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23/04/2009

En vrac dans les bacs # 3

Complots à tous les étages

9782702432853.gif On peut faire de la littérature vivante avec des langues mortes. Deux thrillers français le prouvent : Le Testament syriaque de Barouk Salamé et Sentinelle de Denis Bretin et Laurent Bonzon. Le premier ravive le syriaque – « langue ancienne du groupe araméen (Syrie, Arabie, Palestine) » du IIIe siècle, dixit Robert – le second le mycénien, langage de la civilisation préhellénique.

A la fois roman noir, thriller et conte fantastique, Sentinelle est le deuxième volet de la trilogie Complex. Alors que le n°1 tripatouillait dans les greffes médicales entre l’humain et le végétal, Sentinelle fait carrément dans la parabole mythologique. Angela, homeless de Chicago brisée par la mort de sa fillette, égrène sur le répondeur d’une permanence téléphonique du World Trade Center, les noms des 2973 victimes des attentats de New York du 11 septembre 2001. Le tout en mycénien. Problème, nous sommes le 10 septembre 2001. Angela est-elle la Pythie moderne, l’Oracle des Temps nouveaux ? Deux agents du FBI vont mener l’enquête. Bretin et Bonzon, petits-enfants survitaminés de Boileau-Narcejac, manipulent les codes des séries B  d’espionnage pour mener à bien leur « projet quasi-philosophique » d’analyse du monde libéral qui « n’est pas un monde manichéen dans lequel quelques-uns tirent les ficelles au détriment du plus grand nombre, mais plutôt une sorte d’équilibre instable auquel chacun de nous, par ses moindres actes, contribue ».

9782743618964.gif Le Testament syriaque de Barouk Salamé va encore plus loin, sur les traces d’un « proto-Coran ». Des fous de Dieu fondamentalistes égorgent à tout va dans Paris pour mettre la main sur une inestimable relique écrite en syriaque qui pourrait être le testament du prophète Mahomet. Pour les contrer, le commissaire Sarfaty, « flic-philosophe », Juif puritain expert es sourates et poésie préislamique, va devoir remonter jusqu’à la filiation toujours débattue de la religion musulmane. C’est brillant, rythmé et surtout à mille jetées littéraires et intellectuelles d’un quelconque Da Vinci Code coranique. Avec un mystère supplémentaire sur l’auteur, Barouk Salamé, pseudo selon l’éditeur d’un « aventurier et érudit franco-arabe, aussi familier des philosophies religieuses que des armes de poing ».

Sentinelle, Denis Bretin et Laurent Bonzon, Le Masque, 428 p., 20 €.
Le testament syriaque, Barouk Salamé, Rivages, 522 p., 21,50 €.

 

 

Benotman, poète poète

9782743619190.gif Retenez bien ce nom : Abdel Hafed Benotman. AHB. Le Léo Ferré du polar français, capable comme Mister the wind de mêler la poésie la plus belle aux calembours les plus enfantins. Benotman est un enragé de la vie. Voleur au très grand cœur, mais pas vraiment voyou. Plusieurs années de prison au compteur, l’homme a commencé tôt les braquages et les vols.

Dans Eboueur sur échafaud, il réinvente son enfance à la Pagnol, sauf que le petit Marcel s’appelle Faraht. « Mauvais karma, pas plus de Bounoura dans le bottin que de Faraht dans les calendriers ». Une enfance entre un père algérien, esclave sur les chantiers des Trente glorieuses, qui parlait avec ses poings, et une mère soumise jusqu’à la folie. Des frères et sœurs qui ne rêvent que d’une chose : l’ailleurs, et le petit dernier, « Fafa » au destin déjà tout tracé par son paternel : « Au pire, tu finiras éboueur, au mieux sur l’échafaud ». La prédiction a failli se vérifier, mais le fiston a préféré les barreaux à la Veuve, puis la renaissance littéraire, baptisé par le mythique Robin Cook (le seul, le vrai, pas celui avec les bistouris et les compresses) qui avait repéré ses premiers écrits carcéraux. AHB. Auteur Hautement Bonnard.

Eboueur sur échafaud, Abdel Hafed Benotman, Rivages-Noir, 248 p., 8,50 €.

 

Nuit et brouillard

9782847421293.gif Lors d’un voyage scolaire en Allemagne, un jeune prof découvre au camp de concentration de Buchenwald la photo d’un déporté qui est le portrait craché de son propre père. De retour en France, le jeune homme mène l’enquête et découvre un terrible secret familial : ce détenu est son grand-père, celui de la branche juive de sa famille, celle des Wagner, cachée par la puissante et bourgeoise branche des Fabre.

Roman concentrationnaire autant que roman familial, L’origine de la violence est surtout un incroyable roman noir sur la tragédie de la Shoah et du nazisme, qui a plongé l’Europe dans la nuit et le brouillard pour des décennies. Une violence présente en chaque homme, et qui n’a pas vraiment fini de s’exprimer. Très grand livre.

L’origine de la violence, Fabrice Humbert, Le Passage, 316 p., 18€.

 

 

Au Nord, il y a les cadavres

9782743618513.gif Une femme assassinée est retrouvée dans un lac proche de Stockholm. Seul indice, un bijou orthodoxe qui pourrait présager une origine d’Europe de l’Est. Immigrée ? Clandestine ? Juste un crime ou un drame plus complexe ? Kristina Vendel, jeune commissaire, refuse de s’arrêter à ces non-apparences et ne résout pas à ce que quelqu’un puisse disparaître sans laisser aucune trace.

Juste un crime est le premier polar de Theodor Kallifatides, écrivain et poète suédois d’origine grecque. De la saga Millenium aux romans de Mankell, Nesbo ou Indridason, impossible d’ignorer la vitalité de la littérature policière scandinave. Kallifatides, par son écriture dépouillée et son sens du détail, rappelle davantage les fondateurs du genre dans les contrées nordiques, Maj Sjöwall et Per Wahlöö.

Entre 1965 et 1975, ce couple suédois a écrit une série de dix romans mettant en scène l’inspecteur Beck. Une œuvre considérable influencée à la fois par le Maigret de Simenon et les romans de « police procedural » américains d’Ed McBain, qui a imposé le genre au nord de l’Europe. Juste au crime, mais toute une histoire.

Juste un crime, Theodor Kallifatides, Rivages-Thriller, 264 p., 18 €. Traduit du suédois par Benjamin Guérif.

