Avertir le modérateur

07/09/2006

Qu'elle était noire ma vallée…

medium_9782743615666.jpg Dominique Manotti est un œil. Un œil pour tout voir, une oreille pour tout entendre, une main pour tout écrire. Publiée depuis plus de dix ans, cette ancienne historienne spécialiste de l’économie du 19e siècle et ex-militante CFDT, s’est taillée une place sur mesure dans le roman noir social, engagé et qui dérange.

A chaque roman, un milieu fouillé, analysé, autopsié. Le tout après une documentation et une connaissance personnelle du sujet quasiment policières. Dans son premier livre, Sombre Sentier, sorti en 1995, Manotti pénètre les ateliers du quartier de la confection à Paris. Des milliers d’ouvriers clandestins font grève pour la première fois, réclamant leur régularisation. Magouilles politico-économiques, pressions, manipulations, le tout sur fond de trafic d’héroïne en provenance d’Iran.

Avec A nos chevaux, son deuxième opus, elle plonge dans le milieu hippique, avec ses règlements de comptes, ses tricheries et son dopage. On retrouve presque le même univers dans Kop, thriller dans le monde du foot et ses matchs truqués, joueurs shootés, plus un président de club qui rêve d’une carrière politique (toute ressemblance avec la réalité n’est que pure coïncidence…). Viendra ensuite son chef d’œuvre (à mon goût) : Nos fantastiques années fric. « Le » polar français sur la Mitterrandie et le dévoiement de la gauche au pouvoir au nom de la corruption politico-financière. Une merveille.

Son avant-dernier roman, Le corps noir, même s’il reste dans le noir, change de registre en changeant d’époque. Fini le contemporain, nous voilà en 1944, dans le Paris occupé et le Paris collabo. Le débarquement en Normandie est pour bientôt, avec la Libération dans son sillon, et dans la capitale, l’ordre nazi se décompose avec la SS allemande, surnommée « le Corps noir », et son auxiliaire nationale, la Gestapo française.

Avec son dernier roman, paru en cette rentrée, Dominique Manotti revient au social. Lorraine Connection est inspiré de la vente avortée de Thomson à Daewoo à la fin des années 1990, suivie d’un scandale affairiste et d’une mise sur le carreau de milliers d’ouvriers. Avec Manotti, tout est mensonge donc tout est vérité. Une usine Daewoo flambe en Lorraine. Incendie accidentel ? Criminel ? L’usine est au cœur d’une bataille stratégique entre Paris, Bruxelles et l’Asie. En jeu, le rachat de Thomson. Entre concurrents, tous les coups sont de sortie. Les officines privées viennent pourrir le dossier, et les ouvriers sont les pions impuissants d’une partie d’échec au sommet. Meurtres, chantage, manipulation, Lorraine Connection est un beau roman noir, dans la lignée des Manchette et des Vautrin des années 1970. Manotti écrit à l’économie, style sec et froid mais toujours juste. Pas de pathos, ni de héros. Des hommes et des femmes tous troubles, qui luttent avec naïveté ou cynisme pour leur survie.

Lorraine Connection, Dominique Manotti, Rivages Thriller, 195 p., 18 €. (Sombre sentier et Le corps noir sont tous deux parus au Seuil-Policier, les autres romans chez Rivages).

 

 DOMINIQUE MANOTTI VOUS PARLE !

 

medium_manotti.jpg Comment vous est venue l’idée de ce livre ?

Je sais précisément d’où vient Lorraine Connection, ce qui n’est pas le cas pour tous mes romans. Il vient directement de la réalité. En 1996, Thomson-CSF est privatisé. En octobre, Alain Juppé, alors Premier ministre, attribue Thomson Multimédia « pour le fameux franc symbolique » à Daewoo. Cela fait hurler beaucoup de monde à l’époque. En décembre, il annule sa décision sans motif. Je me dis, tiens, étrange, faudra peut-être aller voir derrière tout ça un jour. C’est dans un coin de ma tête. Deux ans et demi plus tard, en1999, Daewoo est en faillitte, et son patron est en fuite avec 2 milliards de dollars dans les poches. Bizarrement, personne dans la presse ne fait le lien entre les deux périodes, à ce moment-là. Pour moi, il y a un tilt immédiat, mais je n’écris toujours pas. En 2003, la dernière usine Daewoo flambe en Lorraine. Les incendies d’usines ne sont pas rares et sont toujours suspects. Un ouvrier de Daewoo est accusé. Je vais à son procès. J’ai alors halluciné. Ce qui s’est passé ensuite à Outreau est en fait le fonctionnement normal de la justice, ce n’est pas une exception. L’ouvrier est honteusement condamné, alors qu’il est visiblement innocent. Je me dis alors, il faut écrire. En fait, cette histoire me suit depuis dix ans.

