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19/10/2006

"Si je n'écrivais pas des livres, je tuerais des gens"

Avouez que c'est le genre de petite phrase qui donne envie de lire la suite. L'homme qui l'a prononcée devant moi, tout sourire, était installé dans le bureau historique de Gaston Gallimard, rue Sébastien-Bottin, dans un fauteuil en velours, devant une bibliothèque grillagée, avec vue sur des jardins verdoyants. L'œil bleu, le cheveu blanc et le gilet souple, il ressemblait plus à un bon grand-père qu'à un dangereux tueur en série. Ne vous y fiez pas. Sous ses airs calmes, Ken Bruen - car c'est de lui dont il s'agit - est une grenade dégoupillée. Perle rare du noir irlandais, Bruen est le créateur du privé Jack Taylor, un des plus belles figures du genre ces dernières années. Alcoolo, toxico, déprimo, parano, Taylor a pris l'habitude, sous ses airs de Droopy défoncé à la Guiness, de fouiller la sale conscience collective irlandaise à chacune de ses enquêtes.

 

medium_couv_ken_bruen.gif Dans sa dernière traduite en français, Le martyre des Magdalènes, Taylor plonge dans le passé de ces filles-mères reniées par leurs familles, exploitées dans les couvents catholiques où elles lavaient leurs pêchés comme blanchisseuses. Des descendantes de Marie-Madeleine qui ont été la honte de l'Irlande bigote jusque dans les années 1980. Un moyen pour Bruen de régler sans le dire ses comptes avec les curetons qui lui ont pourri son enfance. Gamin solitaire et silencieux, Kenny avait été placé par ses parents chez les Franciscains qui n'ont jamais cru en lui, c'est peu de le dire (lire ci-dessous). La littérature l'a sorti de cette sale vie, l'entraînant dans un tour du monde professoral (Bruen a enseigné en Asie et en Amérique du Sud), avec un arrêt à la case prison pendant quelques mois pour une histoire dopée. On retrouve ce mélange de rage sociale et d'humour vengeur dans les livres de l'Irlandais, hommages répétés aux pulps et au rock. Bruen écrit vite, simple et beau.

 

A côté des Taylor, Bruen est également l'auteur de la série des R&B, les inspecteurs Roberts & Brant, deux flics londoniens, violents, machistes, pourris, mais surtout poilants. Une sorte de 87e district à la McBain totalement déjanté et cuité à la bière. Un délice.

 

Le martyre des Magdalènes, Ken Bruen, Série noire. Traduit par Pierre Bondil. 332 pages, 18,90 €.

 

KEN BRUEN NOUS PARLE !

 

medium_bruen.jpg Votre personnage Jack Taylor est-il une forme d’hommage au genre assez classique dans le polar du privé solitaire et acharné ?

Oui, c’est un hommage au privé dans la littérature américaine, et surtout dans la littérature de « pulps ». Quand j’avais 14 ans, j’ai découvert dans la bibliothèque de ma ville, toute une boîte de pulps et je les ai tous dévorés. C’est comme ça que j’ai découvert le polar et la littérature en général. Ces livres m’ont laissé une trace indélébile. Comme Irlandais, j’ai fait très longtemps l’impasse sur les auteurs traditionnels de mon pays, comme Joyce, Beckett, Yeats… Je leur ai longtemps préféré Goodis ou Thompson. Je crois que certains en Irlande ne me l’ont toujours pas pardonné.

En même temps, Taylor est un privé un peu spécial : il est alcoolique, mais aussi toxicomane, dépressif et dans sa dernière enquête publiée en France, suicidaire…

Quand j’écris des Jack Taylor, je cherche avant tout à comprendre combien de douleur et d’angoisse un homme peut endurer. Jack Taylor est une sorte de miroir de moi-même. J’ai fait de la prison en Amérique du Sud quand j’étais plus jeune, mon frère est mort de l’alcoolisme, ma femme a eu un cancer, et j’ai une fille handicapée. Souvent, on me demande comment je peux supporter tous ces sales coups, et si parfois je n’ai pas eu envie de me suicider. Je réponds que je préfère écrire des livres, c’est ma thérapie personnelle. Il y a deux ans, mon meilleur ami s’est suicidé, et je ne l’avais pas vu venir. Aujourd’hui encore, je me sens coupable de n’avoir rien fait pour l’aider. On retrouve cette culpabilité dans mes livres, puisque Jack Taylor a aussi son meilleur ami qui est mort sans qu’il ait pu faire quelque chose. Je tue dans mes livres, c’est ma thérapie. Ma femme plaisante souvent en disant que si je n’écrivais pas, je tuerais des gens. 