26/03/2009

Chainas et DOA, la possibilité d’un genre

Il y a du neuf dans le polar made in France. Coup sur coup, au début de ce mois pour l’un et la semaine prochaine pour l’autre, la mythique Série Noire publie deux romans de poids signés par des quadra bien décidés à renouveler le genre. Le Serpent aux mille coupures de DOA (pseudo pour Dead On Arrival) et Anaisthêsia d’Antoine Chainas (tous les deux sont invités du festival Quais du polar, qui se tient du 27 au 29 mars à Lyon), déboulent en pack serré dans un paysage français coincé ces dernières années entre le polar de critique sociale souvent égaré dans le discours idéologique, et le thriller spectaculaire et violent mais déconnecté du réel.

chainas1.jpg Enfants de la crise et de la culture de masse, aussi bien influencés par la littérature que par la musique, le cinéma, la bande dessinée ou les jeux vidéo, Chainas et DOA ont choisi d’autopsier avec minutie notre 21e siècle balbutiant. Après le bouillant Versus, son précédent roman paru en 2008 qui suivait les traces sanglantes d’un flic haineux chasseur de pédophiles, Antoine Chainas, postier dans le civil, livre une nouvelle bombe glaçante cette fois, Anaisthêsia. L’histoire d’un flic noir défiguré et rendu insensible à la douleur après un accident de voiture, qui va enquêter dans les milieux de la drogue et de la torture sexuelle.

Son éditeur présente Chainas comme « le Chuck Palahniuk français ». L’intéressé, fin connaisseur du genre gore et de la série Z, avoue simplement une « attirance instinctive pour les déviants, les marginaux, tous ceux qui à la périphérie de la société, définissent bien mieux que n’importe quel discours pontifiant, la normalité ». Romancier du corps, « dernier bastion du libre arbitre » – Chainas souhaite adapter la littérature aux « enjeux sociaux contemporains » : « l’homme et la société sans Dieu, sans croyance, sans mythologie, un monde uniquement individualisé et instantané ».

9782070124725.gif Une entreprise partagée par DOA qui a choisi, lui aussi, de fouiller les poubelles de nos temps modernes. En 2007, dans son impressionnant pavé Citoyens clandestins, il sondait les coups tordus des services secrets français sur fond de menace islamiste. Plus sec et nerveux, plus sprint que course de fond, Le Serpent aux mille coupures inspecte, lui, la mondialisation, sous toutes ses coutures tranchantes. Un règlement de compte entre narcotrafiquants colombiens et napolitains à Moissac, terre viticole traversée par les haines entre petits producteurs, et c’est notre monde qui est mis sous cloche. D’un côté, le trafic de drogue, « symbole de la mondialisation débridée, sans partage ni pitié » ; de l’autre, Clochemerle à la vigne, signe du « repli sur le local et du retour à la terre », dixit DOA.

Deux romans qui racontent leur époque et ses enfers, deux romans épurés et sans clin d’œil démago en direction d’un lectorat rassasié de faciles « chattamisations ». Deux romans surtout, qui après l’excellent Zulu de Caryl Ferey, paru lui aussi l’an dernier à la Série Noire, prouvent que le noir a encore de l’avenir devant lui, Obama ou pas.

Le Serpent aux mille coupures, DOA, Série Noire, 217 p., 15,90 €.
Anaisthêsia, Antoine Chainas, Série Noire, 309 p., 15,50 €.

 

Antoine Chainas a accepté de répondre par mail à quelques questions pour Polar Blog.

L'entretien par mail, pratique souvent décevante car désincarnée, prend au contraire toute sa dimension avec Chainas, aussi à l'aise devant un clavier d'ordinateur que devant une table d'autopsie.

Bonne lecture.

 

Anaisthêsia, comme Versus, comme Aime-moi Casanova, présentent tous un goût évident pour la marginalité ?

Toujours, oui, cette attirance instinctive, cette empathie - dans mes livres et dans la vraie vie - pour les laissés-pour-compte, les déviants, les marginaux... Tous ceux qui, à la périphérie de la société, définissent bien mieux que n'importe quel discours pontifiant, la normalité. Tous ceux qui savent, par les codes qu'ils recréent, les lois qu'ils se fixent, rester intègres... Purs, en quelque sorte. Purs parce que rejetés. Purs parce que non corrompus - ou corrompus d'une manière inhabituelle - par le système.

Toujours aussi la même obsession du corps ?

Le corps, quelle immense terre de liberté ! Merde à l'histoire, merde à la politique, merde au système, car à la fin et au commencement, il n'y a que le corps, encore et toujours. Un corps sans Dieu. Un corps désespérément seul. Et pourtant probablement le dernier bastion d'un libre arbitre illusoire et définitif. Corps faillible, corps perfectible, corps éphémère : toutes ces constantes se rejoignent pour former, en creux, l'aboutissement d'un prosaïsme ultime, à mon sens : l'humain.

Toujours enfin une envie consciente (ou pas) de choquer les lecteurs ?

Je n'ai jamais eu envie (en tout cas pas consciemment) de choquer quiconque. La démarche, en elle-même, si elle constituait un but en soi, serait éminemment stérile. Je crois que la question ne se pose pas en ces termes. Sans doute ne devrais-je pas dire ça, peut-être est-ce politiquement incorrect, mais je me contente d'écrire ce qui me tient à coeur, ce qui me semble pertinent d'un point de vue strictement interne, sans tenir compte d'aucune contrainte externe (lectorat potentiel, canons esthétiques ou moraux, processus éditorial). Le reste, dès le dernier mot tapé, ne m'appartient plus. A la limite, ce n'est plus mon affaire. Si les gens sont outrés, peut-être leur incombe-t-il de regarder au fond d'eux-mêmes et de se demander, profondément, intimement, pourquoi. Personnellement, à chaque fois que je termine un livre, j'ai l'impression d'avoir été relativement sage, d'être resté correct et cohérent. J'ai l'impression d'avoir parlé de choses banales, normales. Ce n'est que lorsque les retours arrivent, que je me rends compte du caractère potentiellement dérangeant de l'ouvrage, suscitant parfois même des réactions absurdement extrêmes ou vindicatives. Mais une fois encore, à ce stade-là, je ne me sens plus vraiment concerné.

Versus donnait le sentiment d’un roman chaud, Anaisthêsia celui d’un roman froid, voire glacial ?

