahlia Noir a révolutionné le polar des années 1980. Sens de l’écriture et de l’intrigue, ambiguïté des personnages, renaissance littéraire de Los Angeles, Ellroy s’est aussitôt imposé en maître incontesté du noir mondial, dépassant largement les frontières du genre, pour entrer dans la littérature du Mal chez l’homme en quête de rédemption.

Surtout, Ellroy a réhabilité la femme dans le roman noir. Finies les pin-ups sexys, les garces splendides, les femmes fatales, place à la femme pure, forte, en soif d’amour permanent. La femme comme le Bien. A des années lumière de l’image publique qu’Ellroy se plaît à entretenir, celle du macho con, réac de droite, raciste et autocentré sur son braquemart souvent présenté comme plus gros que celui de King Kong.

Dans sa postface, Ellroy écrit : « J’ai eu de merveilleux professeurs. Betty, Jean (surnom de sa mère – nda), ces deux autres femmes. (…) Betty et Jean continuent et m’accompagnent. Je veux qu’elles demeurent hors de tout dialogue public. Elles s’épanouiront dans le silence. C’est une paix qu’elles ont gagnée ».

« Cherchez la femme », se répète Bucky dans Le Dahlia Noir, ce flic obsédé par la mort de Betty Short, sorte de double d’Ellroy. La femme, Ellroy l’a trouvée, et nous avec. A jamais.


Fajardie et nous on écoute

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J'essaierai un jour de vous parler de l'immense Fajardie, mon polareux préféré. Mais en attendant, lisez sa dernière interview sur son site fajardie.net (rubrique "le mot de l'auteur"). On y retrouve tout Fajardie, son humour sans peur et sans reproche, son sens de l'amitié et des valeurs, et sa haine de la connerie. Dieu que ça fait du bien !

02/11/2006

Elle pleure, elle pleure la banlieue…

medium_9782020682718.jpg Lâchez les journaux, n'écoutez plus les JT, délaissez les essais de sociologues… Si vous voulez comprendre un tout petit peu ce qui se passe dans certaines banlieues françaises, lisez plutôt un roman. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, de Thierry Jonquet, référence du noir français et un des meilleurs écrivains de l'Hexagone tout genre confondu. Tout simplement. 

 

Depuis bientôt une vingtaine de romans, dont plusieurs splendeurs (Mygale, Moloch, La Bête et la belle…), Jonquet a pris l'habitude de nous parler du réel. Celui de la misère sociale, de la précarité économique, de la délinquance urbaine, des déviances sexuelles, des trafics en tout genre… en somme tous les rouages grippés de notre société. Dans son dernier roman, sorti il y a quelques semaines, il se penche sur nos banlieues. Et réussit un tour de force. Commencé à l'été 2005, Jonquet a anticipé sans le vouloir dans cet ouvrage deux des thèmes les plus forts dans l'actualité française de ces derniers mois : les émeutes en banlieue d'il y a un an, et le meurtre antisémite d'Ilan Halimi en février 2006. Les petits esprits accuseront certainement le romancier d'avoir voulu surfer sur cette vague de faits divers. Ils auront tort, Jonquet a précédé ces deux drames simplement parce qu'il a étudié la situation, lu, écouté, vu. Il a compris la montée des violences communautaires dans certaines cités, la perte de repères de beaucoup de jeunes, la désespérance de leurs parents, et l'incapacité à agir des institutions (école, police, justice…). 

 

A l'arrivée, Jonquet nous offre un roman d'une force époustouflante, d'une noirceur absolue et sans concession. Le romancier a choisi de parler de ce qui ne va pas. Tout est faux parce que tout est vrai. Vrai, Anna Doblinsky, la jeune prof sortie d'un IUFM jargonneux, qui débarque dans un collège de ZUP, et qui très vite, est rappelée à sa judéité par des élèves à l'antisémitisme banal et ordinaire. Vrai, la cité HLM pourrie par le chômage, les trafics de drogue, les bandes rivales et le pouvoir de moins en moins souterrain des salafistes. Vrai, le jeune Lakdar Abdane, gamin doué, qui voudrait étudier, mais qui sombre dans la dépression paranoïaque après un accident médical qui lui fera perdre l'usage de sa main. Vrai, les deux villes, Vadreuil et Certigny, communes inventées de Seine-Saint-Denis, qui se touchent mais ne se ressemblent pas. D'un côté, la zone, de l'autre la richesse. Deux villes qui ressemblent fort aux réelles Clichy-sous-Bois et Le Raincy.   

