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26/04/2006

Poètes, vos bastos !

CPE ou pas, les études ne sont pas toujours le meilleur moyen de s'en sortir. Harold Jenks, petit voyou black de Saint-Louis, va en faire l'amer constat. Quand celui-ci trouve dans la poche d'un jeune gars poignardé, une lettre d'admission pour un cursus de poésie dans une université paumée de l'Oklahoma, il pense avoir déniché son passeport pour une nouvelle vie. Pratique quand on vient comme lui, de voler un pur kilo de cocaïne au caïd local. Problème, une fois assis sur les bancs de la fac, il va se retrouver face à un prof, Jay Morgan, encore plus barré que lui. Alcoolique, toxico et totalement en mal d'inspiration, Morgan n'a qu'une obsession : se débarrasser du cadavre d'une étudiante overdosée dans son pieux. Très vite, les crimes vont remplacer les rimes et l'université se tranformer en guerre des tranchées.

Deuxième roman paru à la Série Noire de Victor Gischler, prof d'atelier d'écriture dans l'Oklahoma, Poésie à bout portant est une sale blague à l'humoir noir et décapant. On sent bien l'influence de Westlake dans la mécanique implacable de l'échec, et de Harry Crews dans la galerie de personnages plus tapés les uns que les autres (la prof garce mais pas trop, le privé pourri jusqu'à l'os, le mafieux sanguinaire…). Dommage simplement que le rythme ait un coup de mou, dans le ventre du livre.

Bastien Bonnefous

Poésie à bout portant, Victoir Gischler, Série Noire, 347 p., 19,50 €. Traduit de l'américain par Frank Reichert.

18/04/2006

Retour sur French Tabloïds

Une fois n'est pas coutume, j'ai décidé de parler ici d'un thriller paru en février 2005 et malheureusement passé un peu inaperçu à l'époque : French Tabloïds de Jean-Hugues Oppel. Dommage car ce roman est, à mon avis, un des meilleurs polars français parus ces dernières années.

En hommage direct à Ellroy et à son Americain Tabloïd consacré aux dessous noirâtres de l'Amérique de Kennedy, Oppel a sonné une charge impitoyable contre la dernière élection présidentielle française de 2002. Avec un point de vue extrêmement troublant : si Le Pen est arrivé au second tour du scrutin, c'est tout sauf le fait du hasard.

La trame du livre est simple : le candidat sortant - dans la réalité, un certain Jacques C. - doit être réélu. Coûte que coûte. Alors tous les coups sont permis, y compris les pires. Un cabinet de sondages, professionnel de la désinformation et de la manipulation des médias, est chargé d'installer dans l'opinion un climat de peur permanent, et de faire de l'insécurité le thème central et quasi unique de la campagne.

Parmi les acteurs du drame, un commissaire des Renseignements généraux au CV faisandé, une barbouze spécialiste es coups tordus, et un pauvre type, misanthrope et paranoïaque, se rêvant un peu trop en justicier solitaire. Ce dernier sera manipulé par le deuxième pour le compte du premier, pour être l'auteur d'une tuerie aveugle censée faire basculer les Français dans la trouille générale. Toute ressemblance avec le flingage par Richard Durn d'une partie du conseil municipal de Nanterre en mars 2002, soit deux mois à peine avant la présidentielle, est bien entendu totalement fortuite…

Impossible, au sortir de ce roman, de regarder normalement les passants dans la rue, tant le sentiment de malaise est lourd. Mais au-delà de la dimension politique du livre, d'une originalité déconcertante, French Tabloïds est un superbe polar, au rythme sans accroc, à l'écriture sèche, dans l'exacte lignée du maître Ellroy. Un pari totalement réussi et pourtant ô combien casse-gueule.

Jean-Hugues Oppel s'étonne qu'on ait si peu parlé de son livre à sa parution. On ne peut imaginer que le thème dérangeait trop pour le passer sous silence. D'autant qu'Oppel n'est pas un débutant, mais est reconnu comme un des meilleurs auteurs du noir français. Il a souvent pris l'habitude de traiter dans ses romans des sujets au plus près du réel. Dans deux de ses livres précédents, Cartago et Chaton : trilogie, il s'attaquait déjà à la politique et à ses services très spéciaux. Dans Brocéliande-sur-Marne, les magouilles politico-immobilières étaient au centre de l'intrigue. Sans oublier Zaune, une de ses premières productions, qui décrivait en 1991 la banlieue parisienne, et anticipait par bien des égards, les émeutes urbaines d'octobre 2005.