C'était effectivement un des effets recherchés et si j'y suis parvenu, c'est vraiment un motif de satisfaction. A la fois par une volonté de rupture avec l'incandescence de Versus, mais aussi parce que, justement, le propos s'y prêtait, cette histoire, le style qui la portait, devaient être froids. A l'extrême pour toucher le centre. Le jeu avec les limites du lecteur éventuel habitué à certains codes, certains repères aisément identifiables et rassurants, sans pour autant découler d'une volonté provocatrice, y est probablement tout aussi poussé, mais d'une manière différente. On se brûle aussi bien avec le feu qu'avec la glace.

Autre point commun entre tous vos romans : ils parlent tous d’amour et des folies auxquelles peut mener la passion?

L'amour est un ressort dramatique universel. Mais ce qui m'intéresse plus précisément, ce sont les dérèglements qu'il met à jour ou exacerbe parfois. L'amour est souvent (toujours ?) l'histoire d'un malentendu. Là où ça devient intéressant, c'est quand le malentendu se dissipe. Pour le meilleur (dans la vraie vie, ça arrive) ou pour le pire (la plupart du temps, dans le genre qui nous occupe). Ce poème d'Aragon me revient en mémoire : "Rien n'est jamais acquis à l'homme. Ni sa force ni sa faiblesse ni son coeur. Et quand il croit ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix. Et quand il croit serrer son bonheur il le broie. Sa vie est un étrange et douloureux divorce..." Il a résonné comme une mystérieuse antienne tout au long de la rédaction d'Anaisthêsia. Le lien n'est pas encore tout à fait établi dans mon esprit, mais le fait est là.

Quel message se cache derrière cette insensibilité à toute forme de douleur du personnage central Désiré Saint-Pierre ? Est-ce une variation sur le thème d’un monde de plus en plus déshumanisé et de plus en plus insensible?

Oui, et j'emploierais même un mot absolument anti-commercial : philosophiquement, il s'agit de confirmer l'homme - grégaire ou atomisé - comme indissociable de la douleur. Ôtez-la-lui, et il perd son statut d'être humain. Essayez d'éradiquer de la société tous les facteurs de risque, toutes les déviances, toutes les douleurs, et vous obtenez un monde très proche de celui qu'on tend à nous vendre. En oubliant que la douleur, le dérèglement, la déviance sont incompressibles et que, par un phénomène de compensation - ou translation - ils trouvent toujours un moyen de ressurgir où on ne les attend pas. C'est sans doute mon côté optimiste qui parle. Mais on revient aussi plus généralement - et je pense que c'est relativement prégnant dans Anaisthêsia - à cette notion duale agnostique/mystique... L'homme, la société sans Dieu, sans croyance, sans mythologie autre que contemporaine, sans altérité. Un monde uniquement, totalement individualisé et instantané.

Aurélien Masson, votre éditeur à la Série Noire, parle de vous comme du Chuck Palahniuk français. Comblé? Agacé? Etonné? Outré?

Agacé ou outré, sûrement pas. Palahniuk est un grand narrateur et il a compris avec une rare lucidité les enjeux sociaux contemporains et surtout ceux de la littérature qui doit, qui ne peut que s'adapter. Mais, au risque de me répéter, d'une manière générale, les comparaisons - inévitables et nécessaires, certes - appartiennent uniquement à ceux qui les font. Je ne me sens donc pas vraiment concerné.

DOA, Caryl Ferey, Thierry Marignac, vous… assiste-t-on à quelque chose de particulier à la Série Noire version XXIe siècle ?

Oh oui, j'en suis persuadé. Et c'est là l'intime conviction de quelqu'un qui n'a strictement aucun flair en matière de tendances ou de potentiel commercial. Nous parlions de Palahniuk tout à l'heure... Eh bien je pense que ces auteurs, justement, sous la direction essentielle d'Aurélien Masson, sont en train, eux aussi, chez nous, de participer, chacun à leur manière mais tous avec une sincérité sans faille, à l'adaptation nécessaire de la littérature et plus spécifiquement du polar au monde de demain.

10/02/2009

Il maestro Camilleri

9782265086050.gif Salvo Montalbano a chaud. Ce mois d’août à Vigàta est d’une chaleur étouffante. Bains de mer, douches glacées, rien ne pourra faire baisser la température du commissaire fétiche d’Andrea Camilleri. Surtout pas la divine Adriana, qui pourrait être sa fille, mais qui, certains soirs, aimerait bien être sa femme. Mais on y reviendra…

Le bon Salvo a déniché, à la demande de sa fiancée Livia, une maison de vacances pour un couple d’amis. D’abord envahie par les cafards puis les souris, la villa s’avère vite un mauvais plan estival. Un jour, le petit garçon du couple disparaît. Il sera retrouvé sain et sauf dans un sous-sol caché de la demeure. C’est là que s’achève la première moitié d’Un été ardent, onzième enquête du commissaire Montalbano traduite en français. Une première partie comique, façon dix plaies de Sicile s’abattant sur une modeste maison.

La suite sera d’un autre acabit. Dans ce sous-sol ignoré de tous, Montalbano découvre le cadavre d’une jeune fille disparue dans la région plusieurs années auparavant. Au fil de son enquête, le commissaire va se trouver en butte avec des magouilles immobilières, des pressions politiques, et toujours en arrière-plan cette mafia qui appartient au paysage sicilien au même titre que les oliviers ou les Fiat. Du Montalbano pur jus, avec une invité surprise, Adriana donc, sœur jumelle de la défunte, qui tourmentera follement la chair du commissaire et fera basculer le récit dans la vengeance familiale. Mensonge, manipulation et dissimulation, Montalbano vieillit et perd parfois de ses réflexes.

Si Un été ardent n’est pas le meilleur Montalbano, il regorge comme tous les romans du maestro Camilleri, de ces trouvailles linguistiques qui font le délice de cet ancien homme de théâtre et de télévision devenu star de l’édition italienne à 70 ans. Un « italien sicilianisé » qui est sa marque de fabrique et son atout maître.

Camilleri, 83 ans, est un phénomène de l’autre côté des Alpes. Chacun de ses romans – au choix, les enquêtes de Montalbano (La forme de l’eau, Chien de faïence, Le tour de la bouée…  toutes des splendeurs) ou les récits historiques sur la Sicile du 19e siècle (le sublîme Opéra de Vigàta, ou La disparition de Judas) – sont à chaque fois des succès immenses d’édition. La série télévisée adaptée de Montalbano fait elle aussi un tabac dans les foyers. Et son visage est sur toutes les vitrines des librairies ou les kiosques à journaux. 