Mais vos romans sont à la fois un mélange de colère et d’humour.

Oui, l’humour est indispensable pour toucher les lecteurs. Vu que je prends comme matériaux d’écriture des choses très sérieuses et très graves, comme la mort, le suicide, la violence… si je ne les traite pas avec un peu d’humour, les lecteurs rejetteraient cette douleur, ils ne la supporteraient pas.

Jack Taylor vit à Galway, en Irlande du Sud, comme vous qui y avez passé une bonne partie de votre enfance…

J’ai grandi à Galway, qui quand j’étais gamin, n’était qu’un petit village. Puis une fois adulte, j’ai beaucoup voyagé à travers le monde comme professeur d’anglais. Il y a huit ans, je suis revenu à Galway et tout avait changé. C’était devenue une grande ville, avec le boom économique irlandais des années 1990. C’est aujourd’hui une ville riche et cosmopolite, avec tous les problèmes que cela comporte : immigration, racisme, trafics en tout genre… C’est du coup devenue une ville matrice pour des romans noirs. C’est pourquoi j’ai choisi d’y installer les enquêtes de Jack Taylor, pour montrer aussi comment une ville peut changer. John Connolly, qui est un autre auteur irlandais de polars, m’a dit un jour qu’il situait ses romans aux Etats-Unis parce qu’en Irlande, il n’y avait pas de criminalité, de rues sombres, de trucs de ce genre. Mais tout ça est arrivé avec le miracle économique du Tigre celtique ! Et Galway, comme l’Irlande, est maintenant une ville noire au même titre que New York, Los Angeles, Londres, Paris…Une ville magnifique pour le polar, pas forcément pour y vivre en vrai.

Enfant, vous avez été placé dans une pension tenue par des frères franciscains qui avaient dit à vos parents que vous ne feriez rien de mieux dans la vie que laveur de vaisselle. Comment passe-t-on d’un destin de laveur de vaisselle à celui de romancier à succès ?

Je n’ai pas été heureux dans cette pension. J’étais un enfant qui ne parlait pas, très solitaire et mutique. Pour les Franciscains, j’étais un handicapé et je ne vaudrais jamais mieux que laveur de vaisselle. J’ai voulu leur montrer qu’ils n’avaient rien compris, et je suis devenu d’abord docteur en métaphysique puis romancier. C’était une façon de leur faire un sacré bras d’honneur ! Le problème c’est que mes parents ont toujours cru ces curés. Et pour eux, je serai toujours un laveur de vaisselle. Cette image m’est restée collée même après avoir réussi mes études et publié mes premiers livres.

Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ?

Je le suis devenu par colère, par rage. Pour prouver aux autres, aux curés, à ma famille, que je valais quelque chose. Mon histoire montre que si vous croyez très fort en vous malgré l’avis des autres, ça marche.

Et écrire a-t-il été facile ?

Oui, parce que j’avais une volonté immense. J’ai commencé par de la poésie et c’est la première fois de ma vie où je me suis dit « non tu n’es pas un crétin ». Je n’avais pas le choix de toute façon, c’était écrire ou mourir. Réussir ou devenir fou. D’une certaine manière, le fait que j’étais le seul à croire en moi m’a aidé, parce que je n’avais aucune autre pression que celle que je mettais moi-même.

Quels sont vos auteurs bénis ?

D’abord, des auteurs du noir comme Pelecanos, Sallis, Goodis, Thompson… mais aussi avec le temps, les classiques irlandais comme Beckett. Samuel Beckett m’a appris l’économie des mots et le silence dans l’écriture. Le silence, c’est finalement ce qui me rappelle le plus mon enfance.

Comment écrivez-vous ? Avez-vous des habitudes, des manies ?