Acharné, Oppel aurait l'intention de récidiver l'an prochain, à l'approche de la présidentielle, avec un roman où là encore tout ne serait que pure coïncidence. Mon petit doigt me dit qu'on devrait y retrouver entre les lignes, un petit homme aux cheveux plaqués prêt à kärcherisé tous ses adversaires…

Bastien Bonnefous

French Tabloïds, Jean-Hugues Oppel, Rivages Thriller, 350 p., 18, 50 €. (Brocéliande-sur-Marne, Cartago et Chaton : trilogie ont aussi paru chez Rivages, Zaune à la Série Noire).

10/04/2006

Un Mankell à ne pas manquer

Henning Mankell est, depuis quelques années déjà, une valeur sûre du polar mondial. Suédois âgé de 58 ans, il témoigne parfaitement de la vitalité du noir nordique (avec pour ne citer qu'eux, l'Islandais Indridason, les Norvégiens Jo Nesbo et Gunnar Staalesen, ou un autre Norvégien, Ake Edwardson, mais nous reparlerons bientôt de plusieurs de ces auteurs dans Polar blog…). Mankell, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, c'est notamment les romans de la série Wallander, du nom de son inspecteur Kurt Wallander, en poste à la police d'Ystad, en Scanie, dans le sud de la Suède. Parmi ses romans phares, Meurtriers sans visage (le premier de la série), Les morts de la Saint-Jean, La cinquième femme, ou L'homme qui souriait (qui vient de sortir en poches chez Points policier).

Mankell, c'est le froid, la neige, la solitude, et une vie au ralenti souvent bouleversée par un meurtre inexplicable. Mais surtout, c'est un travail lent et acharné sur le fameux "miracle suédois". Une société citée en exemple de réussite, mais qui ne veut pas voir ses parts d'ombre, ses échecs et ses renoncements. Sans complaisance ni nostalgie, Mankell-Wallander lève à chacune de ses enquêtes un coin du tapis suédois.

En ce début de mois d'avril, Mankell nous arrive avec un roman écrit en 2000, Le retour du professeur de danse, qui n'appartient pas à la série des Wallander. Cette fois, le héros est un jeune policier, Stefan Lindman, atteint d'un cancer à la bouche. Pétrifié par l'idée de mourir et refusant d'affronter sa peur, Lindman va se jeter à corps perdu dans l'enquête sur le meurtre d'un de ses anciens collègues. Retraité, amateur de puzzles et vivant retiré au fin fond d'une forêt du nord de la Suède, l'homme a été battu à mort. Et avant de le tuer, son meurtrier a, semble-t-il, esquissé un tango sanglant avec lui. L'enquête obligera Lindman à regarder un passé qui ne passe pas et à remonter jusqu'à la Seconde guerre mondiale, lorsque qu'une grande partie de la société suédoise adhérait aux thèses nazies. Une société qui n'a peut-être pas tant changé que ça.

Le retour du professeur de danse est un Mankell grand cru. On y retrouve les thèmes chers de l'auteur vivant aujourd'hui au Mozambique : la mort, la filiation, la quête d'identité et de vérité. Le tango parcourt tout le livre en sourdine, rythmant l'intrigue en ruptures inattendues, et la passion du mort pour le puzzle sonne comme le symbole d'une histoire incompréhensible tant que la dernière pièce du tableau n'a pas été correctement posée. A noter, Mankell a situé cette fois-ci l'histoire dans le nord de la Suède, en Härjedalen, province où il est né. Un détail supplémentaire qui fait du Professeur de danse un de ses livres les plus personnels.

Le retour du professeur de danse, Henning Mankell, Seuil Policiers, 410 p., 21,90 €. Traduit du suédois par Anna Gibson

Bastien Bonnefous

07/04/2006

Donald Westlake nous parle

Cet homme est une légende. A 73 ans, il a écrit plus de quarante romans noirs, certains drôles aux larmes, d'autres secs à trembler. Mais tous d'une imagination époustouflante et d'un style unique. Yeux bleus, cheveux blancs et rire franc, Westlake était ce week-end l'invité d'honneur du festival Quais du polar à Lyon. Interview dans Polar blog.

Pourquoi écrivez-vous?

J’ai toujours aimé écrire des histoires depuis tout enfant, pour m’évader à l’époque d’un quotidien ennuyeux. Aujourd’hui, ce qui me m’intéresse en tant que romancier, c’est de créer des personnages et de trouver les motivations qui les poussent à agir de telle ou telle manière.