Fin janvier, Camilleri, ce Simenon sicilien, nous a reçu chez lui à Rome, dans son appartement calme et simple, pour deux heures d’entretien. L’œil vif, la répartie cinglante, les cigarettes fumées à la chaîne, Camilleri s’est montré fidèle à sa légende : un homme engagé et un auteur de premier plan.

Un été ardent, Andrea Camilleri, Fleuve Noir. Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

 

Dans cette interview, Andrea Camilleri revient longuement sur son œuvre, la Sicile, l'Italie de Berlusconi, son parcours, ses modèles…

 

L’été est ardent, et le commissaire Montalbano vieillit…

Il souffre davantage de la fatigue que de la vieillesse, car il est totalement anormal à mes yeux qu’une personne née en 1950 puisse se dire vieille. Montalbano n’est pas fatigué de son travail, car celui-ci n’a rien de routinier, mais il est fatigué d’avoir affaire à des imbéciles, car plus le temps passe, plus il comprend que le crime est toujours stupide. Du coup, il devient plus amer, et aussi plus sensible.

Quels sont vos rapports avec votre personnage fétiche ?

Je le supporte de moins en moins ! A l’origine, j’avais prévu, avec mon immense pouvoir d’auteur, de faire disparaître Montalbano dès la fin du premier roman. Au départ, il ne m’intéressait pas vraiment, je m’étais simplement lancé un pari littéraire avec moi-même, savoir si j’étais capable ou pas d’écrire un roman. Mais à la fin du premier roman, j’avais trouvé que Montalbano n’était pas bien dessiné, donc je m’étais lancé dans un second livre, et après terminé Montalbano ! Sauf qu’entre-temps, j’ai connu le succès. A cette époque, j’étais dans la norme de l’édition, mais avec Montalbano, j’ai commencé à vendre des centaines de milliers de livres. Très vite, je me suis retrouvé comme Conan Doyle avec Holmes, dépassé par mon personnage. « Montalbano ne t’appartient plus, il appartient à tout le monde », m’a dit un jour un lecteur. Et ma propre mère m’a menacé à l’époque de me poursuivre en justice, si j’arrêtais les Montalbano. Alors, j’ai continué, mais j’aurai le dernier mot. L’ultime roman de Montalbano est déjà écrit, il sera publié après ma mort, et Montalbano disparaît vraiment, mais je ne veux pas en dire plus sauf qu'il s'intitulera Ricardino.

La mafia est présente dans toutes les enquêtes de Montalbano, mais jamais au centre, toujours à la marge. Pourquoi ?

C’est volontaire de ma part. Ecrire des romans qui se déroulent en Sicile de nos jours en ignorant la mafia, serait une erreur. Mais la mettre au premier plan est dangereux, car même un auteur quelconque peut alors transformer n’importe quel mafieux en héros. Marlon Brando dans Le Parrain fait oublier que son personnage est quelqu’un qui commandite des meurtres, et le rend presque sympathique. L’aile militaire de la mafia a perdu la guerre face à l’Etat, donc elle continue à se battre mais sans montrer les armes. Il y a une phrase extraordinaire de Bernardo Provenzano (le chef de la Cosa Nostra qui a été arrêté en 2006. Surnommé « Le tracteur », il est soupçonné de près de quarante meurtres à lui seul) qui disait à ses hommes : « Enlevez les chaussures cloûtées et mettez des chaussons ». C’est ça aujourd’hui la mafia, des criminels en chaussons.

Quel est votre avis sur le livre Gomorra de Roberto Saviano ?

C’est devenu un phénomène éditorial et politique très important en Italie, et je suis particulièrement désolé pour Saviano qui risque d’être tué un jour. Quand les premiers journalistes ont été assassinés par la mafia il y a quelques années, j’ai compris que celle-ci avait appris à lire et à écrire. Aujourd’hui, avec Gomorra, en plus de lire les journaux, elle lit les livres. J’espère que le succès de ce livre ne sera pas qu’un succès de curiosité, mais qu’il agira sur les comportements et les esprits, mais je n’ai pas l’impression que ce soit le cas encore.

Montalbano est-il à l’aise dans l’Italie de Berlusconi ?

Ma sympathie pour Berlusconi, tout le monde la connaît ! Montalbano est né avant Berlusconi, et ce n’est pas quelqu’un qui aime particulièrement la justice ou qui la recherche. Lui, il cherche la vérité relative de chaque événement. Il ne met jamais les menottes, et utilise très peu son arme. Je vous le répète, au départ des Montalbano, mon intention était simplement de voir si j’étais capable d’écrire un roman du premier au dernier chapitre. Très vite, j’ai choisi le genre policier, car c’est un genre encadré, normé et assez pratique pour cela. Et j’ai choisi un policier traditionnel pour héros plutôt qu’un carabinier, parce qu’un carabinier est un militaire, il est donc soumis à davantage de règles, à la hiérarchie, aux ordres… Le commissaire Montalbano, lui, peut se permettre d’être plus franc-tireur.

Avez-vous le sentiment d’avoir ouvert une voie en Italie, par votre travail sur la langue dans vos romans ?

Si c’est le cas, j’en suis ravi. Contrairement à l’anglais ou au français qui ont su garder leur force, l’italien est une langue faible, beaucoup de mots nous viennent de l’anglais. J’ai toujours pensé que chaque langue se nourrit de ses périphéries. Les dialectes sont à l’italien ce que la sève est à l’arbre. Mon ambition, si j’en ai une, est de faire revivre des dialectes perdus. Par exemple, ma grand-mère m’appelait « pizzipituri », ce que l’on pourrait traduire par « un peu plus que garnement ». Ma mère ne m’a jamais appelé comme ça, parce que c’était un mot du 19e siècle. Un jour, j’ai lu une lettre de Pirandello à sa sœur qui m’a procuré une immense émotion, parce que Pirandello appelait sa sœur « pizzipituri ». Mettre ce genre de mots oubliés dans mes livres, voilà ce que je cherche.

A 83 ans, pensez-vous parfois à une quelconque postérité de votre œuvre ?

J’ai vécu assez longtemps pour me souvenir du nombre d’auteurs aussitôt oubliés après leur mort, alors la postérité… On dit « le phénomène Camilleri », mais moi je ne me suis jamais considéré comme un phénomène. Mon succès, je le dois à mes lecteurs, pas à moi-même.

