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16/05/2006

Maître Connelly à la barre

A quoi ressemble une légende? A un type plutôt grand, qui boit du cola light, porte petit bouc roux et lunettes rondes. Sourire timide, voix grave et débit rapide, le type s'appelle Michael Connelly, et a planté en quinze ans quelques-uns de plus beaux polars écrits sur ce caillou. Au choix : L'envol des anges, Le Poète, Les égoûts de Los Angeles, Deuil interdit
Très souvent, il suit un flic Harry Bosch, un "empath", un à l'ancienne qui se met dans la tête et la peau de…. Un solitaire qui se plante avec sa fille, qui pleure après sa mère, qui saute à pieds joints dans la boue américaine. Et presque toujours, il y a Los Angeles, L.A., la ville de Chandler, de Hammett, d'Ellroy, et désormais de Connelly. Il y a d'abord travaillé comme reporter (prix Pulitzer pour sa couverture des émeutes raciales après l'affaire Rodney King dans les années 1990), puis comme romancier, embedded dans les voitures des flics, les salles des commissariats, les bordels, les arrière-bars…
Connelly écrit vite, un à deux livres par an. Tous ne sont pas des tueries, mais tous sont vertueux, respectueux du lecteur. Le dernier, La Défense Lincoln, n'y échappe pas. Connelly a laissé Bosch se reposer sur sa terrasse, pour suivre Mickey Haller, avocat du barreau mais sans bureau, qui court le client au volant de sa Lincoln. Avec lui, Connelly entre dans les prétoires, se glisse sous la table pendant les marchandages entre la défense et l'accusation, pointe la dimension politique de la justice californienne. Haller est pas loin de l'avocat minable. Bon dans son domaine, mais son domaine n'est pas bon. Alors, quand il tombe sur un client riche et apparemment innocent, il pense avoir décroché le jack-pot. Problème, l'innocence, c'est relatif, et derrière l'agneau, se cache souvent le loup.
Tout le premier tiers du livre est lent, plutôt procédurier, on entre dans la technique judiciaire américaine. Et pourtant, ça marche, en tout cas avec moi. On tourne les pages, sentant bien qu'à un moment, la Lincoln va sortir de la route. Le procès est un modèle du genre, on est aux premières loges, on voit le Votre Honneur frapper son marteau de colère. Et un final comme on les aime, tout en surprise.
Connelly sait y faire, en vieux routier. Ses personnages sont épais comme lui. Il les voit, il les sent. Et nous avec.

La Défense Lincoln, Michael Connelly, Seuil Policiers. Traduit de l'américain par Robert Pépin.

Bastien Bonnefous


MICHAEL CONNELLY VOUS PARLE !

Après le monde des flics, celui des avocats ?
Ça fait partie de mon tableau général, et j’ai eu une occasion qui s’est présentée. L'idée m'est venue il y a quatre ans en rencontrant un avocat qui travaille dans sa Lincoln parce que L.A. est énorme et pour aller d’un tribunal à un autre, un bureau roulant c’est l’idéal. J’ai fait beaucoup de recherches et j’y ai travaillé par moment. Bosch et Haller sont les deux aspects du même monde judiciaire. Mais c’est l’envers de la médaille. Après avoir décrit les flics qui mettent les criminel en taule, là j’ai décris les avocats qui font tout pour qu’ils n’aillent pas en prison.

En passant du flic à l'avocat, votre notion de vérité a-t-elle évolué ?
Comme journaliste, je connaissais le système judiciaire. J’avais déjà une vision de ce monde, et elle n’a pas vraiment changé. Ce qui est devenu plus précis, c’est la façon dont ce monde fonctionne véritablement. Je suis descendu dans la tranchée, les manipulations, les coups au tribunal.

Haller, c'est un empath ou un morfo ?
Ça dépend des passages dans le livre. Au début, il est cynique, revenu de tout, pas vraiment sympathique. Mais peu à peu, l’évolution de la situation le pousse à revenir à de véritables notions de justice, en particulier faire quelque chose qui sera une sorte de rédemption. Au début, il est au fond de la tranchée, à la fin, il est au dessus et regarde dans le trou. Il a une vision plus large du système et de la société.

Haller comme Bosch ont des failles familiales et filiales. C'est une constante chez vous ?
C’est un truc littéraire qui permet de montrer combien le héros est vulnérable et de le faire avancer. Ce n’est pas un reflet de mon histoire personnelle. Certains critiques américains m’ont reproché d’être dans le fantasme car Haller a d’excellentes relations avec ses deux ex. L’une travaille avec lui, l’autre travaille pour lui !

Le héros doit toujours être vulnérable?
Le héros infaillible n’est pas intéressant, quelqu’un de parfait est ennuyeux en littérature. J’écris d’abord pour moi, et pour que je m’y mette tous les jours, il faut que ça me motive, je n’ai pas envie de m’endormir.