Vous donnez dans des genres très différents, drôles ou au contraire extrêmement noirs. Mais vos histoires quoi qu’il arrive tournent toujours mal…

L’élève qui fait bien ses devoirs n’a pas de problèmes et donc pas d’histoires. Celui qui sèche les cours et ne travaille pas, finit toujours pas avoir des problèmes. Il est tout de suite plus intéressant car on veut savoir s’il va s’en tirer ou s’il va davantage encore s’enfoncer. Un ami qui organise des rencontres entre des écrivains et des étudiants d’une université du sud-est américain, m’a raconté un jour qu’il y a 20 ans un écrivain célèbre s’était pointé complètement ivre, et qu’aujourd’hui encore, les étudiants, qui ne l’ont pas connu, en parlent toujours. On ne retient toujours que ce qui ne marche pas.

Vous avez un don extraordinaire pour la fiction. Où trouvez-vous toutes vos idées?

Je n’en sais rien. Personne ne le sait, sauf Stephen King qui dit que je raconte des « petites histoires qui se passent à New-York ». Plus j’écris, plus les idées me viennent. L’écriture et l’imagination sont comme un muscle, plus on le travaille, moins on a de courbatures. Mon problème, ce n’est pas d’avoir des idées, mais de choisir entre toutes mes idées.

Vous ne faites pas de plan?

Jamais. Si je sais par avance comment va finir l’histoire, ça ne m’amuse pas. J’ai toujours un point de départ, et je me laisse porter par l’histoire. Pour mon prochain roman par exemple, l’idée de départ est qu’un type entre dans un bar et veut absolument parler à mon personnage Dortmunder. Je n’en sais pas plus pour l’instant, ni qui est ce type, ni ce qu’il veut dire à Dortmunder. On verra bien.

Comment écrivez-vous ?

J’écris tous les jours, pour entretenir la machine. Jusqu’à l’âge de 45 ans, ça venait facilement, depuis je ralentis, je ne sais pas pourquoi. Du coup, la question que je me pose toujours, c’est « qu’est-ce qui va se passer ? est-ce que je vais surmonter cela ?». La réponse vient plus ou moins vite, mais elle vient toujours, Dieu merci.

Dans les années 1960, vous avez acheté sept machines à écrire d’une même marque qui allait arrêter la production. Vous écrivez toujours sur ces machines ?

Oui, et heureusement pour moi, si ce type de machine n’existe plus, les rubans qui vont avec sont toujours produits. Donc je peux continuer à écrire.

Vous n’avez pas d’ordinateur ?

J’en ai un, mais uniquement pour les mails et les critiques que j’écris pour des journaux américains. Pour mes romans, je suis obligé de rendre à l’éditeur un manuscrit tapé à l’ordinateur. Donc je tape d’abord mon roman à la machine à écrire, puis je le recopie sur l’ordinateur.

Pourquoi ne pas écrire directement à l’ordinateur ?

Parce que je ne maîtrise pas assez cette technologie. Si j’écrivais à l’ordinateur, je ne penserais qu’à l’ordinateur. Quand j’écris à la machine, je ne pense qu’à l’histoire de mon roman.

Avez-vous l’ambition de laisser une trace dans la littérature ?

Je n’écris pas pour la postérité, j’écris uniquement par plaisir. Il y a plusieurs années, un acteur très célèbre d’Hollywood voulait adapter un de mes romans au cinéma, mais finalement ça ne s’est pas fait. Son agent m’a expliqué à l’époque, que l’acteur voulait faire un film pour la postérité et qu’il a pensé que ça ne collerait pas finalement avec mon roman. Je trouve cela totalement absurde.

Vous avez commencé très tôt à écrire, dès l’âge de 20 ans, vous avez travaillé dans l’édition. De votre vie, vous n’avez fait finalement qu’écrire. Si vous n’aviez pas été romancier, quel métier auriez-vous exercé ?

Peut-être manager de supermarché, parce que mon père était comptable et connaissait bien ce milieu. Mais alors je serais mort il y a neuf ans parce qu’à cette époque, j’avais fait un check-up médical comme chaque année, et mon médecin avait décelé un problème cardiaque important. Un spécialiste m’a opéré et sauvé la vie. Après coup, mon médecin m’a dit qu’il avait pris soin de moi parce que j’étais écrivain et que c’était important pour lui. Si j’avais été manager de supermarché, il ne se serait peut-être pas intéressé à moi… Etre écrivain m’a sauvé.

Dans les Sentiers du désastre, votre dernier roman, aucune histoire n’aboutit et pourtant vous tenez le lecteur en haleine…

Un vieil adage dit que ce qui compte dans un voyage, c’est le voyage lui-même, pas la destination.

Recueillis par Bastien Bonnefous
Photo : Laurent Cerino

11:20 Publié dans Interview | Lien permanent | Commentaires (17)

 
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