Comment l’expliquez-vous ?

Mais je ne le comprends pas ! Et je dis cela sans prendre la pose. C’est vrai que cela atteint de telles proportions que parfois je comprends Staline ou Mussolini, et leurs folies des grandeurs ! Mais moi, mon plus grand plaisir, au-delà du succès ou même des histoires de mes romans, c’est d’écrire exactement la phrase que je voulais écrire.

Etes-vous fier de vos livres ?

Je ne préfère pas me poser la question. Une fois qu’ils sont écrits, je les oublie, je détruis toutes les traces, comme un assassin. Je ne conserve aucun brouillon, aucune note.

Vous alternez des romans historiques, généralement sur la Sicile du 19e siècle, et les enquêtes de Montalbano. Pourquoi ce va-et-vient ?

Montalbano me permet de toucher un large public, c’est un bon véhicule de contrebande politique pour faire passer quelques messages auxquels je tiens. Le roman historique, lui, me permet de travailler sur la langue et aussi de m’attarder sur les erreurs commises par l’Etat italien au moment de l’unité du pays, erreurs que l’on continue de payer encore aujourd’hui. Mon cœur bat davantage pour le roman historique, mais Montalbano est en réalité plus difficile à écrire, car il faut éviter de se répéter et ce n’est pas simple avec un personnage récurrent.

Pourquoi avoir abandonné la poésie, l’amour de vos débuts littéraires ?

Qui vous dit que ce n’est pas elle qui m’a abandonné ? Un journaliste a écrit un jour que j’occupe en Italie une place unique : « l’écriture moyenne supérieure ». En Italie, on ne peut jamais bâtir de jolies églises de campagne, il faut toujours se lancer dans de grandes cathédrales. Je suis content que mes romans soient lus, mais j’écris aussi des livres dont je sais qu’ils seront refusés par les lecteurs. Quand j’écris, je pense au roman, à la langue, pas au public ni à moi-même.

Vous avez travaillé de très nombreuses années au théâtre puis à la télévision italienne, où vous avez notamment adapté les Maigret de Simenon. Ces activités ont-elles eu une influence lorsque vous êtes passé à l’écriture de romans ?

Elles m’ont beaucoup servi, surtout pour l’écriture des Montalbano. La télévision m’a appris à découper une histoire en chapitres de manière non traditionnelle, alternant de longs plans panoramiques et des arrêts de la caméra sur un détail. Montalbano, c’est ma caméra en quelque sorte, qui voit le détail dans le plan large. Le théâtre, lui, m’a appris le sens du dialogue. Lorsque je crée un nouveau personnage, j’écris d’abord ses dialogues, et selon sa façon de parler, je compose son allure physique. Un type qui parle comme ça, il a forcément des moustaches, etc…

Comment écrivez-vous ? Avez-vous des habitudes particulières ?

Un ministre italien a dit récemment que les fonctionnaires dans ce pays ne travaillaient pas. S’il dit vrai, il faudrait alors me donner la médaille d’or du travail ! Je me lève tous les matins à 6 heures. Une fois que je suis propre et rasé, je m’installe à mon bureau et j’écris jusqu’à 10 heures. Tous les jours, comme un parfait fonctionnaire ! L’après-midi, je relis ce que j’ai écrit, mais je modifie peu. J’écris à l’ordinateur depuis une dizaine d’années seulement, après une longue période de méfiance à cause notamment du correcteur orthographique qui n’aimait pas beaucoup mes inventions sur la langue.


Quelles sont vos influences littéraires ?

Il y en a beaucoup. On peut commencer par Gogol, Stern, Pirandello, Simenon… Les grands romans de Simenon, ceux écrits parallèlement aux Maigret, ont eu une influence immense sur tous mes livres, pas seulement sur les Montalbano. Madame Bovary a aussi beaucoup compté, car je le considère comme le premier grand roman moderne dans sa construction.

Et le Catalan Manuel Vasquez Montalban ?

Il a été fondamental dans mon parcours d’écrivain. Lorsque j’écrivais L’opéra de Vigata, j’ai calé, je n’arrivais pas à finir. Je passais des journées à chercher un moyen de m’en sortir, mais rien ne venait. Au même moment, j’ai lu Le Pianiste de Montalban. La construction de ce roman n’est pas linéaire, Montalban fait des sauts dans le temps et des ellipses. Il m’a alors donné la solution pour mon roman ! En guise d’hommage, j’ai donc appelé mon commissaire Montalbano.

 

PS : un grand merci à Serge Quadruppani pour sa traduction précieuse durant l'interview.

02/01/2009

Comme prévu, 2009 commence mal : Westlake est mort

medium_westlake.8.7.jpg

 

Donald Westlake est mort le soir du réveillon du 31 décembre au Mexique. Pas de champagne svp.

 

Après Fajardie, Hillerman ou Chesbro, c'est un nouveau maître du noir qui s'en va. Sale année 2008.

 

Westlake, 75 ans, était le créateur du fantastique et drôlissime looser de la cambriole Dortmunder, du glacial tueur Parker (sous le pseudo de Richard Stark), ainsi que de plusieurs romans indépendants, tous des chefs d'œuvre dans leur genre. De mémoire non exhaustive, Le Couperet (à lire obligatoirement par temps de crise économique, pour savoir ce qui nous attend), Adios Schéérazade, ou Ordo (un des plus beaux romans d'amour jamais écrit).

 

Polar Blog avait pu rencontrer ce monument du polar en avril 2006, lors de sa venue au festival Quais du polar, à Lyon, à l'occasion de la sortie des Sentiers du désastre, splendeur de non-action dortmunderrienne. Pendant une heure, il avait répondu à nos questions avec gentillesse, humour et une immense humilité. Vous pouvez retrouver l'interview que Donald Westlake avait bien voulu nous accorder ici.

 

Bonne année, mon cul.

 

14:33 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : westlake, génie

Sur ma Remington portative…

9782213635156.gif Matteo Greco a décidé de s’en sortir par ses mains. Soit en frappant sur un ring de boxe, soit en écrivant le grand livre de sa minable vie. Sauf que chômeur à temps partiel et vigile par la force des choses, il n’a pas les moyens de créer sur traitement de texte. Il aurait pu choisir le minitel, ce sera plutôt une vieille Remington portative, inventée il faut le rappeler, par un fabricant de carabines. Un détail qui aura son importance.