 

Calmement, sans clinquant, Jonquet passe au scalpel les maux de notre France. La montée des intégrismes et de l'obscurantisme religieux, le clientélisme de certains politiques, le gouffre culturel de quelques jeunes, l'incapacité totale de l'administration scolaire à se remettre en cause. On sort de ce roman sonné, épuisé, et démoralisé. Jonquet a voulu dire le vrai. Il n'y est jamais aussi bien parvenu.

 

Un mot encore sur le titre du livre : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte. Titre crépusculaire tiré d'un poème de Victor Hugo écrit juste après la révolte des Communards en 1870. Hugo s'adresse aux Bourgeois de l'époque, et leur dit en substance: ce peuple des bas-fonds s'est révolté parce qu'il n'a rien et que vous avez tout. Ils sont vos frères et pourtant vous refusez de leur tendre la main, alors ils s'enfoncent dans la violence aveugle contre tous et contre tout. Une analyse qui n'a pas pris un cheveu blanc. Jugez plutôt :

 

"Etant les ignorants, ils sont les incléments;
Hélas! combien de temps faudra-t-il vous redire
A vous tous, que c'était à vous de les conduire,
Qu'il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité;
D'une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu'ils vous font, c'est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l'ombre et sur le vrai chemin;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte;
C'est qu'ils n'ont pas senti votre fraternité.
Ils errent; l'instinct bon se nourrit de clarté." 

 

Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, Thierry Jonquet, Seuil, 344 pages, 18 €. 

 

THIERRY JONQUET VOUS PARLE !

 

medium_JONQUET.jpg Comment vous est venue l’idée de ce roman ?
Il y a quatre ans, a paru un livre Les territoires perdus de la République qui recueillait les témoignages de profs en banlieue, dans les ZEP, les établissements difficiles… Ils y racontaient la montée des violences entre jeunes, la montée de l’antisémitisme, le désespoir des profs, les aberrations administratives… Je me suis dit que ça pouvait faire un décor de roman. Le sujet faisait aussi écho en moi parce qu’il y a vingt ans, j’ai été enseignant dans la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois dans un établissement déjà difficile à l'époque. Mais ce qui a changé la donne, c’est quand j’ai appris que la vidéo de la décapitation du journaliste Daniel Pearl par des intégristes islamistes antisémites, circulait dans certains quartiers et était regardée par plusieurs jeunes. Je me suis dit que là, ça devenait vraiment très préoccupant.

 
Votre roman parle d’émeutes en banlieue et de la montée de l’antisémitisme chez certains jeunes d’origine maghrébine ou africaine. Pourtant, vous l’avez écrit avant les émeutes de novembre 2005 et avant le meurtre d’Ilan Halimi en février 2006 ?

J’ai commencé l’écriture en septembre 2005 avec ces deux thèmes en tête. Je voulais que l’action démarre lors de la rentrée scolaire 2005-2006, pour donner le sentiment de coller au plus près de la réalité. Je ne pensais pas que je collerais autant, quand les émeutes ont éclaté, et surtout quand on a appris la mort d’Ilan Halimi. Quand ce meurtre a été rendu public, j’étais à trente pages de la fin de mon roman, j’avais déjà imaginé l’histoire d’un meurtre antisémite par des jeunes d’une cité. Franchement, ça m’a fait très bizarre sur le coup.

Comment avez-vous procédé pour écrire ? Avez-vous tout imaginé ou vous êtes-vous documenté avant ?
J’ai beaucoup lu sur la banlieue, l’école… Puis j’ai fait parler des amis qui sont profs ou magistrats, pour qu’ils me racontent leur quotidien. Et puis je me suis servi de mes souvenirs lorsque j’étais enseignant à Aulnay-sous-Bois en 1982. A l’époque, je travaillais en section spécialisée au collège Victor Hugo et j’avais été abasourdi par la violence qui régnait déjà entre les élèves. Je me souviens que certains enfants, dont les parents trop pauvres ne pouvaient payer la cantine le midi, allaient manger dans le supermarché voisin. Ils ne payaient rien, ils se servaient dans les rayons et mangeaient sur place. Et personne ne disait rien. Moi, je pensais « Mais pourquoi ça ne pète pas ? ». Finalement, cette situation vieille de 20 ans a pourri sur pied et aujourd’hui, elle est devenue catastrophique.

 
Ce roman est donc aussi un roman de dénonciation et de colère ?
J’observe ce qui se passe autour de moi et je réagis à des phénomènes qui m’effraient et me fascinent à la fois. De fait mon roman est un livre politique, mais ce n’est pas un manuel politique. C’est le constat d’une certaine situation française. Les banlieues sont des territoires qu’on a laissé pourrir sur pied depuis 30 ans. On y a laissé s’installer le chômage de masse, on a été incapable d’assurer l’intégration de plusieurs générations d’immigrés. Le phénomène religieux est plus récent, mais il prend de l’ampleur. Je vis à Belleville. Il y a 20 ans, les femmes voilées étaient rares dans mon quartier. Aujourd’hui, ce phénomène est très important. L’islamisme radical existe aussi. L’an dernier, un réseau a été démantelé dans une mosquée du 19e arrondissement de Paris qui envoyait des gamins devenir terroristes en Irak. Tout cela existe, on ne peut le nier. Moi, j’écris des romans noirs qui braquent le projecteur sur une réalité qui n’est pas forcément toute la réalité, mais qui dérange.

 

Vous braquez notamment le projecteur sur la question de l’école en banlieue ?
C’est peut-être l’échec le plus grave. Aujourd’hui, le niveau d’incompréhension entre les élèves et les profs en banlieue a atteint un niveau inimaginable. Pour les jeunes profs issus d’IUFM, les gamins sont des martiens qui n’ont plus aucune valeur culturelle ou intellectuelle en commun avec eux. Et les élèves, eux, se sentent totalement perdus face à cette nouvelle tendance pédagogique d’en rajouter toujours plus dans le jargon éducatif plutôt que de se concentrer sur des valeurs simples d’enseignement. Le gouffre culturel est immense. Des enseignants qui en ont ras-le-bol ont monté un projet pour se moquer du jargon des IUFM. C’est le projet SLEC : Savoir Lire Ecrire Compter.

 

Quel regard portez-vous sur les émeutes en banlieue en novembre 2005, il y a un an ?
Je n’ai pas un jugement tendre à l’égard des émeutiers. La violence de ces jeunes était gratuite et stupide. Brûler des écoles, des bibliothèques, des entreprises… C’est une explosion de rage impuissante, mais pas une révolte populaire. Comparer cela, comme ça a pu l’être, à une Intifada est totalement idiot, irresponsable et scandaleux. Bien que mauvaise, la situation de nos gamins en banlieue n’a rien à voir avec celle des gamins palestiniens au Proche-Orient. Le titre de mon livre est tiré d’un poème de Hugo écrit après la Commune de 1870. Hugo s’adresse aux bourgeois et leur dit : le peuple des Communards est « votre épouvante et vous êtes leur crainte ». Il explique que si les Communards se sont révoltés, c’est parce que vous, bourgeois, ne leur avaient pas donné «leur part de la cité ». Ils se sentent rejetés, « ils n’ont pas senti votre fraternité », et « le mal qu’ils font, c’est vous qui le leur fîtes». Ramené à aujourd’hui, c’est une manière de dire que le problème des banlieues est le problème de tous en France. Et si toute la société ne fait pas l’effort de se tourner vers ces territoires oubliés, la colère ne pourra que monter encore.

 

Vous citez également Marx dans le roman ?
Oui, en forme de clin d’œil à Sarkozy. J’ai retrouvé une citation de Marx et Engels dans leur livre, La Social-Démocratie allemande, où ils comparent le lumpenprolétariat à de la « racaille ». Ils disent aux ouvriers de s’en éloigner. « Tout chef ouvrier qui emploie cette racaille ou s’appuie sur elle, démontre par là qu’il n’est qu’un traître », écrivent-ils. Comme quoi rien n’est jamais simple. Selon moi, les citations de Hugo et de Marx sont justes chacune à leur façon, ce sont les deux côtés d’une même médaille.

 

Plus généralement, tous vos livres sont de près ou de loin inspirés du réel. Pourquoi ce besoin de coller au plus près de la réalité quotidienne ?
Peut-être parce que je n’ai pas beaucoup d’imagination et que j’ai besoin de m’inspirer d’histoires réelles ou de faits divers pour écrire ? Mais aussi parce que je me soucie tout simplement de l’évolution de la société dans laquelle je vis et dans laquelle vivent mes enfants. Le Pen au second tour en 2002, la montée des précarités, les émeutes en banlieue, tout cela me parle, tout cela relève d’une même peur généralisée dans notre pays. J’ai la sale impression qu’un point de non retour a été franchi. En banlieue, beaucoup de gamins ne travailleront jamais. Certains ont fait le choix de la délinquance et du trafic. Ils se disent pourquoi être au Smic sous les ordres d’un chefaillon raciste, alors qu’avec un peu de trafic, je gagne plus. Et les autres, ceux qui veulent bosser et s’en sortir, désespèrent de la discrimination. Ils n’auront jamais le bon prénom, le bon nom, la bonne couleur de peau, pour trouver un travail et mener une vie ordinaire. On a créé une génération perdue et personne ne sait ce que cela va donner demain.

 
On retrouve aussi, comme pratiquement dans tous vos romans, l’univers médical à l’hôpital. C’est votre passé d’ergothérapeute qui revient à chaque fois ?
Le monde médical m’intéresse parce que c’est un monde de grande violence et de pouvoirs entre les malades et les médecins. C’est aussi un excellent poste d’observation sociale. Les urgences aujourd’hui récupèrent toute la violence et la précarité de notre société. L’hôpital, avec la police, est le dernier service public ouvert 24 heures sur 24.

 
Pourquoi avoir inventé des noms de villes dans votre roman ?
Je ne voulais pas accuser telle ou telle commune de banlieue. J’ai donc inventé deux communes voisines et en même temps très différentes. L’une prospère, tenue par un maire de droite clientéliste, et l’autre avec une immense cité HLM. Une ville ultra-protégée et une cité pourrie distantes de quelques kilomètres. Je trouvais intéressant de confronter ces deux mondes si différents et pourtant si proches géographiquement. Je me suis bien sûr inspirée de communes existantes, le lecteur bien informé devrait les reconnaître.

 
Votre écriture est très simple, sans effet. C’était un choix ?
Je ne suis pas vraiment un styliste. Mon écriture est toujours très clinique, j’aime rester au ras du bitume. En plus, avec les sujets abordés dans ce roman, je trouvais que s’amuser à faire dans l’esthétique, avait quelque chose d’assez indécent.

 
Un an après, la situation commence-t-elle à se régler dans les banlieues, et d’après vous, les violences peuvent-elles recommencer ?
Je n’ai pas de don de visionnaire. Comme beaucoup, je n’avais pas vu venir les émeutes de l’an dernier même si j’imaginais une explosion dans les banlieues dans mon roman. Rien n’a changé depuis un an, donc tout peut repartir. Les voitures continuent d’ailleurs de brûler ici ou là, c’est pratiquement devenu un folklore aujourd’hui, comme les feux dans la nuit du 31 décembre. Par ailleurs, les cités qui ne s’embrasent pas ne sont pas forcément les plus calmes ou les plus saines, mais souvent celles qui sont le mieux tenues par les trafiquants qui n’ont pas envie qu’on parle de leur quartier aux 20 heures, au risque de voir débarquer les flics. Les émeutes de 2005 sont un précédent historique en banlieue. Les plus malins ou les plus dangereux savent qu’ils peuvent coller la trouille à la société et au pouvoir. La dynamite, les mèches et les allumettes sont là.

 
Les politiques n’ont donc rien compris ?
Aucun bilan politique sérieux des émeutes n’a été tiré. Le débat actuel sur la présidentielle est désespérant à cet égard. Personne n’a rien à proposer, à droite comme à gauche, et Le Pen guette. Le vrai problème, c’est qu’aucun leader politique n’a de vision pour la France à 20 ans. On gère l’immédiat. Même si on lançait un grand plan Marshall pour les banlieues, il faudrait des années et des années avant que le système global commence vraiment à bouger, tant le passif est lourd. Or, les politiques ne raisonnent que sur quelques mois, de peur de perdre les prochaines élections. Pourquoi lancer un grand projet aujourd’hui alors que dans dix ans, quand les premiers résultats se feront sentir, l’homme ou la femme politique qui en sera l’initiateur, ne sera plus au pouvoir ?

 
Bastien Bonnefous

Portrait : Vincent Baillais     

 

 

  

 
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