Lorraine Connection, c’est aussi une rencontre avec une région, alors que jusqu’à présent tous vos romans se déroulaient à Paris ou en région parisienne…

Cela a énormément compté, c’est vrai. Je suis parisienne, j’ai toujours écrit sur Paris. Mais du temps de mes études, j’avais connu Longwy et la vallée de la Chiers au temps de la splendeur de la sidérurgie. Quand je retourne à Longwy à l’issue du procès, pour mener mon enquête, j’en ai le souffle coupé. Il ne reste plus rien et c’est quelle était verte ma vallée, une vallée d’herbes et d’arbres. Longwy est devenue une toute petite ville de province endormie, où les hôtels ferment à 8 heures et demi du soir, alors qu’avant elle vivait 24h sur 24, avec un monde fou, des cafés partout. Elle dégageait une impression de puissance extraordinaire. Pour moi, le lieu était trouvé, un lieu complètement tragique.

Plusieurs années de documentation, des enquêtes sur le terrain, des rencontres, comment finissez-vous par plonger dans l’écriture ?

Le déclic se fait ou pas. Moi, j’accumule toujours pour mes romans. A aucun moment, je ne veux faire des romans historiques ou des romans à clé. J’invente tous les personnages et ce sont eux qui anticipent l’histoire. Dans ce dernier, j'ai repris la grève, l’incendie, les ouvriers… mais je réinvente tout et j’attends le déclic. Ce que je cherche à saisir dans le polar, ce sont tous les filtres sociaux, politiques, économiques, les lieux où ne remonte l’information et où ça bloque.

D’où vient ce besoin du réel pour écrire ?

C’est une question de tempérament. Je recherche le réel. J’ai une formation d’historienne, j’ai longtemps été une militante syndicale. J’ai écrit très tard. Ce qui m’a passionné dans le syndicalisme, c’est la confrontation avec le réel, les bagarres sur les conditions de travail. J’ai connu un syndicalisme qui n’est plus, un instrument de changement de la vie au quotidien, pas un simple instrument de négociation au sommet comme aujourd’hui. C’est pourquoi j’en suis partie. J’écris finalement le roman de ce que j’ai renoncé à changer dans la société. Ma part de fiction est une forme de désenchantement. Tout m’échappe, alors au moins je voudrais raconter cela.

Tous vos romans traitent, d’une manière ou d’une autre, de la corruption et de l’injustice sociale…

La racine du roman noir, à mon avis, c’est la distorsion incroyable entre les discours et la réalité. Tous ces hommes politiques qui nous parlent de valeurs, sans préciser lesquelles d’ailleurs, ces fameuses valeurs communes… Le roman noir est là pour dire tout cela est faux, et il n’y a plus que lui désormais. Qui se scandalise vraiment de certaines déclarations de nos responsables concernant les valeurs ou les droits de l’Homme ? Les romans ne sont pas des tracts, ils ne peuvent pas se substituer à l’action collective, mais ils peuvent nourrir les débats collectifs. Hugo en France a joué ce rôle, ou Dickens en Angleterre.

L’écriture n’est pas non plus qu’un engagement. Il y a aussi une part de plaisir ?

Je n’écris pas facilement. Surtout, je n’ai aucune capacité de jugement sur mon travail. Chez moi, le plaisir tient aussi longtemps que l’histoire n’est pas finie. A partir de l’écriture des deux tiers du roman, ça devient une corvée parce qu’il faut finir. Je me dis alors que c’est nul, que ça n’intéressera personne. La sortie du livre est aussi un moment très difficile, parce que c’est l’irrévocable. Finalement, pour moi, le seul moment vraiment jouissif est la documentation. C’est là qu’on rencontre, qu’on apprend, qu’on s’enrichit. Les moments où les personnages de fiction se mettent à vous causer, c’est magnifique.

Finalement, pourquoi écrivez-vous ?

Je crois que je veux écrire l’histoire culturelle, sociale et politique de ma génération. C’est pour cela que j’ai écrit Le Corps noir. J’ai un parcours atypique dans le roman noir français. J’ai été syndicaliste, j’ai été très engagée politiquement, cela me donne une place à part. Il n’y a plus beaucoup d’auteurs qui peuvent vraiment parler d’une grève ouvrière… Je suis née en 1942, je suis venue à la politique au moment de la guerre d’Algérie. Adolescente, je ne lisais pas de romans noirs. Ma famille vivait dans les valeurs de l’honneur, de la probité, de la grandeur de la France. On y croyait, et moi, jeune, j’ai marché. J’ai même pleuré à Dien Bien Phû ! Et puis, avec l’Algérie, j’ai découvert les massacres, les tortures, les déplacements de populations… et j’ai surtout découvert à l’adolescence que tout le monde savait. Ça a été un choc. Pour moi, Mitterrand n’a jamais été l’homme de gauche. Pour moi, il était le ministre de la Justice qui a couvert des exécutions pendant la guerre d’Algérie.  Après, j’ai découvert, comme beaucoup de Français, Mitterrand sous l’Occupation, son amitié avec Bousquet… Je me suis interrogée sur cette génération, celle de mes parents. Et je me suis alors rendue compte que dans ma famille, on parlait de tout mais pas de la guerre. Le Corps noir n’est pas un roman historique, mais une volonté de chercher les racines d’un traumatisme de ma génération. Ma génération s’est construite sur le silence des années de guerre. 