Nouvelle après nouvelle, il s’entraîne assidûment, jusqu’à ce que la machine et le cœur s’emballent un soir de rencontre à l’atelier d’écriture, avec Elsa, qui va rapidement devenir sa muse fatale. Deux apprentis auteurs dans le même lit ne peuvent que rapidement verser dans le cannibalisme littéraire.

Remington est le troisième roman de Joseph Incardona, écrivain suisse qui anime lui aussi des ateliers d’écriture. Un roman violent sur le miracle et la folie mêlés à tout acte de création, combiné à un polar nerveux et ironique sur la soif de réussir. Ou quand très vite, l’encre se mêle de sang.

Remington, Joseph Incardona, Fayard Noir, 316 p., 19 €.

31/12/2008

Bientôt dans les bacs

Attention, les deux romans suivants sont à paraître au cours du mois de janvier. Pourquoi en parler maintenant, me direz-vous ? Parce que je suis ici chez moi et que je fais ce que je veux.

 

La vieillesse, pas facile d’en sortir vivant

9782843044656.gif Le Général avait raison, la vieillesse est un naufrage. Ça s’appelle Les Conviviales : un « Club-House », des « maisons dédiées au confort », « du soleil toute l’année ». Et surtout « une résidence clôturée et sécurisée » avec gardien, pour les « seniors » qui veulent « vivre une retraite active ». Idéal pour Martial et Odette, Maxime et Marlène, et Léa. Tous retraités, tous plutôt équilibrés dans leur ancienne vie, mais tous roulés par ce paradis de toc, piège à rêves cerné de caméras de surveillance.

Car bien sûr, la formidable résidence pour troisième âge va vite se transformer en huis clos étouffant. Une prison même pas dorée, où les angoisses de chacun, les phantasmes des uns, les obsessions des autres, vont pouvoir s’épanouir jusqu’au drame.

Pascal Garnier est le fils caché qu’auraient pu avoir Simenon et Westlake (avec un peu d’imagination, je le concède). Toujours drôles, toujours fins, mais toujours noirs et acerbes, ses romans disent plus sur notre monde que beaucoup de thèses sociologiques. Lune captive dans un œil mort, ou comment la fin de vie est elle aussi devenue une marchandise. Le Général avait tort, la vieillesse, c’est du bronzage.

Lune captive dans un œil mort, Pascal Garnier, Zulma.



Adoption, piège à cons

9782265088351.gif Autre auteur français, trop peu connu, et choyé par Polar Blog (notamment ici) : Didier Sénécal. Roman après roman, Sénécal bâtit une œuvre grinçante, astucieuse et divertissante. Avec pour maître d’ouvrage, le commissaire Lediacre, patron de la brigade des Intouchables, chargée de faire tomber les puissants de tout poil (c’est de la littérature, bien sûr).

Après le show-biz, les politiques et les juges, Lediacre et Sénécal s’attaquent dans sa quatrième enquête, Les petites filles et les petits garçons, à un des piliers du modernisme capitaliste : le charity business. Pierre-Guillaume Heuzé – alias PGH – est le président charismatique, admiré, et à chemise rouge, d'une ONG censée venir en aide aux orphelins du monde entier. Lediacre va mettre son instinct dans ce drôle de sac, et prouver une fois encore que, bien souvent, derrière l’ange se cache le démon. Abus de biens sociaux, adoptions illégales, trafics de gosses… de quoi crisper pour longtemps le stylo du donneur au-dessus du chéquier.

Les petites filles et les petits garçons est un roman nerveux et cruellement drôle, qui s’attache à déboulonner les statues, ambition ô combien louable et nécessaire. Bien sûr, on sent que Crozemarie, l’Arche de Zoé ou le tsunami de 2006 sont passés par là. Comme toujours chez Sénécal, rien n’est vrai, mais tout est crédible.

Les petites filles et les petits garçons, Didier Sénécal, Fleuve Noir.

30/12/2008

Frère Jack, priez pour nous, pauvres pêcheurs

Bruen_main_droite_diable_G.jpg Si les fêtes de fin d’année vous dépriment, passez votre chemin, ce livre n’est pas pour vous. Polar Blog a plusieurs fois écrit sur Ken Bruen, j’ai même eu le privilège de le rencontrer pour une interview (ici). Au fil des années et de chacun de ses nouveaux romans, Bruen devient un auteur familier, presque un proche, quelqu’un de la famille.

Bruen a un double littéraire : Jack Taylor, le privé de Galway, ancien petit village irlandais où chacun connaissait les secrets de l’autre, devenu avec le développement économique du Tigre celtique de ces dernières années, une grande ville où tout le monde s’ignore et se craint. C’est important Galway dans les romans de Jack Taylor. C’est la ville qui change, c’est le temps qui passe, les années perdues, la tombe qui chaque jour se rapproche un peu plus.

Bruen écrit pour mesurer « combien de douleur un homme peut endurer ». Dans ses premières mésaventures, Taylor était alcoolique et toxicomane. Pas vraiment drôle, et pourtant il posait sur la vie un regard désabusé certes, mais ironique et moqueur. Puis, au fil des titres, Taylor s’est obscurci. Il est devenu définitivement dépressif, un temps même suicidaire, la rage et le désespoir en permanence au bord des larmes.

La main droite du diable est la cinquième enquête de Jack Taylor. Cette fois-ci, le privé abandonné plus que solitaire, sort de l’asile où il a tenté – en vain - de se remettre de la mort par sa faute de l’enfant de ses meilleurs amis. Il ne boit plus, ne fume plus, ne se drogue plus. Taylor a décidé de tout s’interdire, à commencer et surtout par être heureux.

La décapitation du père Joyce dans un confessionnal de Dublin va paradoxalement le ramener à la vie. La mort d’un prêtre, quel plus beau symbole de cette nouvelle Irlande, cupide, ultralibérale et sans limite ? Mais comme dans une de ses précédentes enquêtes – Le martyre des Magdalènes – Bruen-Taylor en profite également pour régler ses comptes avec la violence et le mensonge de l’Eglise.

D’un côté, une société qui perd la tête ; de l’autre, un homme condamné au malheur, qui puise son énergie dans la poésie et la culpabilité. Interrogé sur l’issue possible de la saga Taylor, Bruen m’avait répondu : « ça finira très mal, forcément ». On n’a aucune peine à le croire.

La main droite du diable, Ken Bruen, Série Noire. Traduit de l’anglais par Pierre Bondil.