Autre personnage récurrent, Los Angeles…
L.A. continue de me fasciner. Pour moi, c’est un personnage principal de mes romans, je n’imagine pas Harry Bosch ailleurs qu’à L.A. Bosch comme Haller sont à l’image de cette ville, ils sont capables de tout un tas de choses mais dans la réalité, ils n’y arrivent pas vraiment. C’est exactement pareil pour L.A. C’est ma façon de montrer la ville à travers mes personnages.

Pourquoi cette fascination pour Los Angeles alors que vous vivez aujourd'hui en Floride ?
L.A. reste la ville du possible. C’est une ville où l’on va parce qu’ailleurs, on avait des rêves qu’on ne pouvait réaliser. On n’y arrive pas toujours à L.A., mais la ville continue toujours d’attirer les gens. C’est mon cas. J’ai commencé à écrire dans d’autres villes et ça ne marchait pas. Je suis venu à L.A. dans le but d’écrire sur cette ville et ça a marché. Je fais partie des individus à qui L.A. a permis de réaliser leurs rêves.

Comment écrivez-vous ?
Quand je commence un livre, j’écris tous les jours. Mais je n’ai pas de plan, simplement une situation de départ et une situation d’arrivée. Tout ce qui est entre les deux, je l’improvise au fur et à mesure. J’essaie d’écrire de façon à ce que ça coule naturellement. Suivre un plan précis, ce serait comme travailler sous les ordres d’un patron.

Ça fait quoi d'être une légende ?
Je ne sais pas trop si c’est vrai. Sérieusement, c’est incroyable d’écrire sur un type qui vit à L.A. et de venir à Paris, et que des gens me posent des questions sur lui. Ça m’émeut et ça m’étonne toujours. Pour moi, ça montre bien que l’art de la narration a quelque chose de supérieur qui dépasse les frontières.

Le système judiciaire américain est-il bon ?
Sur le papier, il est censé être le meilleur. C’est un système où la défense et l’accusation sont égales, avec les mêmes pouvoirs, mais dans la réalité, ça ne marche pas toujours. Beaucoup d’innocents sont en prison en Amérique. Surtout, c’est un système où la balance judiciaire peut être déréglée par l’argent, la race, la classe sociale. Tous les avocats que j’ai rencontrés, m’ont raconté que beaucoup de leurs clients, innocents, plaidaient quand même coupable pour avoir une peine moins lourde.

Haller va-t-il revenir ?
Quand j’ai commencé à écrire ce roman, je ne pensais qu'il allait revenir. Pour moi, je devais me concentrer sur le milieu policier que je connais mieux, pas sur celui des avocats. Mais au fur et à mesure que j’écrivais, je me suis rendu compte que je le trouvais de plus en plus intéressant. J’ai alors compris qu’il allait revenir et j’ai posé des petites graines dans le livre pour permettre son retour.

Peut-on imaginer une rencontre entre Bosch et Haller ?
Oui, la rencontre sera possible. Elle est même prévue. En fait, ils sont demi-frères mais Haller ne le sait pas. Un jour ou l’autre, ils se rencontreront. Mais quand, je ne sais pas.

Vous préparez un roman actuellement?
Je travaille aux dernières retouches d’un Harry Bosch. Harry est chargé de recevoir les aveux d’un tueur qui est prêt à reconnaître tous ses crimes. Mais dans le lot, il y a un crime sur lequel Bosch a enquêté il y a longtemps. Peu à peu, Bosch ne comprend pas pourquoi ce tueur veut avouer et sent qu’il y a anguille sous roche.

Vous avez placé en exergue de votre dernier livre, cette phrase : "Il n'y a pas de client plus effrayant qu'un innocent"…
Cette parole a été réellement prononcée par un avocat que j’ai rencontré. Je la trouve extraordinaire parce qu’elle va à l’encontre de toutes mes idées sur les avocats au départ. On peut imaginer que défendre un innocent, c’est ce qu'il y a de mieux pour un avocat. Mais en réalité ce n’est pas le cas, d’abord parce que le travail est plus important, mais surtout parce que les enjeux sont immenses. Si on rate son coup avec un innocent, c’est irréparable. C’est soit la mort, soit la prison.

Recueillis par Bastien Bonnefous
Photo : Vincent Baillais (Lieu-Dit)

Commentaires

Bravo pour cet entretien...

Écrit par : patrick coutant | 15/05/2006

Bon entretien, effectivement. Et bon blog, truffé d'informations dignes d'intérêt. Bonne continuation !

Écrit par : Pop9 | 01/11/2006

Il y a bien sur quoi méditer dans cet entretien. Ainsi le sens de l’expression « entrer dans la légende » n’était jamais si proche de la réalité. Merci bien pour en faire part.

Écrit par : Adam | 24/03/2009

Les commentaires sont fermés.

 
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