J’écris tous les jours. Je me lève à 4h30, et j’écris de 5h à 8h, quoi qu’il arrive. Même le jour où mon père est mort, j’ai écrit. Certains proches en ont été choqués, mais je sais que mon père m’aurait dit « tu n’espères quand même pas utiliser ma mort pour te reposer une journée ? ». Puis tous les soirs, je reprends ce que j’ai écrit le matin et je lis à haute voix en imitant moi-même les accents de personnages. Plus jeune, je voulais être acteur, du coup, c’est une manière pour moi de compenser cette carrière ratée, sans doute. Je m’enregistre sur un magnétophone et tout ce qui ne sonne pas juste, je le supprime. J’ai appris qu’un autre auteur de romans noirs, Walter Mosley, fait la même chose. Mais lui, il paraît qu’il fait ça tout nu. Moi, je reste habillé, c’est mon côté irlandais conservateur.

Quelles sont vos marques de bière et de whisky préférées ?

Je ne bois pas de whisky, ni de Guiness, mais de la bière blonde. Comme auteur de polars et comme Irlandais, je suis un traître à la patrie. On me propose souvent des Guiness ou du Jameson en pensant que ça va me faire plaisir, mais moi ce que j’aime c’est une bonne Bud bien fraîche. Je ne suis pas alcoolique, je ne me drogue pas, je ne suis pas violent, je ne suis pas couvert de tatouages. Au contraire, j’ai la vie plutôt banale d’un type normal. On fantasme beaucoup sur les auteurs de polars, en pensant qu’ils sont comme leurs personnages. Une fois, un ami libraire à Galway avait envoyé mes romans de la série R&B à des Hell’s Angels qu’il connaissait. Ils ont adoré et m’avaient envoyé une proposition de bandeau à mettre sur mes livres qui disait : « Lisez Ken Bruen ou mourrez, bande d’enculés ! ». Mais mes éditeurs anglais n’ont pas voulu l’utiliser… Dommage.

Vos livres ont de plus en plus de succès dans les pays anglo-saxons. Vous pensez à la postérité quand vous écrivez ?

Jamais ! On me dit souvent « Quand est-ce que tu vas écrire ton grand livre ? ». Mais moi je ne veux pas de ça, je veux continuer à faire des romans noirs si possible de mieux en mieux. Je ne suis pas un auteur important, on m’oubliera une fois que je serai mort. Je ne suis pas dans la grande tradition littéraire irlandaise, c’est d’ailleurs ce qui me permet d’avancer. Pour un auteur, c’est une bonne chose que d’être sur le côté. C’est même la meilleure posture qui soit, à mon avis. J’ai bien connu Edward Bunker. J’adorais ce mec. On avait tous les deux fait de la prison, lui pendant plusieurs années, moi quelques mois à peine. Mais il me disait toujours peu importe la durée, ce qui compte c’est ce qui te reste dans la tête. Souvent, dans une pièce, on s’asseyait tous les deux contre les murs, pour voir qui pouvait entrer, un vieux réflexe de taulard. Dans ses derniers jours, Eddie carburait sec au gin-tonic toute la journée et fumait beaucoup, des Lucky Strike que j’avais du mal à lui trouver en Irlande. Tarantino lui avait proposé 8 millions de dollars pour écrire un script, mais pour lui, ce qui comptait c’était que ses livres soient appréciés en France. Pour lui, c’était ça la postérité.

Il reste encore sept enquêtes de Jack Taylor à paraître en français, dont trois ont déjà été écrites. Savez-vous déjà comment tout cela finira ?

Je ne sais pas vraiment, mais ça finira très mal, forcément.  
 

Propos recueillis par Bastien Bonnefous

Photo : Stéphane Viard 

Commentaires

Un polar celtique qui ne laisse pas sceptique : j'adhère à cet auteur qui ne manque pas d'Eire.

Écrit par : Matteo | 20/10/2006

je viens de commencer "le matyre des magdalènes" et j'adore bon je reconnais faut aimer Ken Bruen.... et ses personnages errants...moi je n'aime pas ...J'ADORE...cette quête....ce déambulement dans la vie...l'humour à chaque page qui claque..qui grince...et on a tellement envie de le rencontrer ce Jack...bien qu'il ne retienne jamais personne..Il prend...il donne et continue vaille que vaille...sa route...et je me retiens à ne lire que quelques chapîtres chaque fois pour ne pas trop vite lui dire AU REVOIR!!! si vous avez aimé David GOODIS où même dans le caniveau la lune...vous aimerez Ken Bruen bien que je n'aime pas "essayer" de faire des comparaisons...car chacun a son quelque chose qui fait toute une différence...

Écrit par : une dame en noir | 17/11/2006

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