PS : à signaler la parution en février à la Série Noire, du prochain Ken Bruen, Cauchemar américain. Polar Blog vous en parlera. Sans aucun doute possible.

05/12/2008

En vrac dans les bacs #2

Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Irlande

9782702433058.gif Comme tous les miracles économiques, celui de la nouvelle Irlande a son revers de la médaille de saint-Patrick. Un revers pourri par la corruption et l’impunité politico-financière qui va avec, et la flambée immobilière proportionnelle à celle de la criminalité. Dans un Dublin devenu en quelques pintes une grande capitale européenne qui n’a rien à envier à la sœur honnie londonienne, l’inspecteur Synnott tente tant bien que mal de faire son travail. Pas facile, voire carrément impossible quand la crapulerie prospère, et que les fils de bonne famille sont protégés de leurs viols par les relations et les billets de leur papa.

Gene Kerrigan est journaliste à l’Irish Independant. Il a enquêté sur les scandales financiers, la politique et les faits divers. Une expérience de premier ordre pour passer à la littérature noire, en donnant de la chair et de la crédibilité aux nouvelles fortunes comme aux oubliés de la croissance. Son premier roman, A la petite semaine, décrivait le braquage foireux d’une équipe de malfrats miteux qui veulent leur part de gâteau. Le chœur des paumés transforme l’essai, en montrant avec tension, amertume et humour noir, comment une société humaine perd ses repères traditionnels sous la charge du Veau d’or. 
Le chœur des paumés, Gene Kerrigan, Le Masque, 403 p., 21,50€.

 

Ne lisez pas ce livre, il vous hantera

9782355840135.gif C’est la révélation catégorie roman noir de cette rentrée : Seul le silence, premier roman traduit en français du Britannique R.J. Ellory. Anagramme involontaire du grand James Ellroy, l’auteur appelle inévitablement à sa table les chefs d’œuvre du maître du Mal et de la rédemption, à commencer par Le Dalhia noir.

Joseph Vaughan a 12 ans et vit dans le sud rural des Etats-Unis quand est assassinée une fillette voisine. Un meurtre non résolu qui va bouleverser le garçon. Devenu écrivain à succès, Joseph s’installe des années plus tard à New York, mais de nouveau les meurtres d’enfants se multiplient. Il n’a alors d’autre choix que de mener l’enquête, quel qu’en soit le prix.
Seul le silence est un roman exceptionnel, qui détourne le thriller classique de serial killer pour aborder la grande littérature américaine tout court. Dédié à Truman Capote, on y retrouve le sens maniaque du détail et la volonté d’épuisement total du sujet magnifié par l’auteur de De sang froid. D’une noirceur absolue, il prend en otage le lecteur avec un sens du suspense nourri par un style mélancolique, qui transforme la torpeur en soupçon. Un véritable tour de force, publié par l’excellente et jeune maison d’édition Sonatine.
Seul le silence, R.J. Ellory, Sonatine, 497 p, 22 €.

 

Au théâtre ce soir : meurtre

9782743618537.gif Jamais Français n’avait intégré le très fermé « club des centaines » de Rivages. Jusqu’à présent, la vénérable maison du polar et roman noir réservait ces numéros 100, 200 et suivants, à ses poids lourds anglo-saxons, type Ellroy, Cook, Thompson, Westlake … C’est peu dire que Stéphane Michaka, auteur de théâtre de 34 ans, entre par la grande porte avec son premier roman, La Fille de Carnegie, siglé n°700. Emballé par sa pièce du même nom en 2005, François Guérif, le phare de Rivages, avait poussé Michaka à l’adapter en roman.

Meurtre au Metropolitan Opera de New-York. La Flûte enchantée sur scène, trois balles dans le buffet en loge. Le lieutenant Tourneur, policier borderline, est chargé de l’enquête. Rapidement, les soupçons se portent sur Lagana, ex-flic passé à la finance de Manhattan, que Tourneur vomit. Les deux hommes vont donc s’expliquer, virils et pas toujours corrects, durant une longue nuit de garde à vue.

Un premier roman tenu, qui prend naturellement sa place à New-York, sans pour autant plagier le Lonely Planet comme trop souvent les polars français situés outre-Atlantique. Un ton à la fois dur à cuire et lyrique. Un petit bonbon Michaka (facile).
La fille de Carnegie, Stéphane Michaka, Rivages Noir, 562 p., 10,50€.

12/11/2008

En vrac dans les bacs

Polar Blog a décidé de reprendre du service après de longues semaines de silence. Visiblement, ça fera plaisir à une ou deux personnes sur cette planète. A suivre quelques mots sur quelques livres lus et appréciés récemment.

 

Viens poupoule, viens poupoule…

miller.gif Elle n’a pas de nom et roule au volant de sa Mustang, quittant la Nouvelle-Orléans pour rallier Seattle. Dans le coffre de la bagnole, le cadavre de son ex, Jack, sale con très bien membré. A la place du mort, une poule surnommée « Petite Poule » et sauvée des batteries du KFC local. Elle a tué Jack pour retrouver George à Seattle. Mais elle n’arrive pas à quitter Jack, même refroidi et l’œil boulotté par sa complice gallinacée. Et elle sait encore moins où vit exactement George. Alors, pour décompresser, cette Bovary trash se touche le soir dans les motels en pensant au joli flic homo croisé sur sa route. Ça s’intitule Décomposition, c’est totalement déjanté, pas très moral mais souvent drôle. Pas étonnant donc que Claro, entre deux Pynchon, se soit collé à la traduction. Un conte de fées obsessionnel et déviant. Un roman d’amour vache… euh d’amour poule.

Décomposition, Jason Eric Miller, Le Masque.

 

Si proche, si loin

cook.gif « Connaît-on jamais vraiment quelqu’un ? ». Commerçant prospère, mari heureux, bon voisin et citoyen intégré, Eric mène une vie paisible avec sa famille dans une petite ville de la côte Est américaine. Jusqu’au jour où son fils Keith, ado mal dégrossi et atone, est soupçonné par la police dans la disparition d’une fillette. En quelques semaines, le quotidien si banal d’Eric, comme sa famille si parfaite, vont voler en éclats. Un effet de souffle qui réveillera de vieux démons et bouleversera jusqu’à ses propres souvenirs d’enfance. Roman d’amour mais aussi du doute et du soupçon, Les feuilles mortes de l’Américain Thomas Cook est une variation poignante sur les rapports familiaux, la filiation père-fils, et le poids des préjugés. Un livre remuant et tendu qui rappelle les grands « romans durs » de Simenon comme La mort de Belle ou Le petit homme d’Arkhangelsk. Oppressant et émouvant.