Avec votre style sec et direct, on vous compare toujours à Ellroy. Ça ne vous agace pas un peu, parce qu’on sent bien d’autres influences dans votre écriture ?

C’est vrai qu’être comparée à Ellroy, c’est flatteur mais un peu réducteur. Surtout, c’est écrasant… pour lui ! (rires) Je n’ai pas de modèles d’écriture, mais des influences, conscientes ou pas bien, évidemment. Le roman français du 19e siècle est ma culture de base, qui a bâti mon imaginaire à l’adolescence. Ado, je n’avais pas lu un seul Américain. Mais une des grandes influences, pour moi, a été La Guerre des Gaules de Jules César. Ça peut vous sembler bizarre, mais pour moi c’est un des livres les mieux écrits qui existent. Une entreprise fabuleuse, un vrai livre politique. César est génial, il a tout inventé. Comme général des armées, il se trouve hors de Rome pendant cinq ans, mais il ne doit ne pas se faire oublier s’il veut prendre le pouvoir à son retour. Et il n’y a pas de médias. Alors, il invente le journalisme de guerre, en relatant par petits morceaux la guerre des Gaules. Bien sûr, le rapport à la réalité est discutable, mais César fait à l’économie de moyens, parce qu’il veut avoir un impact puissant sur le lectorat populaire, celui qui va ensuite lui donner le pouvoir. J’ai toujours aimé l’économie de moyens, je ne suis pas vraiment une romantique. Chez les Américains, j’ai retrouvé cette force d’évocation d’un monde chez Dos Passos. Ensuite, il y a une influence énorme du cinéma noir. Chez les Américains actuels, les deux maîtres d’écriture sont à mon avis Ellroy et McBain. Mc Bain a ce génie unique : il fait du dialogue une action à part entière. C’est lui qui est allé le plus loin dans son domaine.

En cette rentrée littéraire, est-ce que vos livres marchent bien en librairie généralement ?

Mes romans marchent moins bien que ceux de ma copine Fred Vargas, mais ça va, je ne me plains pas. J’ai typiquement un succès d’estime, avec des lecteurs fidèles. Je suis traduite en Angleterre, où paraît-il on m’aime bien. Mais je ne suis pas obsédée par les chiffres de vente. Je suis retraitée de l’Education nationale, donc je n’ai pas besoin d’écrire pour gagner ma vie. Du coup, mes rapports avec les éditeurs sont simples et strictement littéraires. Si un éditeur me demande de changer une ligne pour vendre plus, je change d’éditeur. Aujourd’hui, je suis bien chez Rivages car François Guérif – le patron de Rivages, ndlr - est le meilleur dans son genre. Il a une définition du noir très large, et il fait confiance à ses auteurs.

Etrangement, aucun de vos romans n’a encore été adapté au cinéma ?

Des scénaristes travaillent actuellement à l’adaptation de Nos fantastiques années fric, mais c’est difficile semble-t-il. Quand j’écris, je pense en images, mais ça ne veut pas dire pour autant que mes romans sont faciles à transposer sur grand écran. A mon avis, ils sont trop trop complexes pour le cinéma. Au cinéma, les personnages troubles ou ambigus, passent mal. Or, il n’y a que ça, dans mes romans.

Recueilli par Bastien Bonnefous

Portrait : Stéphane Viard  

Commentaires

L'article paru dans 20 minutes m'a donné envie de lire "Lorraine connection".
C'est tout simplement stupéfiant: la description des conditions de travail écrite au rythme de la machine; la surexploitation des ouvriers et ouvrières qui n'ont aucun défenseur (je n'avais jamais lu à quel point la disparition des syndicats était aussi grave); les magouilles politico financières : ce bouquin est un bijou très très noir.

Je vais mainenant chercher les autres bouquins, s'ils sont, comme vous le dites, de la même veine....

Écrit par : Frodon | 08/09/2006

g cheche longtemp sur la manupilation de cors noir et g ai pas trouver ?

Écrit par : assaghir | 09/11/2006

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu