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22/03/2006

Il était une fois en Romérique

Il y avait le Libanais, le chef, méditerranéen, visionnaire mais solitaire. Le Froid, son bras droit, fidèle et glacial. Dandy, le séducteur sans morale. Le Noir, fasciste bien sûr. Le Buffle, la grosse brute. Le Sec, une ordure d’usurier… Tous, un beau jour de 1977, ont décidé de prendre la Ville éternelle, de force s’il le fallait. Ils voulaient le pouvoir, ils voulaient l’argent, ils voulaient les Rolex, les grosses motos, les plus beaux culs et décolletés romains. Ainsi est née « la bande de la Magliana », du nom d’un quartier périphérique de la capitale italienne où vivaient la plupart de ces jeunes voyous.

En 600 pages serrées, Giancarlo De Cataldo, juge d’assises à Rome, raconte avec splendeur dans Romanzo criminale, l’épopée sanglante de ce groupe aujourd’hui encore légendaire. De sa lutte enragée pour contrôler seul contre tous, les marchés de la drogue, des filles et des machines à sous. De ses ambiguïtés avec la Maffia et l’Etat italien pourri par la tête (barbouzes terroristes, politiciens corrompus, policiers ripoux, juges aveugles…). Jusqu’à sa chute peu après celle du mur de Berlin, à coups de repentis, trahisons et vengeances.

D’une ambition époustouflante, ce « roman criminel » va plus loin qu’un simple polar. Dans la lignée de l’American tabloïd d’Ellroy ou de la Moisson rouge d’Hammett, il investit ici les arrières-cuisines puantes de l’Italie et autopsie sans aucune complaisance l'Histoire des années de plomb (assassinat d'Aldo Moro par les Brigades rouges, attentat jamais résolu de la gare de Bologne attribué à l’extrême droite, corruption organisée…). Un chef d’œuvre.

Romanzo criminale, de Giancarlo De Cataldo, éditions Métailié, 585 p., 23 €. Traduit de l'Italien par Catherine Siné et Serge Quadruppani.

Bastien Bonnefous

A noter : Aujourd'hui, sort au cinéma l’adaptation éponyme du roman, par le réalisateur italien Michele Placido, qui a fait un carton de l’autre côté des Alpes.

Nous avons rencontré samedi Giancarlo De Cataldo, à l’occasion du salon du livre de Paris. Interview.

Romanzo criminale est-il un polar ?
C’est avant tout une histoire d’émotion, de passion et de crime. Je ne crois pas dans un genre, noir, policier ou autre. Moi, et d’autres écrivains italiens de ma génération, nous voulons raconter l’histoire récente de l’Italie, qui est surtout une histoire criminelle. Comme magistrat, j’ai jugé certains voyous de la bande de la Magliana, les survivants, parce que la majorité est morte, tuée dans la rue par d’autres voyous. Comme romancier, j’ai voulu raconter à la fois la vie personnelle de ces hommes et la grande histoire du crime italien pendant les années de plomb. C’est un regard particulier, épique, romancé.
Vous aviez des modèles littéraires ?
Au début, je voulais appeler mon roman Italian Tabloïd, en hommage à l’American Tabloïd de James Ellroy, mais c’était impossible. Ellroy est bien sûr un de mes modèles, mais je suis surtout influencé par le grand roman français du 19e siècle, particulièrement Balzac. J’ai visité sa maison à Passy, et j’ai été frappé par toutes les notes qu’il prenait sur chaque personnage, inventant leurs histoires personnelles, avant d’écrire. Je remercie Bill Gates, parce que moi, l’ordinateur me simplifie ce travail de préparation. Je me suis beaucoup documenté sur cette époque, et j’ai travaillé sur les détails de tous les personnages, leurs vêtements, leurs goûts…
Romanzo criminale est avant tout un livre sur l’échec, non ?
Oui, c’est un livre sur la perte de l’innocence italienne, sur les illusions perdues d’une génération de ce pays. C’est surtout le livre d’un jeune homme qui avait 20 ans dans les années 1970, qui a gardé la mémoire de cette période dans un pays qui a perdu sa mémoire. Pendant les années de plomb, je travaillais dans une radio libre à Rome, j’étudiais le droit à l’université, j’aimais les femmes, et je voulais conquérir Rome comme les voyous de la Magliana, mais sans violence ni arme.
Il n’y a aucun héros dans votre roman, ni chez les gangsters, ni chez les flics, ni chez les juges…
Personne ne gagne. La dernière phrase du livre parle d’une «indicible sensation de défaite», c’est mon impression personnelle sur cette époque.
C’est aussi un roman d’une implacable vérité. Vous regardez cette époque sans nostalgie, comme si vous vouliez l’autopsier ?
Je n’ai jamais pensé à mon livre comme une autopsie littéraire, mais j’aime cette expression. Je ne juge pas mes personnages, je les respecte, même les criminels, car ce sont des hommes.
Avez-vous un personnage préféré ?
Quand j’ai commencé à écrire, je pensais que le personnage qui m’était le plus proche, était le Froid. Mais, après réflexion, je suis un peu le Libanais qui a un projet, je suis le Froid qui a un code moral, et je suis aussi le Dandy qui est typiquement italien, très opportuniste mais aussi généreux.
Vous n’êtes donc ni le policier, ni le juge du livre ?
Juge, je le suis dans la vie. J’ai envie de rêver quand j’écris.
L’Italie actuelle est-elle très différente de l’Italie des années 1970 ?
C’est un monde très différent, sans portable ni ordinateur. Mais sur le fond, c’est pire. Je ne parle pas de l’Italie de Berlusconi, un pays vit indépendamment de son chef. C’est un pays dépressif mais j’ai l’espoir qu’il va changer.
Avez-vous eu des problèmes pour écrire ce livre ? Certains protagonistes sont toujours vivants…
Je n’ai eu aucun problème avec les services secrets de l’Etat, car c’est dans les gênes des barbouzes de ne pas parler. Du côté des gangsters, l’avocat d’un d’entre eux m’a fait savoir que son client avait trouvé qu’il y avait du respect dans mon livre pour leur histoire.
Que sont devenus ces gangsters ?
Beaucoup sont morts, les autres ont été arrêtés et purgent leurs peines de prison. Un est repenti et quelquefois, il a des flashs de mémoire, et se souvient de choses qu’il n’avait jamais dites. On fait alors des enquêtes sur ses révélations, mais on n’arrive à rien. Trop de temps à passer.
Romanzo criminale se termine peu après la chute du Mur de Berlin, en 1989. Comptez-vous écrire l’histoire italienne des années suivantes, Mani pulite, l’assassinat du juge Falcone… ?
Peut-être, mais je suis du sud de l’Italie et on est très superstitieux là-bas. On ne parle jamais du prochain livre avant qu’il soit fini. Mais j’ai naturellement l’ambition de décrire l’Italie de ces années-là. Ce n’est pas fini.
Aujourd’hui, Rome n’est plus tenue par une bande ?
Rome a été tenue pendant 5 ou 6 ans par la Magliana, mais personne ne peut la tenir en réalité. Rome a 2500 ans d’histoire, c’est une des plus vieilles villes du monde, elle a vu passer des papes, des cardinaux, des empereurs, des politiciens, des champions de foot. Rome a, pour chacun, une place dans son cœur, mais personne ne peut la contrôler. C’est une ville trop vieille et trop sage.
Comment la bande de la Magliana a-t-elle réussi à contrôler Rome?
Pendant les années 1970 et 1980, toutes les forces de l’ordre italiennes étaient engagées dans la lutte contre le terrorisme, particulièrement le terrorisme d’extrême-gauche. Le gang de la Magliana a été sous-évalué par la police, il a occupé un espace laissé libre. Mais peu à peu, il s’est associé avec les services secrets, avec la Maffia, avec les terroristes d’extrême-droite… Quand le communisme s’est effondré, cette bande n’étais plus utile à ces gens-là, et elle est tombée.
Une bande criminelle tombe-t-elle toujours ?
Oui, parce que le destin d’un criminel, c’est de devenir un grand criminel, mais plus il le devient, plus il s’éloigne de la rue, et un jour, la rue crée un nouvelle bande encore plus farouche qui l’élimine. C’est la loi de la rue.
Une bande meurt toujours, mais la Maffia jamais ?
La Maffia ne tue pas depuis 13 ans en Italie, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est plus là. La Maffia silencieuse est encore plus dangereuse, parce que c’est une Maffia d’affaires, de réseaux.
L’Italie a-t-elle réglé ses comptes avec les années de plomb ?
Non, le règlement ne peut venir, d’après moi, que d’une commission de réconciliation comme après l’apartheid en Afrique du Sud. Sans jugement, parce que c’est l’unique façon de faire toute la vérité. Quand la France a tourné la page de la guerre d’Algérie, elle a amnistié les terroristes de l’OAS. Mais il faut une volonté politique très forte qui n’existe pas pour l’instant en Italie.

Bastien Bonnefous

Photo : Stéphane Viard (Lieu-dit)

Commentaires

noir, c'est bien noir, malgré les éclaircissements de l'auteur... en tous cas, le livre, tel que tu en parles, a l'air bien mieux que le film !

Écrit par : stéph l. | 22/03/2006

Tu as un blog.

Écrit par : Chryde | 22/03/2006

Le "Romanzo criminale" est une saga époustouffffflante à laquelle cette très bonne critique rend un hommage digne de ce nom. L'interview est très éclairante aussi. Une critique du film aurait été la cerise sur cet appétissant gâteau.
Aux amateurs de polars italiens, je recommande Andrea Camilleri (surtout, les savoureuses enquêtes du commissaire sicilien Montalbano), Santo Piazzese (un autre Sicilien dont certains romans sont malheureusement épuisés), Marcello Fois (Sarde celui-ci), Carlo Lucarelli ("Laura", court mais bon), Peppe Ferrandino ("Le respect", "Périclès le noir" ou l'histoire d'un bénet payé la mafia pour sodomiser des personnes réticentes à prêter allégeance !) ou encore Enzo Russo ("Tous sans exception" ou la génialissime histoire d'un repenti de la mafia). Parmi beaucoup d'autres.
J'attends avec impatience les prochaines chroniques del signore Bonnefous (belle photo du "Faucon maltais").

Écrit par : Matteo | 25/03/2006

Bravo pour cet excellent blog et notamment l'interview de Cataldo. Le film, qui, outre le "roman", doit beaucoup à l'équipe de "Nos meilleures années" et à l'ombre de Pasolini, est excellent, et je cours acheter le livre.

Écrit par : Boujailles | 26/03/2006

Les commentaires sont fermés.

 
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