Les feuilles mortes, de Thomas H. Cook, Série Noire.

 

La cambriole, ça eut payé

recup.gif Jean-Bernard Pouy, inoxydable du polar français, a le don de la fiction, comme Lolita avait le don d’agacer. En bon stakhano du noir, il a déjà publié quatre livres pour 2008, et ce n’est peut-être pas fini. A chaque fois, que du bon, excellent millésime. La Récup, sa dernière perle d’humour qui part en échappée belle pendant près de 300 pages, n’échappe pas à la règle. Antoine, dit Loulou, ancien petit malfrat de Vitry, s’est rangé des coffres-forts pour faire dans la serrure légale, rayon clefs et mécanismes anciens. Pour se payer un tour digne du 21e siècle, il replonge sur un fric-frac, mais se fait doubler par ses complices. Les 10 000 € promis à l’ouverture du coffre, makache !
Ulcéré par tant de bassesse et de perte de valeur, il décide de se battre. Seul contre tous. Si l’Irlandais Ken Bruen est fan de Gene Hackman, Loulou-Pouy, lui, se prend ici pour un Lee Marvin énervé. Sauf que les dits-complices sont des voyous russes bien velus, et que derrière le petit cambriolage se cache une magouille politico-financière tendance guerre froide, doublée d’une arnaque aux tableaux de maître spoliés. C’est drôle, c’est actuel, c’est fin, c’est nerveux et distingué. C’est Pouy.

La récup’, Jean-Bernard Pouy, Fayard Noir.

 

Les rêves forment la jeunesse

malte.gif Les stylistes se font rare dans le polar français, et Marcus Malte en est un. Taiseux et discret, l’homme fait son miel littéraire des vies quotidiennes qui dérapent sous la force du destin. Garden of love, La part des chiens, Intérieur nord… son univers romanesque qui mêle violence des rapports et tendresse pour les personnages, rappelle ceux des illustres Goodis ou Simenon. Même goût de l’échec, même fatalité de l’existence, même chute finale désespérée.
Son dernier ouvrage, Toute la nuit devant nous, est un court recueil de trois nouvelles sur la jeunesse et la puissance des rêves. Trois tranches de vies ordinaires qui basculent dans le tragique. Une colonie de vacances, deux ados solitaires, des rêves de vengeance, et le château qui accueille le groupe se transforme en scène de crime. Quatre militants écolos, gamins au nom de fleurs, qui refusent une Terre violée par l’homme, et vont au bout extrême de leurs convictions. Un gosse des cités marseillaises, prodige du ballon, qui mesure le temps gâché derrière les barreaux de sa cellule. A chaque fois, Marcus Malte sait trouver les mots justes et les silences entre ces mots, pour dire ces vies aliénées par le sort et l'absurdité du fatum.

Toute la nuit devant nous, Marcus Malte, Zulma.

 

La musique est un cri qui vient de l’intérieur

grangé.gifJe persiste et je signe : Polar Blog aime Grangé. L’auteur des Rivières pourpres réussit pratiquement à chaque roman, le tour de force de concilier production grand public et intrigue de qualité. Son nouvel opus, Miserere, en est une fois de plus l'exemple. 500 pages absolument époustouflantes de rythme, de maîtrise et de violence. Fasciné par le mal humain, Grangé se plonge cette fois, à travers le Miserere d’Allegri, dans les mystères de la voix et les liens inconscients entre la souffrance et le sens du beau. En mêlant - prenez votre inspiration - la communauté arménienne de Paris, la sale guerre française au Cameroun oubliée de l’Histoire, les expériences nazies dans les camps, les sectes monstrueuses sous la dictature de Pinochet au Chili… Ouf !

On encaisse les coups page après page, bluffé par une telle maîtrise dans la construction narrative. Bien sûr, les deux personnages principaux – le vieux policier arménien, bourru et solitaire, et le jeune flic chien fou, junkie et beau comme un ange – sont très typés, trop pour certains, mais comme l’étaient les héros symboliques des grands feuilletonistes. Avec Miserere, Grangé voulait au départ écrire une petite variation sur le thème du film Marathon Man (lire son interview par Polar Blog en février 2007). Il a fait bien mieux, il a créé une œuvre personnelle. La variation Grangé. (Pour celles et ceux que le sujet intéresse, je vous signale deux ouvrages d'enquête journalistique que Grangé n'a pas dû manquer de lire pour son livre : Escadrons de la mort, l'école française, de Marie-Monique Robin (La Découverte), et La colonie du docteur Schaefer, une secte nazie au pyas de Pinochet, de Frédéric Ploquin (Fayard)).

Miserere, Jean-Christophe Grangé, Albin Michel.

 

La fin du monde arrive et on n'a plus rien à boire

leroy minute.gif Hosanna, l’Apocalypse est pour ce soir ! Les bombes sales déferlent sur le monde, les virus fous prolifèrent, la barbarie du virtuel envahit les écrans et métastase les cerveaux, et dans notre vieille France, les polices spéciales privatisées règnent sur le quotidien. Kléber, honnête homme de l’ancien temps, et professeur de lettres dans le nord avant l'invasion Dany Boon, dérive dans ces ruines modernes au volant de sa Mercedes CLK, préférant sourire en attendant la mort. Seule issue valable pour ce guerrier mélancolique : la femme aimée, kolkhozienne aux seins nus, et le bon vin, sang de notre Terre en perdition. La Minute prescrite pour l’assaut de Jérôme Leroy, est un roman d’amour par temps de guerre totale. Un Mad Max littéraire à la rage élégante et stylée. Fajardie et Ballard sont conviés autour du berceau. Le divin enfant se porte bien. Un de mes romans préférés en cette rentrée. A signaler également ce site qui et que connaît bien Jérôme Leroy.

La minute prescrite pour l’assaut, Jérôme Leroy, Mille et Une Nuits.

22:43 Publié dans Romans | Lien permanent | Commentaires (23) | Tags : grangé, pouy, leroy, malte, cook, miller

13/07/2008

Break

 

Polar Blog prend ses quartiers d'été pour quelques semaines. Retour à la fin de l'été. Bonnes vacances et en attendant, (re)lisez Fajardie.

 

22:52 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (7)

 
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